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Full text of "Collection des mémoires relatifs à la révolution française"

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http://www.archive.org/details/collectiondesm10arge 



COLLECTION 

DES MÉMOIRES 

RELATIFS 

A LA RÉVOLUTION FRANÇAISE, 



MEMOIRES 

SUR L AFFAIRE DE VARENNES. 



DE L7MPRIMERIE DE J. TASTU, 

nVE DE VAUGIRARD, N" 56. 



MÉMOIRES 



SUR 



L'AFFAIRE DE VARENNES 



COMPRENANT 



LE MÉMOIRE INÉDIT 
DE M. LE MARQUIS DE ROUILLÉ 

(comte louis); 

deux relations egalement inedites de mm. les comtes de nalgecourt 
et de damas j celle de m. le capitaine deslon , 

ET LE PRÉCIS HISTORIQUE 

DE M. LE COMTE DE VALORY. 



PARIS. 






BAUDOUIN FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 

RUE DE VATIGIKARD, N" 56. 

1823. 



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AVANT-PROPOS 

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DES ÉDITEURS. "^ 



JLe départ du roi pour Varennes, son arres- 
tation et son retour, les causes de cet événe- 
ment et ses résultats, ont toujours e'te' placés 
au nombre des faits les plus importans de la 
révolution. L'intérêt qui s'attache au soit d'une 
pareille entreprise devait nécessairement en 
multiplier les Relations. Parmi celles qu'on 
trouvera dans ce volume, les trois premières, 
que nous devons à la bienveillance de MM. de 
Bouille, de Raigecourt et de Damas, étaient 
restées inédites; et quant au rapport fort re- 
marquable de M. Deslon, il n'avait, jusqu'à ce 
moment, été publié qu'en partie. Écrites par 
des hommes dignes de la plus entière confiance, 
et retraçant chacune des circonstances nou-» 
velles, ces quatre Relations répandent le plus^ 
grand jour sur un événement qui fut décisif 
dans la vie de l'infortuné Louis XVI. Les 
dispositions relatives à son voyage avaient 



vin AVANT-PROPOS DES ÉDITEURS. 

été arrêtées avec sagesse et maturité par M. le 
marquis de Bouille, l'un des chefs les plus dis- 
tingués de l'armée française à cette époque ; le 
sort et les hommes se plurent à renverser ses 
desseins. Il ne faut pas être surpris que la vi- 
vacité des souvenirs qui s'y rattachent ait 
donné à deux des témoignages dont profite 
l'histoire, ceux de M. le duc de Choiseul et 
de M. le comte Louis, aujourd'hui marquis de 
Bouille, le caractère et quelquefois la forme de 
la polémique. Editeurs d'un recueil dont nous 
connaissons l'importance, c'était une obliga- 
tion pour nous d'accueillir ces dépositions con^ 
tradictoires , et nous devons, par le même 
motif, nous interdire toute opinion sur un 
débat historique dont le public a les pièces 
sous les yeux, et dont lui et le temps seront 
les véritables juges. 



I 



MÉMOIRE 

DO 

MARQUIS DE BOUILLE 

(C^ LOUIS), 

LIEUTENANT-GÉNÉRAL , 

SUR LE DÉPART DE LOUIS XVI 

AU MOIS DE JUIN I79I; 
AVEC DES NOTES ET OBSERVATIONS, 



EN REPONSE 



A la Relation de M. le duc de Choiseul, pair de France > 
extraite de ses Mémoires inédits. 



Quanqiiam animus meminisse horret, luctuque refugit, 
(Eheid. Lib. II.) 



AVANT-PROPOS 



1 RENTE -UN ans sont révolus depuis qu'un 
grand effort fut tente pour délivrer Louis XVI 
et son auguste famille, relever le trône qui s'é- 
croulait, et, en arrachant la France à ses mal- 
heurs présens , la préserver de ceux plus affreux 
encore dont l'avenir la menaçait : vingt-cinq 
années se sont écoulées depuis la première pu- 
blication des Mémoires de mon père, le marquis 
de Bouille, sur la révolution française, oii sont 
rapportées les circonstances de l'évasion et de 
l'arrestation du roi. D'autres Mémoires , juste- 
ment estimés , ont confirmé ou développé ces 
circonstances par de nouveaux détails qui, à 
quelques variations près , s'accordent sur 
les points principaux : déjà cet événement est 
entré dans le domaine de l'histoire qui , en con- 
sacrant l'honneur et le mérite du chef qui le 
dirigea, a proclamé que, dans un noble projet, 
on succombe encore avec gloire. Tous ceux 
qui ont été acteurs dans ce drame si intéressant 
et si tragique, avaient le droit de rendre compte 



4 AYANT-PROPOS. 

tle la part qu'ils y ont eue , et personne assuré- 
ment n'y e'tait plus interesse que M. le duc de 
Clioiseul. Cependant^ après avoir, par un si- 
lence réfléchi sans doute, laisse à l'opinion le 
temps de se former et de marquer sa trace inef- 
façable dans des ouvrages aussi multiplies 
qu'accrédites , tout--k-coup il élève la voix , et 
c'est moins pour e'clairer le public , à ce qu'il 
semble _, que pour attaquer le gênerai qui lui 
accorda sa confiance , qui lui remit en grande 
partie le sort de l'entreprise où sa gloire était 
le plus intéressée', et pour troubler la famille 
de ce fidèle défenseur de la monarchie dans le 
souvenir honorable de son dévouement. 

Fort du sentiment que ce souvenir m'ins- 
pire , sentiment que rien ne saurait m'enlever 
et que justifie le témoignage pul^lic, j'ai hésite' 
si , pour répondre à une attaque qu'une cruelle 
infirmité ne me permet guère de soutenir, je 
sortirais de la retraite qui est mon seul asile , 
et de la philosophique résignation qui est ma 
seule défense contre le malheur. Je pensais 
d'ailleurs que la réponse (i) de M. de Bouille 



(i) Voyez à la fin la réclamation de M. de Choiseul et la 
rrponse de Itl. de Bouille, sous les numéros ii et 12. 



AVANT-PROPOS, 



aux 1 eclaiiiaiioiis que M. tle Ciioiseul lui adres- 
sa en août 1 800 , et que celui-ci a eu la bonté' 
tle rapporter, pourrait suffire aux yeux des 
personnes éclairées et impartiales ; car cette 
arme, qu'il a peut-être cru émousser en la prc'- 
seutant, n'en a pas moins conserve toute sa 
force. Cette réponse même semblait m'im- 
poser l'obligation de ne point entrer dans 
de nouvelles explications, si M. de Choiseul 
n'eût lui-même dirige de nouvelles attaques 
que mon père ignorait et qu'il eût repoussêes ; 
si l'avant-propos, plus hostile encore que le 
Mémoire, ne contenait im de'li qu'il ne refusait 
jamais , des démentis qu'il n'était pas plus ac- 
couttmie' à mériter qu'à recevoir. 

Presse par le double devoir que m'imposent 
la piëtë filiale et l'attachement fraternel, mais 
encore plus par celui que me commande la vé- 
rité, je présenterai celle-ci avec la modération 
qui lui est propre et qui convient à ma situation 
actuelle autant qu'à celle où j'ai été vis-à-vis de 
M. de Choiseul , à l'époque stir laquelle il me 
force si péniljlemenl de revenir. Je tâcherai 
d'opposer le raisonnement à la critique , et la 
froide exactitude des faits à des dénégations ou 
à des prétentions calculées. A l'appui des sou— 



6 AVANT-PROPOS. 

venirs qu'une si importante circonstance a dû 
graver dans mon esprit, il me sera permis, à 
l'exemple de M. de Clioiseul , de tirer de mon 
porte-feuille un Mémoire que j'y ai dépose', dès 
1793, afin de conserver la fidèle impression 
des faits que , malgré leur intérêt , le temps al- 
tère toujours plus ou moins. Ce Mémoire n'a 
jamais été destiné à l'honneur dangereux de la 
publicité, et n'avait pour but que de me rendre 
compte des circonstances de cette entreprise, 
depuis la première ouverture qui en fut faite , 
d'en tracer la marche secrète jusqu'au dénoù- 
ment, et de transmettre ces renseignemens à 
ma famille pour laquelle ils doivent être tou- 
jours précieux; et certes je ne pouvais avoir 
l'intention d'en imposer ni à elle ni à moi- 
même. M. de Clioiseul ne me contestera pas 
d'avoir été assez avant dans cette affaire et as- 
sez intimement associé au travail de mon père, 
dans tout ce qui l'a concernée, pour avoir été 
à même de la connaître à fond. 

Peut-être même ma narration aura-t-elle le 
mérite d'offrir quelques détails que mon père 
a cru devoir omettre , et qui auront encore 
l'intérêt de la nouveauté après tous les écrits 
publiés sur ce sujet. 



AVANT-PROrOS. "7 

Une considération puissante paraissait de- 
voir m'arréter : c'est le caractère sacre dont 
M. de Choiseul a voulu revêtir son récit; c'est 
cette sanction royale qu'il a voulu lui donner, 
en assurant que le feu roi et la feue reine lu- 
rent et rectifièrent cette relation (page i^^). 
Cette raison même , loin de me fermer la 
bouche , doit au contraire me donner le droit 
comme le désir de ne rien négliger pour ba- 
lancer , autant qu'il est permis à un sujet res- 
pectueux , des témoignages qui seraient si im- 
posans s'ils avaient pu être éclaires par la dis- 
cussion et par un examen contradictoire. Mais, 
quoique je ne puisse penser que M. de Choi- 
seul ait voulu se prévaloir du double avantage 
de faire parler et d'attaquer à la fois ceux qui 
ne sont plus, j'avoue que je suis embarrassé de 
concilier son assertion avec mon respect pour 
les vertus de Louis XVI , dont une des pre- 
mières était la justice. En effet , il me serait aussi 
pénible que difficile d'admettre que le roi eût 
porté un jugement sur cette affaire, sans avoir 
entendu M. de Bouille qui en avait eu toute 
la conduite. Comment croire que, sachant 
très-bien que les dispositions n'avaient pas été 
suivies par M. de Choiseul , puisqu'il ne l'avait 



8 A\ANT-I'ROrOS. 

pas trouvé à sou posic, ce prince eut pu lui 
fournir, non pas seulement une excuse, ce qui 
eut e'iédiynede sa bonté naturelle, mais même 
imearme contre le général qui avaitdonné, indé- 
pendamment de cette occasion , tant de preuves 
de son dévouement comme de sa capacité? Ce 
doute est fortifié par l'extrait d'une lettre de 
M. de Choiseul à M. de Bouille , et encore plus 
par celle du roi à celui-ci, rapportée, avec une 
note malignement généreuse, par son ancien 
subordonné devenu son adversaire (i). Cette 
lellre, qui est un litre moins proliiable, mais 
aussi précieux que certain diplôme obtenu 
pour des services réels ou prétendus, reconnait 
que M. de Bouille a fait son devoir, et exprime 
le regret du roi de ne pouvoir lui tènioigner 
toute sa recojiJiaissance. Si ce prince avait eu 
quelques reproches à faire à M. de Bouille, 
lui eùt-il donné un gage de sa satisfaction plus 
audicntiquc que ceux invoqués par d'aiUres , 
mais uniquement fondés jusqu'ici sur leur 
propre allégation? Au reste, ce témoignage 
lionorable n'est pas le seul que M. de Bouille 



(i) Picros \V' 4 il 1). 



AVANT-rnoi'os. <) 

ait reçu au sujcît tic cet evc'ncnieut doul M. de 
Clioiseul veut si lil)cralcmcut lui attribuer le 
Jjlàuie. Dans uiie lettre que la personne la plus 
émiuente daigna m'ecrire li la mort de mon 
père (le 19 décembre 1800), sa main auguste 
a trace ces mots qui répondent à tout : U/i cçc- 
ne nient bien funeste , qui ne serait pas ar- 
rivé si les avis du marquis de Boul/lé eus- 
sent prévalu j et que tous ses efforts ne pu- 
rent réparer, causa sa prompte sortie de 
France. Si après une telle autorite, il était per- 
mis d'en citer une autre, ce serait celle du mo- 
dèle et du guide (\c?> braves, du prince de 
Condë écrivant à M. de Bouille sur le même 
sujet (le 25 juin 1791 ) : yll il Monsieur, quel 
ajf'reux événement l à peine lalsse-t-ll la 
jbrce d'écrire. Ce rCest assurément pas votre 
faute s'il n'a pas mieux tourné , et vous 
vous êtes conduit avec ifotre courage et 
votre talent ordinaires. 

On pourrait encore y ajouter les suffiages et 
les marques d'estijjie de la plupart des souve- 
lains de l'Europe, dont je crois inutile de rap- 
porter ici les preuves écrites. 

En admettant toutefois que M. de Clioiseul ait 
v)btenu cet assentiment du roi et de la reine, je 



lO AVANT-PROPOS. 

me permettrai de lui demander pourquoi il n'en 
fit point usage vis-à-vis de M. de Bouille, lorsque 
celui-ci lui fit connaître les torts qu'il croyait 
être en droit de lui imputer. Outre que, selon 
les règles militaires, il devait à son gênerai un 
rapport qu'il a toujours néglige ou dédaigne de 
lui adresser, M. de Choiseul, dans son intérêt 
même , ne lui devait-il pas cette communica- 
tion qui eût servi à modifier ou à rectifier , s'il 
y avait lieu , l'opinion que M. de Bouille lui 
manifestait sur sa conduite ? Ne se souvient-il 
plus de cette conversation si vive qu'ils eurent 
ensemble (en décembre 1792 ) à Helvoetsluys 
oii nous étions retenus par les vents contraires, 
lors de notre passage en Angleterre, et qui 
eut lieu en présence de plusieurs personnes en- 
core existantes? Pourquoi, demanderai-je aussi, 
connaissant très -bien les reproches que lui faisait 
M. de Bouille , et devant s'attendre que quelque 
jour il les rendrait publics, M. de Choiseul ne 
s'empressa-t-il pas d'en détruire l'effet dès-lors, 
comme il l'entreprend aujourd'hui? Pourquoi 
se borna-t-il à des réclamations qui devaient 
rester secrètes , et dans quel temps les adressa- 
t-il ces réclamations? A l'époque où M. de 
Bouille^ accablé de souftrances , allait succom- 



AVANT-PROPOS. II 

ber sous le poids d'un malheur dont M. de 
Choiseul;, auquel il Fattribuait en grande par- 
tie, venait lui renouveler l'impression. En- 
suite il respecta , dit-il, sa tombe S'il n'eut 

pas plus d'égards pour les agonies de la mort , 
quel respect pouvait-il avoir pour des cendres 
insensibles, pour un silencieux tombeau? Mais 
sa lettre à Monsieur, frère du roi (page 117 ) 
prouve que ce n'e'tait pas son respect pour 
cette tombe qui l'empêchait de pidDlier sa re- 
lation. Et cependant, au même moment, pa- 
raissait la nouvelle édition en français des Mé- 
moires de M. de Bouille, revus par lui et avec 
des corrections, mais non celles que M. de 
Choiseul desirait et avait réclamées. Serait-ce 
que les personnes qu'il était utile de prévenir 
l'étaient alors suffisamment , et qu'il ne pou- 
vait être désormais question de ce conseil de 
guerre oii la supériorité victorieuse du colonel 
devait réduire le général au silence et à la con- 
fusion , oii la réputation de M. de Bouille de- 
vait s'éclipser devant l'éclat naissant de celle 
du duc de Choiseul? Serait-ce aussi qu'il était 
bon de laisser écouler la génération témoin 
fidèle et incommode des faits, pour les pré- 
senter à une nouvelle, plus indifférente à ce 



12 AVANT-PROPOS. 

débat historique, et les établir sous la piotec- 
îion si partiale des opinions , qui se niéîe à 
tout, même à ce qui est le plus étranger à l'in- 
térêt et à l'action du moment? 

Ce qui frappe dès le début de la relation de 
M. de Ghoisenl, c'est la prépondérance qu'il veiu 
se donner dans la conduite de la grande entre- 
prise dont elle est l'objet. Il semble qu'il en fut le 
chef, l'ame, le héros. Il était l'homme du roi, 
le directeur, le commandant même général, le 
dispensateur des grâces ; enfin il semble que 
M. de Bouille n'était que son instrument. 11 se 
place toujours au premier plan, quoiqu'il ne 
diit être qu'au premier poste. Tout cela rap- 
pelle assez une fable dont chacun fera facile- 
ment l'application ; mais cette prétention i-end 
essentiel d'indiquer la uianière dont M. de 
Ghoiseul fut introduit dans cette affaire, et de 
rectifier sa mémoire à cet égard, ainsi que l'o- 
pinion que son inexactitude pourrait éialilir. 
M. ch Boitillé in écrivit y dit M. de Ghoiseul 
(page 56 ) , de me rendre à Metz deux mois 
avant r époque du départ, et me confia ses 
plans. Il me dit que le roi , comptant sur ma 
fidélité , m'avait choisi pour un des princi- 
paux officiers employés dans cette opéroh- 



AVANT-PROPOS. l3 

ilon. M. de Choiseul est dans l'erreur : il ne 
fut point choisi par le roi , il fut désigne et pro- 
pose par M. de Bouille à S. M. qui voulut 
bien l'accepter, ainsi qu'on le verra dans la 
suite de ce Mémoire. 

En présentant le texte fidèle de mon récit, 
je ne puis me dispenser de l'accompagner de 
notes pour répondre à quelques assertions con- 
tenues dans la relation de M. de Choiseul , et 
qui, je l'espère, les réfuteront suffisamment. 
Ma vénération pour le souvenir de mon père 
m'interdit cependant de relever certaines insi- 
nuations , trop mal adressées pour pouvoir 
porter coup. D'ailleurs ses Mémoires sont dans 
les mains de tout le monde, et ont acquis le 
degré d'autorité que le caractère de leur auteur 
devait leur donner. Il est facile de les consul- 
ter ainsi que sa vie entière, et de les comparer 
à tout ce que M. de Choiseul peut leur oppo- 
ser; j'oserai même dire, aux instructions parti- 
culières qu'il dit avoir reçues du roi ; car il ne 
se peut que ce prince , qui avait approuvé les 
dispositions du général dans lequel il avait 
placé sa confiance , eiit donné des ordres qui 
fussent contraires à ces dispositions. Si cepen- 
dant il en était ainsi, l'intérêt de la chose comme 



l4 AVAJNT-PROPOS. 

les règles du service ne prescrivaient-ils pas à 
l'officier employé par ce gênerai de l'en prévenir 
à temps, pour qu'il put en conséquence changer 
ou modifier ses mesures? En y manquant, n'ë- 
tait-ce pas lui ôter toute responsabilité et la 
prendre entièrement sur soi-même ? J'aurais pu 
relever aussi des discordances dlieures, de dis- 
tances , défaits y etc., et une infinité de parti- 
cularités également contradictoires, tant dans 
la relation que dans les rapports dont elle est 
appuyée ; mais je n'ai dû m'arréter dans mes 
notes qu'aux circonstances principales qui dé- 
montrent suffisamment d'où est partie la pre- 
mière et la plus importante des fautes, celle 
dont toutes les autres ont été la conséquence, 
et dont le résultat a été si funeste. 

La défense me commandait l'offensive, et 
c'est à regret que je me suis vu forcé de m'y li- 
vrer. Je ne présume pas que M. de Clioiseul 
veuille prolonger une polémique qui n'aurait 
aucune convenance dans un tel sujet; d'ail- 
leurs on ne doit point supposer que telle soit 
son intention en consignant son récit , comme 
il m'oblige à insérer le mien, dans un ouvrage 
devenu en quelque sorte les archives de la ré- 
volution française. Assez de pièces sont ainsi 



AVANT-PROPOS. l5 

déposées sur le greffe de l'histoire ; elle confir- 
mera ou rectifiera , s'il y a lieu , le jugement 
qu'elle a déjà porte. Quelles qu'aient ëte les 
fautes, elles seront toujours couvertes par 
le mérite du dévouement et de la loyauté'. 
D'ailleurs leur influence a été moins grande 
encore que celle d'une fatalité trop marquée 
dans les moindres circonstances, et peut- 
être même d'une trahison dont il est difficile 
de ne pas apercevoir les indices, et dont la 
postérité seule pourra découvrir le fil , lorsque 
le temps aura fait tomber le voile des conve- 
nances et des intérêts contemporains. 

Pour nous, victimes de toutes ces causes 
réunies , ne donnons plus à la génération pré- 
sente le spectacle de nos divisions, et ne léguons 
point à nos descendans leur triste héritage. 
Respectons les décrets de la Providence qui 
ne nous permit pas de détourner ses voies , et 
qui réservait encore, sans doute, de terribles 
exemples aux peuples , de grandes leçons aux 
rois. Confondons sur la tombe de Louis XVI 
et de Marie-Antoinette nos regrets de n'avoir 
pu les arracher à la fureur aveugle de leurs 
ennemis ; honorons et consolons leurs mânes 
par notre résignation sur le passé, et réanis- 



AVANT-PROPOS . 



sons nos sentimens ainsi que nos espérances 
sous les auspices d'un roi sage , d'une dynastie 
qui fit long-temps prospérer la France , et lui 
eût encore épargne tant de maux , si le mo- 
narque vertueux , qui fit toujours des vœux 
pour son peuple , eût pu les réaliser à Mont- 
médy. 



MÉMOIRE 



MARQUIS DE BOUILLE 

(C" LOUIS), 

LIEUTENANT-GÉNÉRAL, 

SUR LE DÉPART DE LOUIS XVI AU MOIS DE JUIN I79I. 



C(E fut au mois d'octobre lygo, que le roi et la 
reine adoptèrent le projet de se délivrer de l'escla- 
vage où ils étaient retenus à Paris depuis la hon- 
teuse et horrible journée du 6 octobre 178g. Ce 
projet leur fut suggéré par M. d'Agoult, évèque de 
Paniiers, revenu de Suisse où il l'avait concerté 
avec M. le l)aron de Breteuil, qui, forcé par les 
événemens de juillet 1789 de quitter le ministère 
et la France , s'était retiré à Soleure , et de-là entrete- 
nait toujours, dans l'intérêt de Louis XVI, quelques 
correspondances avec les cabinets étrangers. Il 
faut avouer que déjà à cette époque il était bien 
tard pour relever l'autorité royale , et que les 
moyens de réaction en faveur du roi étaient au 
moins usés. L'esprit du peuple était corrompu par 
les clubs; les premiers ordres de l'Etat et les 
Cours de justice étaient anéantis ; les troupes 
étaient de toutes parts en insurrection ou prêtes à 
s'y remettre malgré la catastrophe récente de 



l8 MKMOIRE 

Nancy. Enfin le monarque lui-même, entraîné 
dans de fausses démarches , avait , par l'incertitude 
qui en résultait dans sa conduite, perdu de sa di- 
gnité en proportion du décroissement de sa puis- 
sance. Il n'en était pas ainsi de la reine dont le 
maintien , relevé encore par les cruelles épreuves 
qu'elle avait à subir, annonçait un sentiment de 
désapprobation et même d'impatience , qui ne 
demandait qu'une occasion de se développer. Ce 
fut d'ap' es son désir que le comte de Fersen , 
qui avait accès auprès du roi, fit parvenir à ce 
prince le projet de sa délivrance. 

Ce projet, exposé dans un mémoire qui fut mis 
sous ses yeux, consistait à lui prouver l'urgence 
d'adopter un plan quelconque qui mit fin à la mé- 
fiance générale que donnait à tous les partis sa 
marche incertaine , et à lui démontrer que le seul 
qui pût remplir cet objet, était de quitter Paris 
où il était retenu prisonnier , pour se retirer dans 
un lieu sûr au-dedans du royaume , et s'y entou- 
rer de troupes fidèles ; que de cette retraite seule 
il pourrait espérer mettre fin aux entreprises crimi- 
nelles de l'Assemblée nationale et aux malheurs de 
la France. On lui proposait en conséquence, i^de 
s'assurer l'appui des puissances étrangères, de son- 
der leurs dispositions respectives, et de charger 
de cette négociation une personne capable qu'il 
semblait plus convenable de choisir parmi celles 
que la révolution avait déjà fait sortir de France; 
2" pour l'intérieur, pour le lieu de la retraite 



DE M. DE BOUILLE. IQ 

du roi , ainsi que pour les troupes qui devaient le 
protéger, de s'adresser à M. de Bouille qui seul 
pouvait fournir cette ressource première , par la 
confiance que l'armëe lui marquait , et par la cer- 
titude que sa conduite donnait de son dévouement; 
5" de charger également une personne sûre de 
sonder ce général et de lui faire les propositions 
au nom du roi. Le mémoire contenait en outre 
difterentes questions sur la situation politique de 
ce prince vis-à-vis des puissances de l'Europe, 
principalement à l'égard de l'empereur, et lui 
promettait un plan pour son évasion des Tuileries 
et de Paris, dans le cas où il n'y aurait pas déjà pensé 
lui-même. 

L'abandon , l'ingratitude, la perfidie même que 
Louis XVI avait rencontrés dans quelques-uns de 
ceux qu'il avait le mieux traités, les pièges dont 
il se voyait environné à chaque pas , sa méfiance 
et sa timidité naturelles, peut-être même le senti- 
ment du malheur , tous ces motifs le rendirent 
incertain pendant quelques jours, et il ne. répon- 
dit point. Enfin, pressé par les instances de la 
reine , assuré du dévouement de ceux qui lui pro- 
posaient ce plan, fatigué des persécutions journa- 
lières de ses ennemis , il fit les réponses et obser- 
vations suivantes : 

V Le roi n'a encore pensé à aucun plan de re- 
)) traite ou de fuite , mais il approuve l'idée qu'on 
>) lui en donne , et il compte sur les dispositions 
M favorables de l'empereur et de l'Espagne. 



20 MÉMOIRE 

» 11 clioisil: le baron tle Breteuil pour traiter, en 
>) son nom, avec les puissances étrangères, d'après 
» un plein pouvoir qu'il consent à lui envoyer. 

» 11 ne connaît point les dispositions de M. de 
» Bouille', et craint qu'il n'entre point dans son 
» plan. Il ne connaît personne à lui envoyer. » 

Il est certain qu'à cette époque le roi n'avait pas 
encore expliqué ses intentions à M. de Bouille, 
quoique celui-ci, dans sa correspondance comme 
dans sa conduite , eût toujours cherché à lui faire 
entendre qu'il n'attendait qu'un ordre , qu'un signe 
de sa volonté pour lui donner toutes les preuves 
qu'il pouvait exiger de sa fidélité. Les termes les 
plus clairs dans lesquels ce prince se fût encore 
exprimé vis - à - vis de lui , étaient ceux contenus 
dans la lettre qu'il lui avait écrite après l'affaire de 
Nancy : « Soignez , lui mandait - il , votre popula- 
» rite ; elle peut m'étre utile et au royaume; je la 
» regarde comme l'ancre de salut , et que ce sera 
» elle qui pourra servir un jour à rétablir l'ordre.» 

La réponse du roi au mémoire , quoiqu'elle fût 
assez vague, était beaucoup pour son caractère et 
pour sa position; et, une fois obtenue, il fallut en 
profîcr pour l'engager par de nouvelles démarches. 
M. l'évêque de Pamiers se chargea de faire passer 
à M. le baron de Breteuil le plein pouvoir de la 
main du roi , qui fut aussi authentique et aussi en- 
tier qu'on pouvait le désirer; et il fut question 
d'envoyer quelqu'un vers M. de Bouille. Les choix 
que fil le roi ne paraissant pas propres à remplir le 



DE M. DE BOUILLE. 21 



but , l'ëvêque se chargea encore de cette commis- 
sion: il arriva à Metz le 26 octobre lygo, muni 
d'une lettre de créance de la main du roi , ainsi 
conçue : 

« Saint-Cloud, ce 23 octobre 1-90. 

» Tespère, Monsieur, que vous continuez à être 
» content de votre position avec les troupes dans 
» ce moment-ci. Je saisis avec plaisir les occasions 
» de vous renouveler l'assurance de tous mes sen- 
» timens d'estime pour vous. Louis. » 

L'évéque avait en outre les pouvoirs nécessaires 
pour faire à M. de Bouille toutes -les offres les plus 
brillantes de la part de ce prince, si habitLié à 
trouver des hommes perfides ou intéressés , qu'il ne 
croyait pas que l'amour de la gloire et le sentiment 
du devoir pussent seuls décider à une action qui 
portait avec elle sa récompense. 

Avant de faire connaître à M. de Bouille l'objet 
de sa mission , l'évéque voulut sonder ses disposi- 
tions. Il trouva dans ce général la réserve que com- 
mandait sa position , et qui était naturelle dans un 
entretien dont il ignorait l'objet, mais un mécon- 
tentement extrême de ce qui se passait et un at-. 
tachement sans bornes pour le roi. Ces dispositions 
lui montrèrent qu'il pouvait s'ouvrir , et M. de 
Bouille reçut cette ouverture avec les scntimens 
d'un fidèle sujet , pénétré du désir de relever l'Etat 
de sa ruine. Mais en même temps il crut de son 



22 MEMOIRE 

devoir de représenter à l'ëvêque qu'il craignait que 
cette démarche décisive ne compromît ce prince 
encore davantage, et ne l'éloignât beaucoup plus 
du retour de son autorité qu'il paraissait possible 
de regagner pied à pied depuis que l'esprit des ad- 
ministrations départementales semblait s'amélio- 
rer. Au reste, il l'assura qu'il serait fidèle aux 
ordres du roi, et que, malgré qu'il eût le projet 
de quitter la France et l'espoir d'un sort brillant 
en Russie , il n'abandonnerait pas un poste qui lui 
donnait les moyens et les occasions d'être utile. 

Quoique cette première conversation ne fût que 
très'générale , et n'eût pour objet que de connaître 
les sentimens de M. de Bouille , cependant lévéque 
développa l'état des négociations entamées avec les 
différentes puissances ; et comme il parut que les 
dispositions du corps helvétique , à cette époque , 
assuraient les secours les plus efficaces, il fut pro- 
posé que le roi se retirât à Besançon dont la cita- 
delle lui offrait un asile respectable et une com- 
munication facile avec la Suisse. Il fut convenu 
aussi que, pour faciliter à M. de Bouille les moyens 
de disposer de ce côté tout ce qui était nécessaire 
à la retraite du roi, on joindrait à son commande- 
ment ;, qui comprenait déjà plusieurs provinces , 
celui de la Franche-Comté. Effectivement l'évêque 
étant reparti le lendemain matin pour Paris , les 
lettres de commandement furent expédiées peu de 
jours après son retour. 

Les préparatifs, tant extérieurs qu'intérieurs. 



DE M. DE BOUILLE. 2D 

cxii^eaiit du soin et du temps, il était vraisem- 
blable que ce projet ne pourrait avoir d'exécution 
qu'au printemps suivant , et cette première confé- 
rence n'étant que pour s'assLirer les uns des autres , 
il fut décidé que , lorsque les négociations avec les 
puissances seraient plus avancées , le roi le ferait 
savoir à M. de Bouille , afin qu'il envoyât quel- 
qu'un à Paris pour entrer dans de plus grandes ex- 
plications sur cet objet. Quoique cette entrevue 
n'eut aucun rapport avec les intentions ultérieures 
du roi après sa délivrance, cependant M. de Bouille 
voidut en avoir quelque connaissance , parce que, 
encore qu'il fut décidé à tout sacrifier pour sauver 
le roi et la monarchie, il n'était pas dans ses prin- 
cipes de servir le despotisme qu'il détestait autant 
que l'anarchie, et il faut ici rendre au roi la justice 
de dire que ses intentions étaient les plus pLires, et 
que le général n'eut point à les combattre. 

Deux mois se passèrent tranquillement depuis la 
visite de M. l'évéque de Pamiers, M. le baron de Bre- 
teuil usant de son plein pouvoir auprès des puissances 
étrangères , le roi faisant ses arrangemens provi- 
soires pour sa fuite, M. de Bouille combinant ses 
moyens et ses plans, pOLU' les lui soumettre quand 
le moment de lui envoyer la personne convenue 
serait arrivé. Vers la fin de décembre, l'évéque , 
qui était resté en correspondance avec le général , 
lui manda que le roi et la reine désiraient qu'il 
m'envoyât pour traiter; car, du premier moment que 
ce projet lui avait été communiqué, M. de Bouille 



^4 MÉMOIRE 

avait cxi*^é que j'y fusse initié , et m'avait désigné 
pour cette mission. Il me chargea doue d'aller à 
Paris pour juger et convenir des choses par moi- 
même , et le mettre en rapport direct avec le roi. 

En conséquence je partis de Metz dans la nuit 
du 25 décembre; j'arrivai a Paris le 26 au soir, et, 
pour rendre mon voyage moins suspect à M. de La 
Fayette et aux différens partis populaires qui de- 
vaient épier mes démarches, je me logeai, ainsi 
que je l'avais fait la première fois que j'étais re- 
venu à Paris depuis la révolution, chez M. Achille 
du Chastellet, qui, malgré ses liaisons avec les ré- 
volutionnaires, et conséquemment malgré la diffé- 
rence décidée de nos opinions, était resté jusqu'a- 
lors mon ami. 11 ne se trouvait point à Paris : il 
voyageait en Angleterre , sans doute pour les af- 
faires de la révolution , et il me paraissait aussi bi- 
zarre que profitable que la même demeure servit 
à un des plus fervens amis de ce parti , et à celui 
qui était envoyé pour concerter les moyens de le 
combattre. 

Je n'étais porteur d'aucun écrit , mais seulement 
d'instructions verbales très-étendues pour recevoir 
et donner toutes les informations nécessaires. Je 
trouvai à mon arrivée un billet de M. l'évêque de 
Pamiers qui me demandait un rendez -vous pour 
le lendemain. Ce rendez - vous eut lieu effective- 
ment, et, pendant une conversation de deux heures, 
dans laquelle l'évêque me renouvela les assurances 
de la reconnaissance dont le roi comptait donner 



DE M. DK BOIU.LK. 2D 

à M. de Bouille les marques les plus e'clatantes, et 
de la conCauce absolue que le rapport de son en- 
trevue avec lui avait inspire'e à Leurs Majeste's, 
nous entrâmes en explication sur les moyens d'exé- 
cution du proj et et sur la position actuelle des affaires . 
Il me dil que le roi et la reine étaient instiTiits de 
mon arrivée, et que, comme il serait tror» dange- 
reux pour moi , aussi bien que pour eux, que je les 
visse en particulier, le comte de Fersen était chargé 
de me voir de leur part , et de me mettre au fait 
de toutes les relations intérieures et extérieures , 
afin que je pusse en rendre un compte exact à mon 
retour à JMetz. Je commençai par lui objecter qu'il 
était possible que le roi, qui ne me connaissait 
guère, eût quelque méfiance de mon âge (j'avais 
alors vingt -un ans et demi), et que quoiqu'au 
point où j'en étais de la confidence il valût peut- 
être mieux me la laisser tout entière, je remettrais 
mes pouvoirs à un homme plus mûr, si on le jugeait 
plus propre à cette négociation. L'évêque répondit , 
de la part du roi , à mes scrupules de la manière la 
plus flatteuse. De mon côté, je lui fis part aussi des 
craintes que me laissait, pour l'exécution de notre 
plan, le caractère indécis du roi. Il me tranquillisa 
autant qu'il put sur ce point qui fut toujours, je 
l'avoue, le plus grand sujet de mes inquiétudes 
pendant la marche de cette affaire. Il me donna les 
détails les plus satisfaisans sur l'intérieur du roi, et, 
entre autres preuves des sentimens de ce prince sur 
la révolution , et de la fatigue qu'il éprouvait dé sa 



2.6 MÉMOIRE 

position, il me cita que le jour où il avait sanc- 
tionné dernièrement le décret relatif au serment 
du clergé , il avait dit au comte de Fersen : (( J'ai- 
» nierais mieux être roi de Metz que de demeurer 
» roi de France dans une telle position; mais cela 
» finira bientôt. » lime confia en outre que, de- 
puis le 6 octobre, ce prince avait envoyé au roi 
d'Espagne sa protestation contre tout ce qu'il pour- 
rait sanctionner par la suite comme n'étant point 
libre de ses volontés : je n'ai pas entendu parler 
depuis de cette protestation. 

Nous passâmes ensuite rapidement sur l'état des 
négociations entamées. Il me confirma les bonnes 
dispositions du corps helvétique , celles de l'Es- 
pagne qui promettait de faire avancer incessam- 
ment des troupes pour appuyer la démarche du 
roi , et les promesses de secours d'hommes et d'ar- 
gent de la part de l'empereur. 

Les émigrés qui se trouvaient alors à Turin et 
leurs projets nous occupèrent un moment. Je 
témoignai mes craintes à leur égard, et persuadé 
que, dans toute grande combinaison, rien ne nuit 
plus au but général que la multiplicité des moyens, 
je représentai à l'évèque combien toute entreprise 
mal concertée de leur part embarrasserait et pom- 
lâ'il même rendre impossible la conduite du plan 
adopté par le roi. 11 me répondit que ce prince en 
était si convaincu et si inquiet, surtout d'après la 
fausse démarche que l'on venait d'essayer à Lyon , 
qu'il avait envoyé à Turin trois courriers dont le 



DE M. DE BOUILLE. 27 

dernier avait été' adressé au roi de Sardaigne di- 
rectement, pour défendre à ceux que les plus chers 
intérêts unissaient à sa cause dans ce pays, de rien 
tenter pour entrer en France dans la conjoncture 
actuelle, et qu'il avait mandé qu'il gardait copie de 
sa lettre pour lui servir de justification vis-à-vis 
de la France, en cas que Ton refusât de se rendre à 
ses ordres et à ses prières. La connaissance de 
cette démarche me rassura d'autant plus qu'elle fut 
appuyée de l'expression de la volonté formelle du 
roi de ne rien communiquer de son projet actuel 
aux chefs des émigrés, dans la crainte d'une indis- 
crétion que l'excès même de leur zèle pouvait oc- 
casioner. 11 avait fait part en même temps de son 
message à Turin aux meneurs du parti révolution- 
naire, et cette ouverture lui avait attiré une popu- 
larité momentanée qui ne laissa pas d'être utile à 
cacher ses desseins. 

* Cependant la position du roi était toujours la 
même dans Paris. Prisonnier dans son palais , dé- 
crédité aux yeux du peuple, humilié à chaque oc- 
casion par TAssemblée nationale , par la municipa- 
lité et parle chef de la force-armée, il ne présen- 
tait plus que le fantôme d'un monarque que tous 
les succès de ses partisans eussent pu difiicllement 
rendre à son existence première. Au reste, il s'était 
occupé, quoique trop tard encore, à gagner Mira- 
beau, et il y était paiTcnu. Ce factieux le servait 
lentement en travaillant les esprits , principale- 
ment par les moyens de séduction que lui fourni;;- 



28 MÉMOIRE 

sait l'argent qu'on lui donnait à répandre pour cet 
objet, et dont il faisait plus souvent un emploi 
personnel. 11 s'apercevait facilement que la cour 
n'avait en lui qu'une demi-confîance, calcul bien 
faux dans toute affaire de parti et bien dangereux 
surtout avec des esprits de la trempe de celui-ci. 
Aussi Mirabeau disait-il assez plaisamment pour 
justifier la méfiance que lui inspiraient les allures 
secrètes du château, qu'il en était là comme dans les 
cuisines de grandes maisons qui ont toujours quel- 
que pot-au-J eu caché. M. de Montmorin, ministre 
des affaires étrangères , était un de ceux qui tra- 
vaillaient au rapprochement de cet homme impor- 
tant avec la co u, et il essavait de réparer par ce 
genre de service les torts réels ou apparens qu'il 
avait eus envers le roi, son bienfaiteur et même son 
ami . 

Tel est le tableau de la situation tant extérieure 
qu'intérieure de Louis XVI , ainsi qu'il me fut pré- 
senté à mon arrivée à Paris. M. l'évêque de Pamiers 
termina notre première entrevue par me dire qu'é- 
tant au moment de se retirer lui-même en Suisse , 
Leurs Majestés désiraient que je traitasse dorénavant 
avec M. de Fersen qui avait toutes leurs instruc- 
tions. Ce fut donc chez celui-ci qu'il me promit 
d'arranger le premier rendez-voi^s. 

Pour détourner de moi les soupçons que pouvait 
occasioner ce voyage, je me montrai dans le monde 
et dans les sociétés les plus opposées. J'évitai d'aller 
aux clubs d'aucun parti, malgré les instances que 



DE M. DE BOUILLE. 20) 

j'en reçus ; et quoique mon opinion fût bien con- 
nue, tout jeune que jetais, je travaillai à établir 
celle de ma modération. 

M. Du Portail, oflicier du corps du ge'nie, qui 
avait aidé M. de La Fayette en Amérique, et que 
celui-ci avait à son to r fait connaître, était alors 
ministre de la guerre. Je lui portai des lettres que 
j'avais pour lui. Dans une conversation assez pa- 
triotique qu'il eut avec moi, je ne vis dans ce mi- 
nistre qu'un lionniie nul qui cachait sous un air dur 
et sévère une profonde médiocrité. Ses disposi- 
tions défavorables pour M. de Bouille , et dont sa 
liaison avec M. de La Fayette m'était un garant suf- 
fisant , ne l'empêchèrent pas de me comnumiquer 
avec une apparente confiance un projet de divisions 
pour l'armée , qui réduisait infiniment le com- 
mandement du premier. 11 faut convenir que ce 
commandement était en effet d'une étendue bien 
extraordinaire dans un temps où un homme du 
caractère de ce général, et qui avait acquis tant d'in- 
fluence, pouvait être si dangereux pour le parti do- 
minant : aussi ce projet n'avait-il d'autre but que 
de remédier à cet inconvénient. Quoique M. Du 
Portail m'assurât que le général ferait lui-même 
sa part , il n'était pas diflicile de sentir la portée du 
coup qu'on lui préparait. C'est pourquoi M. de 
Bouille, pour qui il était essentiel de rester dans les 
Evêchés où l'habitude et sa conduile lui avaient 
donné une grande consistance , s'empressa , sur le 
rapport que je lui en fis, de marquer vui désintéres- 



5o MÉMOIRE 

sèment bien étonnant aux jeux de ses ennemis, en 
renonçant à l'espèce de dictature qui lui était con- 
fiée. J'en fis avertir en même temps le roi pour 
qu'il lui lit conserver le commandement des Évê- 
che's, et évitât qu'on l'eloignàt davantage de Paris , 
comme auraient pu et même dû le faire les démo- 
crates, s'ils avaient été conséquens à leurs principes. 

Pour mieux cacher l'obj et de mon voyage, j'avais 
aussi des lettres de M. de Bouille pour M. de 
La Fayette, et quoique je susse combien celui-ci 
était dangereux à nos projets , j'avais eu l'impru- 
dence de passer trois jours à Paris sans les lui re- 
mettre. Il me fît témoigner son regret de ne m'avoir 
pas encore vu et son désir de me parler. Je m'em- 
pressai de réparer la faute où m'avait entraîné mon 
sentiment sur le rôle qu'.il jouait. Je me rendis chez 
lui. 11 me demanda d'abord l'objet qui m'amenait 
à Paris. Ma jeunesse, le goût des plaisirs, etc., 
m'offraient de bons prétextes dont je me servis 
pour éluder une question sur laquelle il ne pou- 
vait espérer de moi une réponse franche. 

Comme je pensais que mon accès chez lui pou- 
vait être utile aux intérêts du roi, j'en fis prévenir 
ce prince, et je demandai son agrément que j'ob- 
tins facilement, ainsi que j''avais fait lors de mon 
voyage à Paris l'été précédent. 

Dès notre premier abord, M. de La Fayette 
me renouvela les plus aimables assurances de sa 
tendresse pour moi. Effectivement il m'en avait 
toujours témoigné beaucoup, et j'avoue que l'amé- 



DE M. DE BOUILLE. 3l 

nité de son caractère, jointe au prestige de sa re- 
nommée, m'avait rendu, jusqu'à l'époque de nos 
troubles, fort sensible à la distinction qu'il me 
marquait. Je lui en voulais même peut-être plus, 
en raison de l'effort qu'il m'avait fallu faire pour 
me détacher de lui, et je voyais avec regret que 
nous fussions places dans des rangs si opposes; car 
quelles que soient les dissidences politiques, elles ne 
doivent pas rendre injuste pour les qualités privées. 
M. de La Fayette me fît aussi les plus belles pro- 
testations de considération et d'amitié pour M. de 
Bouille , ainsi que d'attachement pour la monar- 
chie , particulièrement pour la pei'sonne du roi , 
enfin de modération et de désintéressement; mais 
ces démonstrations ne purent vaincre ma ré- 
serve. 

Pendant le peu de jours que je passai à Paris , 
j'eus avec lui plusieurs conférences semblables , 
dans lesquelles il donna un libre cours aux faux 
principes qui faisaient la base de ses discours, et , 
malheureusement pour lui comme pour les autres, 
la règle de sa conduite. Ce fut dans une de ces 
conversations que lui ayant demandé comment il 
était avec le château, il me répondit : « Le roi 
» sert la constitution, c'est vous dire assez si j'en 
» suis content. D'ailleurs vous le comiaissez , c'est 
)) un bon honuiie qui n'a nul caractère, et dont je 
;) ferais ce que je voudrais , sans la reine qui me 
» gêne beaucoup. Elle me témoigne souvent de la 
» confiance, mais elle ne se livre point assez à mes 



32 MÉMOIRE 

» avis qui assureraient sa popularité. Elle a ce 
» qu'il faut pour s'attacher le cœur des Parisiens, 
» mais une ancienne morgue et une humeur qu'elle 
» ne sait point assez caclier leslui aliènent plus sou- 
» vent. Je voudrais qu'elle y mîtplusde bonne foi.» 
J'ignore si M. de La Fayette en mettait beaucoup 
lui-même dans cette confidence ; mais comme elle 
était aussi remarquable de sa part qu'elle pouvait 
être profîtalDle au roi et à la reine, je crus de mon 
devoir de ne pas la leur tenir secrète. 

J'eus occasion de lui parler des moyens que lui 
donnait sa position pour contribuer au Lien pu- 
blie et pour arrôter le mal dont le cours incalcu- 
lable de la révolution menaçait notre patrie. Je 
tâchai de lui présenter, sous un point de vue sédui- 
sant pour son ambition comme pour son amour- 
propre , la gloire de sauver le monarque et la mo- 
narchie, ainsi qu'il en avait le pouvoir, et je lui 
montrai sur quelles bases solides il était à même 
d'élever à la fois son nom et sa fortune. J'en reçus 
les mêmes réponses qu'à mon précédent voyage, 
et je me confirmai dans la triste certitude qu'il 
pouvait encore nuire long-lemps à la chose publi- 
que, mais qu'il ne la servirait jamais. 11 n'est peut- 
être pas indifférent de rapporter ici les propres pa- 
roles d'un personnage qui a acquis tant de célé- 
brité , par l'influence qu'il a exercée sur nos des- 
tinées. Comme je lui offrais, ainsi que j'en avais 
été chargé , toutes les récompenses et tous les 
honneurs qui lui seraient assurés , s'il terminait la 



DE M. DE BOUILLK. 55 

révolution , ou la dirigeait vers un but e'galement 
avantageux au roi et à l'Etat , il me dit « qu'il n'a- 
» vait aucune ambition que celle du bien public 
;) et de l'achèvement d'une heureuse et libre cons- 
)) titution; qu'il ne demandait d'autre récompense 
)) de ses services que le suffrage et l'estime de ses 
)) concitoyens ; qu'une fois sa tâche remplie , il 
w reprendrait son rang militaire, et se retirerait à 
)) la campagne où , jouissant de l'approbation et 
;) de l'affection publiques, il attendrait que la na- 
» tion en danger l'appelât pour combattre le des- 
» potisme , s'il voulait reparaître. Alors, ajoutait- 
» il, je jouirai de tous mes travaux; alors j'aurai 
H acquis une existence que je ne devrai qu'à la 
» pureté de mes principes , à la simplicité de mon 
n caractère, et la confiance générale me mettra 
» au-dessus du roi lui-même. » A quoi je répon- 
dis : Je ne suis pas autorisé, mon cousin, à vous 
offrir d'être plus que le roi. 

C'est ainsi que ]VI. de La Fayette croyait cacher 
son ambition par son exagération même , et il 
parlait d'abdiquer avant d'avoir su usurper. 

Pour revenir à l'objet de ma mission, au bout 
de quelques jours mon entrevue avec le comte de 
Fersen fut arrangée par M. l'évêque de Pamiers, 
ainsi que nous en étions convenus. Je pris les plus 
grandes précautions pour qu'on ne pût me voir 
entrer chez une personne qui, par son assiduité au 
château , devait être suspecte au parti opposé ; 
mais, soit négligence, ou excès de confiance, il 

3 



54 MÉMOIRE 

est certain qu'on observait peu ses de'marches. 

J'arrivai donc de nuit clans une maison très-re- 
tirée , au coin de la rue de Matignon , faubourg 
Saint -Honore, et après nous être assurés que 
nous ne pouvions être entendus , nous entrâmes 
en matière. 

D'après les ordres qu'il en avait reçus du roi , 
M. de Fersen me mit d'abord au fait de l'état des 
négociations que Sa Majesté avait déjà entamées, 
pour sa délivrance, avec les puissances étrangères, 
et qui n'étaient encore guère avancées. On avait 
des raisons de compter sur les bonnes et utiles dis- 
positions des cantons suisses, quoique la forme du 
gouvernement helvétique , presque incompatible 
avec le secret, eût empêché de s'en procurer la 
certitude complète. On avait aussi reçu des mar- 
ques d'intérêt des cours de Vienne , de Madrid et 
de Stockholm, mais qui se bornaient à des pro- 
messes bien éloignées et assez vagues de services. 
Indépendanmient de l'insouciance que rencontre 
presque toujours le malheur auprès des hommes et 
surtout auprès des cours , celles-ci paraissaient 
encore , si ce n'est refroidies , au moins ralenties 
par l'influence de la Prusse et de l'Angleterre. 11 
ne semblait pas douteux alors que cette dernière 
n'eût suscité et n'entretint les troubles de la France, 
et que , pour distraire entièrement l'empereur de 
la part qu'il pourrait y vouloir prendre , ces deux 
puissances réunies ne fomentassent la guerre qu'il 
avait alors à soutenir tant contre les Turcs 



Dlv JI. DE BOUILLE. 55 

que contre ses propres sujets du Brabant. Les se- 
cours d'hommes qu'il pouvait donner n'étaient 
donc que très-incertains, et le devenaient encore 
davantage par la condition que ce prince paraissait 
y mettre, que le roi de France se fût assure' d'un 
parti dans l'intérieur et eût fait une démarche dé- 
cisive avant que l'on pût ou que l'on voulut l'ai- 
der. Il était aisé de découvrir que ce souverain 
désirait engager le roi et plonger la France dans 
une guerre civile pour y prendre une part ton- 
jours avantageuse aux auxiliaires, plutôt que de 
faciliter les moyens de faire rentrer les factieux 
dans le devoir par un appareil auquel ils n'avaient 
ni la force ni la volonté de résister. C'était ce- 
pendant sur cet allié que l'on me parut compter 
le plus ; et les intrigues de M. de Mercy, alors 
ministre dans le Brabant, qui avait conservé de 
l'influence sur la reine, ainsi que l'illusion que 
cette princesse cherchait naturellement à se faire 
sur l'appui qu'elle devait attendre de sa famille , 
ne permettaient pas au roi ni à ses agens d'avoir 
de la méfiance envers le cabinet de Vienne, et me 
permettaient encore moins d'en témoigner. Ainsi 
il fallut se contenter des espérances vagues, des 
promesses conditionnelles et spécieuses que l'on 
recevait; mais il était difficile d'y compter entiè- 
remsnt, et, si les mauvaises intentions des cours 
de Berlin et de Londres présentaient des em- 
barras aussi évidens que puissans, le peu de 
bonne foi et d'empressement de celle de Vienne 

3* 



d6 MEMOIRE 

n'en oflrait pas un moins grand ni moins dange- 
reux , comme la suite de toute cette affaire le 
prouvera. 

Les moyens d'argent j cette base fondamentale 
de toute entreprise, n'étaient ni plus avancés ni 
plus assurés pour les mêmes raisons que je viens 
d'indiquer, et je vis que, sur de tels aperçus, il 
était impossible de s'engager dans une démarche 
aussi grave. Je conçus donc (et ce fat l'opinion du 
comte de Fersen, ainsi que de Leurs Majestés, 
quand il la leur eut communiquée ) qu'il ne fallait 
rien entreprendre pour le moment, mais seulement 
gagner du temps et en profiter pour s''assurer des 
ressources plus solides . En effet , au point de cor- 
ruption où en était l'armée , il eût été déraisonnable 
de compter sur les troupes seules du roi. Quelques 
régimens fidèles jusqu'à cette époque , et qui peut- 
être le seraient encore au moment de l'exécution du 
projet, pouvaient bien accompagner sur la route 
et recevoir le roi et sa famille dans le lieu de leur 
retraite ; mais il était indispensable d'avoir des 
troupes étrangères à portée pour pouvoir les mêler 
aux nôtres, s'il devenait nécessaire, et encourager 
ou contenir même, par leur exemple, nos soldats 
dont la fidélité était exposée à tous les genres de 
séduction, et ne savait guère y résister. 

Quelque précieux que fussent les momens , et 
quelque pressantes que fussent les circonstances 
pour exiger un coup de vigueur de la part du roi , 
ces vérités étaient trop évidentes et trop fortes pour 



DE M. UE LOUIEEK. 07 

qu'on n'y cédât point, et il fut convenu que l'on 
ne pouvait agir avant trois mois, c'est-à-dire avant 
le commencement du printemps. Cependant comme 
je ne devais pas avoir de fréquentes conférences 
avec M. de Fersen , ni ne pouvais faire d'autre 
voyage à Paris sans exciter des soupçons, il fallut 
discuter et déterminer d'avance le lieu où le roi se 
rendrait, et ce fut ce qui nous occupa le plus. 

Il se présentait plusieurs points susceptibles de 
le recevoir et dont le choix changeait entièrement 
le plan du projet. Le roi pouvait en effet : 

Se retirer sur Besançon , dont la citadelle offrait 
rm poste très-fort et très-avantageux pour rassem- 
bler une armée et donner le signal et la main aux 
Suisses, dont le voisinage et les dispositions facili- 
taient la jonction; de-là s'avancer sur la Bourgo- 
gne où le parti royaliste était puissant, et ensuite 
sur Paris ; 

Se rendre à Valenciennes ou telle autre place 
de la Flandre , occupée par une garnison sûre , où 
M. de Bouille se porterait lui-même et ferait ar- 
river les troupes de son commandement qui au- 
raient été fidèles jusque-là ; 

Sortir par les Ardennes et la Flandre autri- 
chienne; rentrer en France par cette frontière, en 
se portant sur une des places que M. de Bouille 
livrerait dans son commandement et où il ferait un 
rassemblement de troupes; 

Ou enfin se porter directement par l'intérieur 



58 MÉMOIKE 

dans les Évêchës , soit à Sedan , soit à Montme'dy, 
où le gênerai s'environnerait de troupes , si on lui 
laissait le temps de cacher ses dispositions , et s'il 
pouvait être soutenu d'un corps autrichien sur la 
frontière. 

Tous ces projets avaient des avantages et des in- 
convëniens presque égaux. Le plus grand de ceux- 
ci était la distance , particulièrement pour Besan- 
çon, et c'est ce qui rendait le choix de Valenciennes 
plus séduisant et plus agréable au roi que les deux 
autres; d'ailleurs le bon esprit de cette ville l'y 
encourageait. Je le combattis cependant par des 
raisons qui le rendaient presque impraticable, mal- 
gré l'inclination de ce prince , et qui finirent par 
l'en détourner. Effectivement, si le roi avait eu 
dans le Hainaut un commandant à sa disposition , 
la proximité de cette province eût demandé la pré- 
férence; mais M. de Rochambeau, qui y comman- 
dait, étant entièrement livré au parti démocratique, 
et le roi ayant placé toute sa confiance et son es- 
pérance dans M. de Bouille, celui-ci ne pouvait 
faire aucune disposition militaire que dans son 
commandement , ni fournir à Sa Majesté , si elle 
allait dans celui d'un autre , que le secours impuis- 
sant de son zèle personnel ; elle se privait ainsi des 
ressources que lui offrait l'influence que M. de 
Bouille avait conservée sur les troupes et sur la 
majeure partie des habitans des provinces où il 
commandait. Il se joignait encore à ce motif des 
avantages de localité que j'expliquerai plus bas , en 



DE M. DE BOL'ILLÉ. 5c) 

faveur du poste de Montra édj que ce général pro- 
posait au roi pour sa retraite. 

Après cet aperçu sur l'asile que le roi pouvait et 
devait choisir, nous traitâmes des moyens d'y ar- 
river , et la sortie du château des Tuileries , dont 
toutes les issues étaient gardées avec une vigilance 
extrême, me parut le point le plus difllcile. Ce- 
pendant le comte de Fersen se chargeait et répon- 
dait de cette opération délicate. lime donna assez 
de détails sur l'intérieur du château pour me faire 
voir la possibilité d'en tirer secrètement la famille 
royale. 

Le voyage et la route de Leurs Majestés étaient 
aussi deux objets fort épineux. Nous les discutâmes' 
également , et je proposai que, pour diminuer le 
danger , on le partageât en faisant voyager la reine 
avec M. le dauphin séparément du roi , ce qui avait 
le double avantage de procurer des moyens plus 
lestes et moins suspects de les transporter, et de ne 
pas réunir sur le même point tous les intérêts. Mais 
cette proposition ne fut pas agréée, et elle fut parti- 
culièrement rejetée parla reine. Cette princesse for- 
tifiait les autres motifs de sou refus par la résolution 
très-noble et très-courageuse de partager constam- 
ment les" dangers et le sort du roi, et me fit faire 
cette réponse assez remarquable , que si nous voU' 
lions les sauver, il J allait que ce fût tous ensemble 
ou point du tout. 

Jugeant cette détermination invariable, j'insistai 
trop faiblement peut-être , et il fut arrêté entre 



4o MÉMOIRE 

M. de Fersen et moi que le roi, la reine , madame 
Elisabeth et les enfans de France voyageraient dans 
une même voiture qui devait être construite exprès. 
Je crus remédier aux inconvéniens que devait avoir 
cette reunion , en demandant , d'après les instruc- 
tions que j'en avais, qu'en outre des trois gardes- 
du-corps qui devaient l'accompagner en habit de 
courriers, le roi prit dans sa voiture quelqu'un qui 
put parler aux postes et se montrer. Cette précau- 
tion était nécessaire pour que , dans aucun cas , le 
roi ne se fit voir, et que le peu d'habitude qu'il 
avait des voyages et de l'incognito ne put lui nuire. 
Sa Majesté me fit dire et promit formellement 
qu'elle emmènerait avec elle, pour cet objet, le 
marquis d'Agoult , major des gardes-françaises, 
homme de tête et de courage, tel qu'il le fallait dans 
cette circonstance , et dont le choix avait été indi- 
qué par M. de Bouille. 

Ces différentes réponses me furent portées par 
]M. de Fersen , dans une maison tierce (chez la 
comtesse de Souza , ambassadrice de Portugal , ma 
cousine), pendant l'intervalle de quelques jours 
qui se passa entre la première conférence dont je 
viens de rendre compte, où furent posées les bases 
du projet, et la seconde qui devait être la dernière. 
Celle-ci était destinée à me rendre les l'éponses dé- 
finitives du roi, et à me donner la certitude de sa 
résolution. Dans la crainte qu'elle ne changeât, 
et qu'il n'en résultât autant d'inconvénient pour 
sa cause que pour ceux qui la servaient, j'avais 



UE M. DE BOUILLE. 4l 

pris la liberté de demander un écrit de sa main , 
qui fut un gage assuré de la fermeté de sa déter- 
mination pour l'entreprise. Cette demande , qui 
causa quelque étomiement aux intermédiaires qui 
la transmirent, fut accueillie avec une extrême 
bonté par Sa Majesté, qui voulut bien même y 
satisfaire avec empressement. M. de Fersen me 
communiqua en conséquence un billet que lui 
adressait la reine avec la lettre du roi pour moi , 
dont l'original devait lui être remis quand j'en 
aurais pris copie. La reine disait dans ce billet 
que le désir de se tirer de l'affreuse position où 
le roi et elle se trouvaient, était retenu par la 
nécessité de s'assurer davantage les secours des 
puissances étrangères , et que l'on allait y tra- 
vailler avec chaleur. Elle voulait bien ajouter que 
l'on avait une entière confiance dans M. de Bouille, 
et que, pour la reconnaissance cfiion lui aurait , 
c était a lui d'en juger par Vétendue du service. 

La lettre du roi était de sa main et détaillée. Il 
y répétait les assurances de sa confiance dans M. de 
Bouille , qu'il avait toujours regardé comme le 
principal instrument de sa délivrance. Il disait qu'il 
fallait s'assurer des secours étrangers et patienter 
jnsque-là; qu'une fois sa résolution de quitter Pa- 
ris prise cl annoncée, elle serait invariable, et que 
Von pouvait y compter ; qu'il pensait que le secret 
le plus grand était nécessaire pour le succès de cette 
entreprise, et qu'en conséquence moins on em- 
ploierait de personnes , plus on serait sur de l'ob- 



42 MÉMOIRE 

tenir. Sa Majesté désignait différentes routes pour 
s'éloigner de Paris , et disait qu'elle avait toujours 
songé à se rendre à Valenciennes, mais assurait 
qu'elle irait volontiers à Montmédy si M. de 
Bouille persistait à croire ce lieu le plus sûr et le 
plus convenaLle ; que toutefois , dans les routes 
qu'il prendrait pour y arriver, le roi ne pouvait 
adopter celle qui l'eût fait sortir et rentrer par les 
Ardennes, parce qail ne voulait point mettre le pied 
hors de son rojaume , et qnil tenait absolument à 
n'en point sortir; qu'une telle démarche pourrait 
irriter son peuple, et qu'il voulait au contraire la 
paix et la tranquillité. Ces derniers mots, qui sont 
l'expression libre et désintéressée des sentimens et 
des principes de Louis XVI, doivent faire rougir 
les perfides et imposer silence aux ignorans qui ont 
calomnié ou dénaturé ses intentions. 

Telle était la substance de ces deux écrits dont 
je regrette infiniment de n'avoir osé conserver la 
copie que je pris alors en encre sympathique, ainsi 
que j'en étais convenu, pour la porter à Metz. Je 
remis les originaux à M. de Fersen, et je trouvai 
que c'était beaucoup , d'après le caractère à la fois 
méfiant et loyal du roi , de l'avoir décidé à se pro- 
noncer et à s'expliquer ainsi. 

Dès que j'eus reçu ces réponses et posé ces pre- 
mières bases, je m'empressai de retourner près de 
M. de Bouille. Je partis de Paris le 8 janvier, et 
j'arrivai à Metz le lendemain soir. Je remis au gé- 
néral les lettres du roi et de la reine, et l'on peut 



:i 



DE AI. DE ROUILLÉ. 4^ 

juger (le l'intérêt avec lequel il entendit le rapport 
que je lui fis de mon voyage. Il entrevoyait bien 
des difficultés pour le succès avant mon départ; 
mon retour ne lui en présentait pas moins ; mais 
son vif attachement à la personne du roi, l'intérêt 
du salut de ce prince et l'avantage qui devait en 
résulter pour l'Etat, lui donnèrent le courage et la 
patience nécessaires dans une pareille entreprise. 

J'avais concerté avec M. de Fersen des moyens 
sûrs pour notre correspondance. Nous avions un 
chiffre que je regarde comme impossible à deviner, 
et quoique toutes nos lettres passassent par la poste, 
il est remarquable que , pendant une correspon- 
dance de six mois sur un aussi grand intérêt, pas 
une de ces lettres ne fut interceptée , et qu'il 
n'arriva qii'un seul mal-entendu qui fut heureu- 
sement sans conséquence. M. de Fersen avait ou- 
blié d'indiquer la page du livre convenu entre nous 
pour trouver le mot qui servait à la combinaison 
du chifl're; mais je parvins, à force de travail, à 
remédier à cette omission qui eut été d'autant plus 
importante que la lettre indiquait le jour fixé par 
le roi pour son départ. Je fus chargé de toute cette 
correspondance. Les lettres m'étaient adressées par 
M. de Fersen pour le baron de Plamilton, Suédois 
et colonel du régiment de Nassau en garnison à 
Metz : j'adressais les miennes pour M. de Fersen à 
la baronne de RorfF, femme de cinquante ans , in- 
time amie de celui-ci, et entièrement dévouée au 
roi et à la reine ; d'autres fois à M. de Silverspare, 



44' MKMOi..;, 

secrétaire de l'aniLassaJe de Suède. Tels e'taient 
les canaux par oii celte grande afîaire se condui- 
sait, et quoique ces détails puissent paraître mi- 
nutieux , je ci'ois cependant ne devoir pas les 
omettre par l'importance de l'objet auquel ils se 
rapporteiiL 

Le premier usage que je fis de tous ces moyens 
de correspondance, fut pour témoigner au roi toute 
la reconnaissante satisfaction que M. de Bouille 
éprouvait de sa confiance en lui et de sa détermina- 
tion, et pour insister, i" sur la nécessité d'ohtenir 
de l'empereur qu'il fit des démonstrations hostiles 
sur la frontière une quinzaine de jours avant celui 
où le roi sortirait de Paris ; 2° sur l'avantage de la 
retraite à Montmédj, et 5" sur l'impossibilité que 
M. de Bouille fît, ailleurs que sm' ce point, tous 
les préparatifs que demandaient la réception et la 
sûreté du roi. 

Je dois ajouter que le roi ayant porté la confiance 
jusqu'à me faire témoigner, pendant mon séjour à 
Paris, le désir que M. de Bouille lui désignât les 
personnes à employer avec les armées que la Suisse 
et l'Espagne fourniraient au moment de son éva- 
sion, et que je lui indiquasse moi-même les choix 
que je pensais qui lui conviendraient, j'avais ré- 
pondu que je n'avais aucune instiuction ni aucune 
donnée sur ce sujet, et que je satisferais à cette de- 
mande lorsque je serais de retour à Metz. Pressé 
cependant de fournir quelques renseignemens à cet 
égard , j'avais insinué que le baron do Falkcnhayn , 



DE M. DE lîOUILLK. /f5 

lieutenanl-génëral, né en Alsace et employé' dans 
cette province, pouvait convenir au commande- 
ment des Suisses , et pour les Espagîiols, j'avais in- 
dique' le comte de l.a Tour-du-Pin qui, depuis son 
ministère de la guerre , commandait les divisions 
militaires de la partie méridionale de la France, 
et qui, secondé par M. de Gouvernet, son fils, ne 
pouvait que faire hoimeur au choix du roi , pour 
lequel ils étaient l'un et l'autre pénétrés de senti- 
mens de dévouement dont ils avaient donné les 
preuves les moins équivoques. Sa Majesté, tout 
en approuvant ces clioix, désira, avant de s'y ar- 
rêter, connaître l'avis de M. de Bouille qui me 
chargea de répondre dans ma première lettre que, 
quoiqu'il pensât que M. de Falkenliaja était pres- 
que le seul officier-général à employer avec l'armée 
que l'on espérait des Suisses , il était d'avis qu'il 
fallait mettre à leur tète un homme d'une plus 
grande consistance et dont la dignité pût faire taire 
toutes les prétentions particulières; qu'ainsi M. le 
maréchal de Castries , qui se trouvait alors eu 
Suisse , lui paraissait convenir parfaitement , tant 
à cause des considérations ci-dessus, que par son 
caractère, ses talens et ses principes, et que M. de 
Falkenhayn , ainsi que M. de Gelh, lieutenant- 
général et Alsacien comme le premier, pourraient 
être employés sous lui . 

Quant à l'Espagne , il lui paraissait que les rap- 
ports entre cette cour et M. de La Tour-du-Pin se- 
raient trop difficiles à établir; et que d'ailleurs la 



46 MÉMOIRE 

jalousie des Espagnols pour le commandement ne 
permettant de placer auprès d'eux qu'un néi^ocia- 
teur propre à entretenir les relations nécessaires 
entre le roi et leur armée , il préférait à tout autre 
M. le duc de La Vauguj on , ambassadeur à cette 
cour où il avait un grand crédit et dont il avait 
inie parfaite connaissance. 

Le roi donna son approbation à tous ces choix, 
et agit aussitôt en conséquence. Quoiqu'on laissât 
ignorer le secret à M. de La Vauguyon, plusieurs 
négociations qui y étaient relatives passèrent par 
lui. 

Sa Majesté adopta également l'avis de M. de 
Bouille relativement à sa retraite sur Montmédj, 
et lui demanda seulement de lui indiquer la route 
la plus courte et la plus sûre, et de lui envoyer l'i- 
tinéraire le plus exact. 

Il se présentait plusieurs routes pour se rendre 
de Paris à Montmédy . Celle de la sortie du royaume 
et de la rentrée par les Ardennes ayant été entiè- 
rement re jetée par le roi, comme je l'ai dit, ces 
routes furent indiquées et soumises à Sa Majesté, 
et quoiqu'elles n'offrissent pas de grandes différences 
entre elles , leur choix pouvait influer et influa ef- 
fectivement beaucoup sur l'issue de l'entreprise. 

La première était celle de Paris à Metz, que l'on 
quittait, après avoir traversé Verdun , pour pren- 
dre , le long de la Meuse^ celle de Stenay dont 
Montmédy n'est distant que de trois lieues. 

La seconde était par Reims, Isle, Pauvre, Réthel 



DE M. DE r.OUILLÉ. 47 

et Stenay : c'était celle sur laquelle M. de Bouille 
insistait le plus, parce qu'elle était moins sujette à 
être découverte que l'autre ; que par conséquent 
elle eût été plus aisée à assurer ; que le pays, étant 
pau-\Te et presque désert, exigeait par cela même 
moins de précautions , et que le régiment de royal- 
allemand , qui était resté le meilleur de l'armée , 
étant en quartier à Stenay , pouvait être chargé à 
lui seul de l'escorte du roi depuis Isle ou Rethel. 
L'on évitait ainsi l'inconvénient et le danger même 
d'un trop grand mouvement de troupes , pour for- 
mer les détachemens que le roi exigeait sur la route 
qu'il devait prendre, et qu'il avait fallu lui promettre 
tant pour affermir sa résolution que pour céder à 
la demande positive qu'en faisait, par je ne sais 
quel motif, ]M. de Mercy, ministre de l'empereur, 
quoique M. de Bouille fut contraire à cette mesure. 
11 objectait avec raison que ces détachemens, s'ils 
étaient faibles , ne pouvaient être utiles , et s'ils 
étaient forts, éveillaient l'inquiétude publique et 
devenaient dangereux. Cependant il céda sur ce 
point , comme il avait fait sur celui du voyage en 
commun de la famille royale , et comme il fît sur 
la répugnance du roi à prendre la route de Pieims, 
toute préférable qu'elle était à tous égards, dans 
la crainte que Sa Majesté témoignait d'être recon- 
nue dans cette ville où elle avait été sacrée. Ainsi 
il fut décidé que le roi suivrait la route de Châ- 
lons par V^arennes pour éviter Verdun , et que les 
détachemens seraient placés dans les trois ou quatre 



48 MÉMOIRE 

petites viiles qui partagent l'espace entre Montmëdy 
et Châlons. Cependant telle était l'inquiétude du 
roi, que cette disposition ne le rassurant pas en- 
core suffisamment, il fit dire à M. de Bouille, 
par M. de Goguelat, qu'il verrait avec plaisir qu'il 
plaçât un détachement jusque dans la ville de 
Chàlons, et même encore par-delà. Mais le gé- 
néral se refusa absolument à cette mesure dont il 
démontra l'impossibilité, quoique, par une sorte 
d'accommodement entre les craintes du roi et le 
désir de lui complaire, il promît d'en envoyer un 
à Ponl-de-Sommevelle , première poste après Châ- 
lons , où il ne fut , comme on ne le verra que trop 
par la suite, d'aucune utilité, mais au contraire 
d'un grand inconvénient. 

On doit être étonné de la condescendance de 
M. de Bouille pour les inquiétudes du roi , et on 
pourrait trouver qu'il y avait une sorte de faiblesse 
de sa part à ne pas insister davantage sur la direc- 
tion exclusive d'une opération dont toute la res- 
ponsabilité roulait sur lui. Mais, outre qu'il était 
dans son caractère loyal et courageux de ne pas 
vouloir paraître écarter les dangers personnels que 
lui offraient les diverses volontés du roi, et, entre 
autres , celle relative aux détachemens , il était 
aussi trop" désintéressé pour marchander le service 
qu'il voulait rendre au monarque et à l'Etat , au- 
delà de ce qui lui semblait nécessaire pour assurer 
les probabilités du succès ; et quoiqu'il ne portât 
pas dans cette entreprise des motifs d'ambition per- 



I 



DE M. DE BOUILLE. ^9 

sonnelle tels qu'on les lui a supposes, il ne voulait 
pas décourager le prince faible auquel il désirait 
être utile , en lui présentant trop de contradiction . 
Il faut dire de plus qu'il pensait que les dangers 
étaient égaux de Paris à Reims ou à Chàlons; que 
cet espace offrait même les plus grands du voyage ; 
qu'ils seraient conséquemment passés, lorsque le 
roi trouverait les détachemens, et que jusque-là 
ils seraient diminués ou surmontés par la personne 
de tète qu'il avait engagé ce prince à mener avec 
lui. D'anciennes idées nourries par l'habitude du 
gouvernement sous lequel il avait vécu, d'anciens 
ménagemens que les circonstances auraient pu 
écarter , le rendirent moins absolu et moins opi- 
niâtre , qu'il semble qu'il aurait dii l'être dans ses 
conditions. Il se prêta avec trop de soumission 
à tout ce qui pouvait satisfaire ou rassurer le 
roi , tandis que ce prince se laissa entraîner trop 
facilement à mettre de côté la principale pré- 
caution qui lui avait été demandée, et qu'il avait 
formellement promise; de sorte que M. de Bouille, 
sans être courtisan, fut forcé de laisser prendre à 
cette aftaire les couleurs d'une affaire de cour , sans 
doute dans la crainte de faire soupçonner son zèle 
et son dévouement en présentant trop d'objec- 
tions : malheureusement ces considérations eurent 
de grandes conséquences. 

Cependant le général , en cédant sur plusieurs 
points , avait toujours et irrévocablement tenu à 
celui qu'il regardait avec raison comme la base 

4 



5o MÉMOIRE 

principale de son projet, et il demandait, comme 
condition presque exclusive de l'exécution , le ras- 
semblement d'un corps de troupes autrichiennes de 
quinze mille hommes au moins sur la frontière. 
C'est pour cette raison qu'il avait tant insisté sur 
]es avantages de la position de Montmédy , qu'il 
faut faire connaître, afin que l'on puisse comprendre 
comment elle était liée au concours des Autrichiens, 
et comment ces deux parties essentielles du plan 
s'aidaient mutuellement. 

Montmédj, place de la frontière de France, du 
côté des Ardennes , est situé sur la Chiers, rivière 
très-profonde et fort encaissée , qui prend sa source 
à cinq ou six lieues de Longwj , autre place de la 
même frontière , et se jette dans la Meuse près de 
Sedan. La partie qui est adossée à la Chiers se 
nomme Médy-Bas , et ne contient qu'une très-faible 
population. Cette ville est entourée d'une muraille 
crénelée qui se joint, par la montagne, à la forte- 
resse située sur un escarpement de cinq à six cents 
pieds. Celle-ci ne renferme que le nombre d'ha- 
bitans nécessaire aux besoins de la garnison qui 
peut être de sept à huit cents hommes; et quoiqu'elle 
ne fût pas alors dans un état très-redoutable , cepen- 
dant elle était facile à défendre contre les ennemis 
que nous aurions eu à combattre , et présentait un 
fort bon poste et une excellente tête de position. La 
montagne sur laquelle elle est située forme un pla- 
teau couvert par le canon de la place. Elle s'appelle 
le Camp dçs hautes Forêts ou de Tlionelle , et a 



DE M. DE BOUILT.É. 5l 

toujours été reconnue pour une des meilleures dé- 
fenses de cette partie de la frontière. Le front en 
devait être changé, puisque nous devions nous ga- 
rantir contre ceux que, dans des temps plus heu- 
reux , nous aurions eu à défendre ; mais , par une 
circonstance rare , cette position pouvait être re- 
tournée sans perdre de son avantage , et la Chiers, 
qui en couvrait le front , le rendait pour le moins 
aussi imposant du côté de la France , qu'il l'était , 
de l'autre sens, pour les Etats de l'empereur. C'é- 
tait là que M. de Bouille se proposait de rassem- 
bler les troupes qu'il destinait pour la réception et 
pour le soutien du roi , en laissant seulement dans 
la place la garnison suffisante pour la défendre et 
composée du régiment le plus sur qu'il aurait eu 
dans son armée. Il ne voulait pas que le roi lui- 
même s'enfermât dans la forteresse où il eût pu 
être victime de la trahison ; mais il comptait le 
placer dans un quartier-général d'où, gardé par 
l'élite de la cavalerie et par ce qui se serait sur- 
le-champ rassemblé de gentilshommes, il eût été 
à même de se mettre en sûreté si cela fût devenu 
nécessaire. Ce quartier-général était le village de 
Thonelle , situé au pied du plateau sur lequel de- 
vait camper l'infanterie , et placé dans un fond où 
devait être la cavalerie pour profiler d'un ruisseau 
qui coule de ce côté , et pour veiller de plus près 
sur le roi. Ce village est à l'entrée de la gorge qui 
forme le débouché de Virton distant de trois 
lieues seulement, et où M. de Bouille voulait qu'un 

4* 



52 MÉMOIRE 

corps autrichien fût placé , tant pour servir d'a- 
sile au roi , en cas de malheur, que pour soutenir, 
et même contenir les troupes françaises , si elles 
chancelaient. 

On voit donc que ces deux dispositions tenaient 
l'une à l'autre, et que le voisinage des troupes 
autrichiennes appuyait et renforçait la position de 
Montme'dj , comme celle-ci couvrak et secondait 
l'approche de ces troupes. Mais malheureusement 
l'importance de ce mouvement jetait dans la dé- 
pendance de la cour de Vienne qui , peu empressée 
de secourir le roi de France , et peu sincère dans 
les protestations qu'elle lui faisait, l'embarrassait 
dans un labyrinthe de difficultés d'autant plus affli- 
geantes qu'elles étaient bien capables d'altérer la 
détermination d'un prince naturellement vacillant. 
Tantôt c'était la Prusse qui inquiétait l'empereur ; 
tantôt il témoignait redouter l'Angleterre, dont 
les dispositions pouvaient être contraires aux in- 
térêts du roi . Une autre fois , il accusait l'Espagne 
(la plus franche des alliées de Louis XVI à cette épo- 
que ) de ne pas agir de bonne foi. Il était évident 
que l'empereur, en lui supposant même des vues 
plus favorables qu'elles ne l'étaient véritablement , 
ne voulait aider Louis XVI que quand ce monarque 
serait hors de Paris, et c'est ce que nous pûmes bien 
ju<^er par un plan qu'il lui envoya et qui nous fut 
communiqué. Il y était dit qu'il était nécessaire 
que le roi se format un parti de troupes fidèles et 
de penlilshommcs dans une province dont il fût as- 



DE M. DE EOUILLÉ. 33 

sure ; qu'il sortît de Paris et engageât la guerre ci- 
vile, ce qui était aussi contraire aux sentimens de 
ce prince qu'au projet qui semblait arrêté : ce plan 
indiquait que la Douvclle face qu'il donnerait ainsi 
à ses affaires faciliterait l'entremise de ses alliés. 
Sans doute la faiblesse connue du roi portait l'em- 
pereur à ne vouloir se déclarer pour lui que lorsqu'il 
serait sorti de sa prison , afin de n'être pas exposé 
à une reculade honteuse , si la résolution ou le suc- 
cès manquaient dans l'exécution , ou à engager à 
lui seul une guerre avec la France , lorsqu'il en 
avait déjà d'autres sur les bras. Probablement aussi 
la cour de Vienne n'était pas fâchée d'entretenir le 
désordre en France , en y laissant allumer une 
guerre civile, qui, quelque favorable qu'elle eût 
pu devenir aux intérêts du roi, eût entraîné des 
malheurs que ce prince, ainsi que M. de Bouille, 
pensaient éviter par l'appareil des forces étran- 
gères. Cependant l'empereur ne refusait point po- 
sitivement le mouvement qu'on lui demandait sur 
la frontière , et l'espoir qu'il en laissait encoura- 
geait toutes nos démarches au milieu des dangers 
qui nous entouraient. Mais toutes ses objections 
qu'il fallait combattre apportaient des retards indis- 
pensables et tels que cette entreprise, projetée 
depuis le mois de décembre, et qui aurait dû être 
exécutée au commencement d'avril, n'était pas en- 
core en train dans les premiers jours de mai , tant 
pour ces raisons que parce que le roi avait de- 
mandé jusqu'au i5 pour recevoir une réponse 



54 MÉMOIRE 

positive de l'Espagne , qui fermât la bouche à l'em- 
pereur et assurât la diversion que cette puissance , 
ainsi que la Suisse, avait promise. Je dois dire 
que , malgré toutes ces entraves et tous ces con- 
tre-temps, les lettres du roi annoncèrent toujours 
une détermination invariable dans son projet et 
un vif désir de l'exécuter. Mais ces délais ajou- 
taient cliaque jour aux difficultés qu'ils étaient 
censés devoir lev.er. Les troupes, principal ins- 
trument de cette opération , se perdaient de plus 
en plus et s'attachaient davantage à la révolution 
par l'établissement des clubs auxquels elles étaient 
invitées , et dont nous étions redevables à cette 
entreprise de Lyon, que j'ai mentionnée : de sorte 
qu'à force d'attendre le moment favorable et de traî- 
ner pour réunir toutes les précautions qui devaient 
le rendre tel, on le manquait et l'on se faisait peut- 
être plus de tort par excès de prudence , qu'on 
n'aurait pu s'en faire par une sorte de témérité. 
On justifiait bien dans cette circonstance ce que 
dit Machiavel, que le délai est toujours préjudi- 
ciable, et qu'il nj a jamais de conjoncture entiè- 
rement favorable dans toutes les affaires qu'on en- 
treprend ; de sorte que qui attend jus qu' à ce quil 
rencontre une occasion parfaite , jamais n' entre- 
prendra une chose , ou, s' il V entreprend , en sortira 
souvent mal. 

Pendant que cette négociation et les préparatifs 
de Texécution marchaient à l'ombre du secret , la 
position de M. de Bouille , à Metz , devenait 



DE M. DE liOUlLLK. 55 

chaque jour plus délicate et plus intéressante. La 
résistance courageuse qu'il avait opposée avec uu 
succès constant aux persécutions et aux menées de 
ses ennemis, c'est-à-dire, de ceux de la chose 
publique, qui redoutaient son attachement à la 
royauté, les avait enfin lassés. Cette conduite, en 
lui attirant la confiance et le respect des troupes 
et du peuple , l'avait rendu nécessaire à ceux qui 
voulaient dominer et qui lui auraient fait les -con- 
ditions les plus brillantes ( ainsi que le lui proposa 
le député Emmerj, avocat de Metz), si, se livi'ant 
à eux, il avait abandonné le roi et la noblesse. Les 
diverses tentatives que firent auprès de lui tous les 
partis, à cette époque, n'étant pas de mon sujet, 
je n'en donnerai point ici le détail, quoiqu'il put 
servir à expliquer un jour le rôle qu'il jouait alors 
et qu'il devait à la solidité de son caractère ainsi 
qu'à la supériorité reconnue de son courage et de 
ses talens. 

Je ne ferai qu'une remarque sur les personnages 
qui recherchèrent tour à tour l'appui ou l'alliance 
de M. de Bouille : c'est que presque tous étaient des 
intrigans dont il fît très-bien de se méfier égale- 
ment, et qui n'avaient que des vues trop courtes 
et des moyens trop faibles pour s'y associer. Lhi 
seul était un vrai factieux, à la hauteur des cir- 
constances : c'était Mirabeau. Aussi M. de Bouille, 
sans se livrer à cet homme à la fois habile et dange- 
reux, comptait-il plus sur lui que sur aucun autre, 
et avec raison. Car si la corruption de son carac- 



56 MÉMOIRE 

tère avait fait passer Mirabeau successivement dans 
chaque parti qui menait la révolution , un homme 
tel que lui trouvait un intérêt et une gloire plus 
solides à rétablir l'ordre et un gouvernement légi- 
time , et ne pouvait s'être fait autant craindre 
que pour se rendre nécessaire et utile. Telles 
étaient effectivement les dispositions de Mirabeau 
qui s'avançait vers un grand projet digne de lui et 
du général qui lui avait promis son concours , lors- 
que la mort vint l'arrêter au premier pas qu'il 
avait fait en dénonçant les vingt-trois factieux 
avec cette impétueuse éloquence qui lui était na- 
turelle. Soit, comme on l'a cru, que ceux-ci aient 
détourné leur perte en consommant leur ven- 
geance, soit que la nature ait servi leurs intérêts 
à point nommé, il est certain que cette mort 
fut un malheur pour la France dont elle remit les 
destinées au hasard du projet que nous suivions , 
et que les mesures de Mirabeau eussent remplacé 
plus solidement. 

Si les ménagemens et les avances même des 
factieux envers M. de Bouille , augmentaient ses 
moyens de servir le roi, et lui faisaient moins 
désespérer de sa cause, la situation de ce prince 
s'embarrassait de plus en plus à Paris, par les in- 
trigues et les mouvemens partiels de quelques 
agens auxquels il n'avait pas la force de s'opposer. 
Au lieu d'endormir l'attention du public, il la ré- 
veillait ainsi par des démonstrations peut-être im- 
politiques qui occasionèrent plusieurs scènes fà- 



DE M. DE BOUILLE. 5j 

clieuses. L'une eut lieu le 28 fe'vrier, où, après 
avoir laissé se réunir aux Tuileries et autour de sa 
personne , pendant une révolte suscitée près de 
Vincennes, un grand nombre de gentilshommes 
armés qui lui formaient une garde dont le zèle ho- 
norable était aussi inutile qu'imprudent, il eut la 
douleur de les voir désarmer et chasser avec du- 
reté par M. de La Fayette qui , revenant avec 
toute l'arrogance de la victoire et avec le ressen- 
timent de ce qu'il croyait une tentative manquée, 
réclama pour la garde nationale le droit exclusif 
de garder le château, et saisit ainsi l'occasion et le 
prétexte d'humilier le roi dans la personne de ses 
serviteurs. On n'a jamais bien su qnel pouvait être 
le but de cette réunion. Il est probaliie que ceux 
même qui la dirigèrent n'en calculaient guère 
l'objet ni le résultat; et le roi n'en parla pas dans 
ses lettres à M. de Bouille. Une autre scène , 
plus violente , en attaquant encore plus sa per- 
sonne, manifesta davantage sa captivité. Le roi, 
après une légère maladie qu'il venait d'éprouver , 
ayant voulu aller passer quelques jours à Saint- 
Cloud avec sa famille , les factieux , dont la vigi- 
lance avait été réveillée récemment par le départ 
de Mesdames, tantes de Sa Majesté, lui supposèrent 
le projet de s'échapper. Ils ameutèrent la populace 
dans la cour des Tuileries , au moment où le roi 
montait en voiture. Quoique M. de La Fayette 
assurât que la constitution était dans le plus grand 
danger , si le monarque ne faisait pas usage de la 



58 MÉMOIRE 

liberté quelle lui accordait; quoiqu'il douuàt à 
l'un et à l'autre l'appui de la force publique , avec 
cette apparence de zèle tiède , aussi dangereux 
pour lui-même que pour ceux qui en étaient l'ob- 
jet; quoique le roi réclamât en sa faveur les sim- 
ples droits de l'homme, il fut forcé de rentrer dans 
sa prison après une résistance de deux heures , 
pendant lesquelles lui, la reine et ses enfans fu- 
rent menacés, et quelques-uns de ses serviteurs , 
entre autres le jeune marquis de Duras, furent 
maltraités. 

Dans ces deux occasions, on soupçonna le roi 
d'avoir eu le projet de s'éloigner de Paris, mais 
d'avoir manqué de force dans l'exécution. Ce qui 
est certain , c'est qu'au mois de février rien n'était 
encore préparé pour le recevoir , et qu'il n'avait 
rien annoncé à M. de Bouille, ni rien concerté 
avec d'autres; et qu'au mois d'avril Sa Majesté at- 
tendait encore les démonstrations des Autrichiens, 
que ceux-ci retardaient de jour en jour. Seule- 
ment le roi manda, après cette fâcheuse journée, 
que la colère qu'il en avait ressentie avait failli 
le décider à risquer le tout pour le tout , et à 
profiter des moyens véritables qu'il avait de s'é- 
vader. Et plût à Dieu qu'il eût suivi l'impulsion 
d'un si noble ressentiment ! Il est vraisemblable 
que la sécurité que causait à ses ennemis le triom- 
phe qu'ils venaient de remporter, l'eût plus servi 
que toutes les précautions et toutes les lenteurs de 
la prudence. Quoi qu'il en soit, nous fûmes très- 



DE M. DE BOUILLE. 5g 

alarmés à Metz de ce qui venait d'arriver au roi 
le i8 avril, moins à cause du redoublement de 
sun^eillance qui devait en résulter, qu'à cause de 
l'impression que le roi pouvait en recevoir et 
dont il était à craindre que sa détermination fût 
ébranlée. Mais l'époque de son départ ayant été 
reculée jusqu'à la fin de juin , par des circons- 
tances que je dirai ensuite, l'effet de celle-ci, tant 
sur l'esprit de ce prince que sur celui de ses ad- 
versaires , eut le temps de se détruire , et elle ne 
put rien ajouter à la surveillance de M. de La 
Fayette qui , tirant sa force de la captivité du roi , 
mettait, depuis le 6 octobre, toute son attention 
et tous ses efforts à la prolonger. 

Cependant M. le baron de Breteuil, impatient 
de voir le dénoùment d'un projet dont il s'attri- 
buait la pli: s grande part, et se méfiant du caractère 
incertain du roi, se désolait à Soleure des délais 
qu'éprouvait le départ, et écrivait à M. de Bouille 
pour le presser, tandis que celui-ci, exigeant tou- 
jours des secours étrangers, se bornait à se mettre 
en mesure jusqu'à ce qu'ils fussent prêts pour ap- 
puyer ses démarches. Ce général avait employé ce 
temps à faire des marchés secrets de fourrages 
avec des marchands des environs de Stenay et de 
Montmédy. 11 avait fait passer dans cette dernière 
ville, en outre de l'artillerie que la place contenait 
habituellement pour son armement , un train ex- 
traordinaire de douze pièces de canon , avec des 
numitions de guerre , des farines et des tentes 



6o MÉMOIRR 

pour un corps de quinze mille hommes , sans 
qu'aucune de ces dispositions eût fait naître le 
moindre soupçon , tant il avait su forcer la con- 
fiance de ses ennemis même , et tant il avait mis 
d'adresse à répandre^ dans le pays où il comman- 
dait , l'opinion d'une guerre qui n'avait aucune 
probabilité. Il serait fastidieux et superflu de ra- 
conter ici toutes les contrariéte's, tous les incidens, 
toutes les difficultés qui embarrassèrent la marche 
secrète de ce plan. Combien de fois M. de Bouille 
eut à tromper la surveillance des uns , à vaincre la 
méfiance des au;:res! Que de fois il fallut abuser 
de l'ignorance de ceux-ci , égarer les lumières de 
ceux-là ! Que de personnes il fallut conduire, mal- 
gré elles ou à leur insu, au succès des dispositions 
que chacun voulait interpréter et que nul ne devait 
deviner ! De quel masque pénible , pour un homme 
aussi franc , aussi loyal , il fallut se couvrir pour 
faire traverser Metz par les troupes qu'il rassem- 
blait pour la délivrance du loi, non-seulement 
sans donner la moindre inquiétude à la munici- 
palité la plus soupçonneuse , mais encore en lui 
persuadant tellement que l'ennemi allait envahir 
la frontière, qu'elle dépêcha le plus ardent de ses 
membres, M. Gell, notaire, pour demander des 
secours à Paris, et éloigna, par cette mission, cet 
observateur trop clairvoyant ! Si , dans un temps 
ordinaire , la conduite d'une expédition secrète 
exige des talens rares, combien n'en fallait-il pas 
pour faire, pendant trois mois, tous les approvi- 



DE M. DE BOUILLE. 6l 

sionnemens , tous les préparatifs de tout genre 
pour le rassemlîlement d'un corps d'arme'e, au 
milieu d'une telle méfiance, en dépit de l'inquisi- 
tion populaire et municipale , et à Finsu des agens 
indispensables qu'il fallut employer et qui ne vi- 
rent leur propre ouvrage que lorsque la catastro- 
phe eut fait tomber le rideau? Outre les es- 
pions dont on était entouré, les aides-de-camp, 
les secrétaires, les familiers, tant de la ville que 
de la garnison , étaient autant de témoins impor- 
tuns dont il fallait faire des instrumens aveugles. 
J'étais le seul excepté de ce nombre et le seul 
qui , recevant les confidences du général et par- 
tageant ses peines, ses dangers et ses inquiétudes , 
ait pu en juger la mesure et apprécier tous ses 
travaux. Aussi le succès incroyable de cette lon- 
gue disposition , dont les obstacles se renouve- 
laient à chaque instant et étaient aussitôt surmon- 
tés par l'active fertilité des ressources de M. de 
Bouille , m'a toujours paru un plus grand titre 
pour sa réputation, que n'eût pu l'être le succès 
même de l'exécution qui dépendait tant des au- 
tres et du hasard. Si la fortune se refusa à 
couronner ses efforts , du moins la victoire fut à 
lui lorsqu'il y avait le plus à combattre , et lui 
resta assez long-temps pour rendre son entreprise 
mémorable et glorieuse. PaiTui les difilcultés de 
toute espèce qui nous embarrassaient, les moin- 
dres n'étaient pas celles qui venaient du ministre 
de la guerre, M. Du Portail, qui ne travaillait qu'à 



62 MÉMOIRE 

diminuer la force militaire du commandement de 
M. de Bouille et à lui retirer les rëgimens suisses 
et allemands sur lesquels il comptait presque 
exclusivement. Ce ne fat qu'avec une peine infinie 
que le général put conserver le peu de troupes 
étrangères qui lui restaient encore à l'époque du 
départ du roi. Combien de fois nous eûmes à re- 
gretter ce bon et vertueux M. de La Tour-du-Pin , 
dont le véritable patriotisme eût si efficacement 
aidé le nôtre ! Il n'était pas facile en effet de faire 
approuver à un ministre, démocrate ardent et soup- 
çonneux, tous ces préparatifs de guerre sur une 
frontière qui n'était point menacée. Cependant 
M. de Bouille reçut pliisieui^s fois des témoigna- 
ges d'approbation de la part de M. Du Portail, 
quoiqu'il l'assurât constamment, ainsi que M. de 
Montmorin, ministre des affaires étrangères, d'une 
vérité que nous n'ignorions pas plus qu'eux, que 
la guerre n'aurait point lieu , et que les craintes 
des frontières n'avaient aucun fondement. M. Du 
Portail retira donc à M. de Bouille le régiment de 
Saxe-hussards , placé dans le Clermontais , et sur 
lequel il comptait le plus, celui de Rojal-dragons, 
quelques autres encore assez fidèles jusque-là, 
et lui refusa constamment des régimens suisses 
qui lui étaient promis depuis long-temps. Le gé- 
néral réussit du moins à conserver un régiment 
étranger dans la forteresse de Montmédy qui était 
le point principal, pour recevoir le roi et le prp- 
téger, ainsi que l'armée qui devait camper sous le 



DE M. DE BOUILLE. 63 

canon de cette place. Ce régiment était celui de 
Bouillon -infanterie. Il était parvenu également à 
conserver jusqu'au moment de Texécution douze 
bataillons allemands qui devaient former toute 
l'infanterie du premier rassemblement, et quinze 
escadrons étrangers qui faisaient la plus grande 
partie de la cavalerie. Quoique M. de Bouille 
comptât augmenter son armée de quelques batail- 
lons français , selon l'effet qu'aurait produit sur 
eux la délivrance du roi, il ne pouvait s'y fier 
avant qu'elle fîit opérée. Mais pour que la nation 
n'eut pas à reprocher au roi de ne s'entourer que 
d'étrangers , et comme la conduite des troupes à 
cheval avait été généralement meilleure depuis la 
révolution que celle de l'infanterie , le général dé- 
signa quelque!! escadrons pour les mêler aux trou- 
pes allemandes qui , d'ailleurs , étaient en assez 
grand nombre pour imposer aux corps français 
qui eussent voulu manquer de fidélité , et pour 
contenir le détachement d'artillerie placé à Mont- 
médy , tiré d'un régiment très-mal disposé ( celui 
d'Auxonne) , mais dont il était impossible de se 
passer. Au surplus, comme je l'ai dit, les dispo- 
sitions relatives à la formation de cette armée 
n'étaient que pour le premier moment, et il était 
raisonnable de croire que les circonstances, l'é- 
tonnement,. l'enthousiasme ou même la peur, pro- 
duiraient mille ressources que l'on ne devait pas 
calculer, mais qu'il fallait espérer. 

11 restait à s'occuper des moyens d'entretenir 



64 MÉMOIRE 

ces troupes pendant les premiers instans. ïl fallait 
se précautionner contre la séduction que le défaut 
de solde pouvait introduire parmi elles , et avoir 
en même temps assez de fonds pour récompenser 
ou intéresser leur fidélité s'il était nécessaire. En 
conséquence M. de Bouille à qui le roi avait fait 
offrir , dès le commencement de la néj^ociation , 
toutes les sommes qu'il jugerait utiles au projet, 
lui demanda vers le milieu d'avril de lui envoyer 
un million dont il put disposer , tant pour les pre- 
mières dépenses du camp , que pour les gratifica- 
tions nécessaires aux troupes qui seraient em- 
ployées dans les escortes , et pour la paie des 
autres pendant les premières semaines. Il reçut 
aussitôt une somme de qqS mille livres en assi- 
gnats , qu'il fut chargé de réaliser, c# qui était coû- 
teux , les assignats perdant alors vingt pour cent , 
et difficile sans donner de soupçons. Cependant 
M. de Bouille y parvint avec bonheur et avec 
adresse; et, comme il eût été également dange- 
reux qu'il s'en chargeât lui-même ou qu'il confiât 
cette somme à une seule personne dont les dé- 
marches eussent éveillé promptement l'attention 
publique , il prit une mesure qui remplissait dou- 
blement son objet, en distribuant une partie de 
la somme aux commandans des différens régimens 
qui devaient être rassemblés au camp de Mont- 
médy. De cette manière il réalisait ce papier sans 
qu'on s'en aperçût, et il plaçait dans les caisses 
des régimens l'argent tout prêt pour leur subsis- 



DE M. DE BOUILLE. 65 

tance. Aucun des chefs n'étant dans le secret de 
son projet, il fallut les tromper sur la ve'ritahle 
destination de ces fonds. Il donna aux uns le pré- 
texte que l'armée étant menacée d'être payée en 
assignats et même de ne l'être plus du tout, il vou- 
lait se ménager ce moyen de soutenir quelque 
temps la sienne. Il fît croire à d'autres que ces 
sommes provenaient des remboursemens qu'il avait 
reçus d'une vente de biens , et qu'il voulait mettre 
en sûreté. Plus de trois cent mille livres se trou- 
vèrent ainsi placées. Mais il fallut confier à un 
agent particulier une somme de six cent et quel- 
ques mille livres , trop considérable pour être dé- 
posée dans les caisses militaires. Cette commission 
délicate fut donnée au jeune baron de Tschoudj, 
lieutenant dans le régiment suisse de Castella , of- 
ficier plein de courage , d'honneur et de vertus. 
Sans connaître le véritable objet de sa mission , il 
se rendit à Paris où après avoir tenté inutilement 
de réaliser la somme , à cause du danger qu'un tel 
revirement aurait produit pour ceux qui s'en se- 
raient chargés, il obtint du banquier Perregaux 
des lettres-de-change sur Francfort , oii il les 
porta et les fit accepter à MM. Bethmann. Ces 
voyages se passèrent avec un succès étonnant ; 
mais ce qui ne nous le parut pas moins , c'est que , 
malgré les opinions révolutionnaires de M. Perre- 
gaux , et malgré la malheureuse issue de l'entre- 
prise , les lettres-de-change furent payées exacte- 
ment lorsqu'après sa sortie de France , M. de 

5 



66 MÉMOIRE 

Bouille s'empressa de remettre ces sommes aux 
princes, frères du roi. 

Jusqu'au commencement de mai , le secret était 
reste de notre côté entre M. de Bouille et moi; 
mais le moment d'agir approchant, il fallait s ou- 
vrir à quelques personnes dont la coopération de- 
venait nécessaire. Il valait mieux les lier par une 
confidence entière , que de s'exposer aux effets 
indiscrets de l'agitation où les eût jetées une de- 
mi-confidence. Le choix de ces personnes était 
assez important pour que je doive en développer 
les motifs. Les deux premières cpii furent initiées 
à cette époque seulement , et qui eurent une part 
principale dans l'entreprise , furent M. de Go- 
guelat et le duc de Choiseul. M. de Goguelat 
fut envoyé à ]\L de Bouille par la reine , avec 
ordre de l'employer et de l'instruire du projet. 
Déjà il était venu à Metz , porteur de douze 
blancs-seings qui avaient été demandés au roi 
pour remplir les ordres nécessaires pour la dis- 
position et le^s mouvemens des troupes le jour 
de son départ. Cet oOicier ignorait alors l'objet 
de la mission dont il était chargé; mais M. de 
Bouille, qui n'avait eu jusque-là aucun rapport avec 
lui , le voyant appuyé des plus fortes recom- 
mandations de la reine qui témoignait un grand 
intérêt pour lui , n'hésita plus à se soumettre à la 
volonté de Leurs Majestés trop intéressées au 
succès de l'événement, pour qu'il dût craindre 
qu'elles eussent choisi légèrement ceux à qui leurs 



1 



DE M. DE BOUIM.K. 6j 

personnes et leur sort devaient être confiés. M. do 
Gogueiat était un ofiicicr de l'état-major, qui avait 
été introduit chez la reine par le comte Esterhazy 
en qui cette princesse avait beaucoup de con- 
lîance : on voit donc que M. de Bouille était tout- 
à-fait étranger à ce choix. 11 n'en est pas de même 
pour celui du duc de Choiseul, et ce choix a fourni 
une des armes les plus fortes aux détracteurs ou 
aux censeurs de M. de Bouille , qui ont rejeté sur le 
général les torts trop décisifs de celui qu'il avait 
employé. Ils lui ont reproché d'avoir remis le sort 
d'une affaire aussi importante entre les mains 
d'un homme auquel l'opinion générale , fondée 
on non , n'accordait ni la maturité de l'expé- 
rience , ni celle du caractère. Mais cette opinion 
était balancée par les considérations qui présen- 
taient dans M. de Choiseul un colonel qui avait 
le mérite d'être du très-petit nombre de ceux qui, 
dans ces momens dangereux et dilliciles , étaient 
restés à leur régiment ; un colonel qui avait 
jusque-là conduit le sien avec assez de fermeté 
et de succès, et avait montré un zèle honorable 
en accourant de Paris oii il était alors , pour se 
trouver avec ce régiment à l'affaire de Nancj. Cet 
empressement , qui l'avait surtout noté avantageu- 
sement auprès de M. de Bouille , fut un des prin- 
cipaux motifs qui lui firent jeter les yeux sur lui, 
et qui me décidèrent à le déterminer en sa faveur ; 
car je dois avouer que j'y eus une grande part, 
et ce sera un regret de toute ma vie. Au reste 

5* 



68 MÉMOIRE 

M. de Bouille n'avait à choisir que parmi les 
colonels de cavalerie places dans son comman- 
dement , et il crut pouvoir confier à celui-ci un 
détachement de quarante hommes , ainsi que l'exé- 
cution de dispositions bien clairement expliquées 
et strictement prescrites. Il voyait de plus en 
lui un homme d'un nom illustre , attaché à la 
cause du roi par ses principes , par sa dignité 
de pair qu'il avait intérêt de recouvrer, par une 
grande fortune qu'il avait le désir de conserver, 
et dévoué à la reine par les relations de sa fa- 
mille, ainsi que par des obligations particulières. 
Dans ces temps malheureux où l'on marchait 
entouré de la trahison et de la délation , où la 
corruption était si active et si puissante , il était 
doublement important de choisir un agent qu'elle 
ne pût atteindre , et qui , au lieu de chercher, 
comme des subalternes pouvaient le faire , à s'as- 
surer, par la révélation du secret, une fortune 
que les préjugés qui environnaient encore le trône 
ne leur permettaient pas d'espérer, appuierait 
des avantages de sa naissance les droits que ce 
nouveau service lui donnerait. Les relais et les 
premiers besoins de l'établissement du roi exi- 
geaient aussi des préparatifs qui eussent été sus- 
pects de la part de M. de Bouille, et que la 
fortune et la position de M. de Choiseul le met- 
taient dans le cas de faire avec convenance et 
sûreté : ce fut même cette unique raison qui lui 
fit donner la préférence sur le comte Charles de 



*i 



DE M. DE BOUILLE. 6<_) 

Damas , auiic colonel , d'une naissance e'gale , 
qui avait eu plus d'occasions de se distinguer 
mililairement , et dont la loyauté' n'était pas moins 
assurée, mais qui , n'ayant point alors à son ré- 
giment un état aussi considérable que M. de Choi- 
seul, ne pouvait remplir aussi bien cet objet. Cette 
considération prévalut sur l'estime particulière 
que M. de Bouille faisait du caractère et de la 
capacité de M. de Damas. Il fut cependant admis 
dans le secret , mais plus tard , et ne fut malheu- 
reusement employé qu'en seconde ligne. Au reste 
M. de Choiseul montrait une telle satisfaction de 
l'être en première , une telle confiance , une telle 
ardeur de s'illustrer, que son enthovisiasme ne per- 
mettait pas de concevoir de l'inquiétude sur la 
manière dont il remplirait le rôle qui allait lui être 
confié. 

Dès que M. de Bouille eut instruit M. de Go- 
guelat du projet , il l'envoya à Paris pour bien 
connaître les dispositions du roi, les rapporter 
verbalement à Metz, et faire différer le départ qui 
était annoncé, ainsi que le général l'àA'^ait demandé 
à Sa Majesté, pour les premiers jours de juin. 
Car, sur les lettres de M. le baron de Breteuil et 
d'après le décret qui prescrivait à l'armée un nou- 
veau serment plus embarrassant encore que les 
précédens , il avait écrit au roi qu'il ne fallait 
plus éloigner l'époque du départ; que le l'^'^juin 
passé, il était presque impossible de le sauver; 
que les troupes se corrompaient de jour en jour, 



70 MÉMOIRE 

et que d'ailleurs il voulait prévenir ie moment où 
le serment serait exigé. Le roi l'avait pris au 
mot , et lui avait répondu qu'il partirait avant le 
8 juin. Mais cette réponse étant veime trop tard 
pour que toutes les dispositions du camp pussent 
être faites, les Autrichiens n'effectuant d'ailleurs au- 
cune de celles qu'ils avaient promises, M. de Bouille 
avait craint d'exposer le roi témérairement ; il lui 
avait dépêché M. de Goguelat pour le retenir , 
tandis que ce prince lui annonçait, de son côté, 
qu'une femme de chambre de M. le dauphin, 
très-démocrate et qui ne sortait de service que 
le II au matin, le forçait de remettre son départ 
au dimanche 12, jour de la Pentecôte (1)5 et 
qu'il désirait attendre le paiement du mois de la 
liste civile , qui ne devait se faire que dans les 
premiers joins. Le roi lui promit d'ailleurs de 
l'informer plus positivement du jour de son dé- 
part , et M. de Bouille avait prévenu Sa Majesté 
qu'une fois qu'il aurait reçu cet avis , il ne pour- 
rait plus se prêter à aucun retard , à cause des 
dispositions qu'il aurait faites , ainsi que des ordres 
qu'il aurait à donner pour la marche des escortes , 
et qu'il était nécessaire qu'il sût à quoi s'en tenir 
invariablement quatre jours d'avance. 

Sur le compte que M. de Goguelat rendit au 
roi de la position des choses à Metz, et d'après 

(i)La inctïic circonsUsncc se renouvela lo 19, et occasioua le 
retard jusqu'au 20. 



DE M. DE BOUILLE. w y I 

l't'tat où il les trouva à Paris, il fut décidé (i) 
que le roi ne partirait que le dimanche 19 a 
minuit, et cet ollicier en rapporta la nouvelle 
certaine à M. de Bouille qui fît ses derniers ar- 
ranojemens en conséquence. Il lui annonça aussi, 
de la part du roi , la promesse que ce prince avait 
reçue de l'empereur que quinze mille Autrichiens 
occuperaient, le i5 juin, les débouchés d'Arlon. 
Ainsi nous touchions au moment de l'exécution , 
et comme il restait beaucoup de détails particu- 
liers et de précautions à prendre , relativement 
au voyage , qui n'eussent pu être assez expliqués 
par lettres, le duc de Choiseul fut envoyé par 
M. de Bouille , le (^ , à Paris , pour en traiter 
avec le roi, s'assurer de ses dernières intentions, 
les rapporter si elles changeaient , et , si elles se 
maintenaient, précéder Leurs Majestés de douze 
heures jusqu'au premier détachement placé àPont- 
de-Sommevelle dont il devait prendre le comman- 
dement et où il devait les attendre avec d'autant 
plus de confiance qu'il connaîtrait leur marche 
mieux que personne. Je dois dire que, lorsque M. de 
Bouille fît connaître à Leurs Majestés la mission 
qu'il devait donner à M. de Choiseul près d'elles , 
le roi et la reine en furent alarmés et témoi- 
gnèrent une inquiétude fondée sur les préventions 
qu'on leur avait données au sujet de sa légèreté 



(1) Et non fait espérer, conxinc le dit M. de Choiseul dan> m 
Rclaliou (page Sg). 



•Jl MÉMOIRE 

aiiisi que sur ses nombreuses relations à Paris. 
Mais je dois ajouter aussi que, lorsque M. de Choi- 
seul les eut approche's , qu'il eut fait e'clater de- 
vant eux tous ses sentimens, ils crurent, comme 
nous , qu'ils en verraient les plus brillans effets , 
et le roi remercia M. de Bouille de ce choix. 

M. de Choiseul ne devant rejoindre M. de 
Bouille qu'avec le roi , il fallut arrêter , avant 
son de'part, les dernières dispositions tant pour 
ce qui lui était personnel que pour ce qui concer- 
nait le reste de la chaîne dont il allait former le 
premier et principal anneau , afin qu'il ne pût 
avoir aucune incertitude sur la conduite qu'il au- 
rait à tenir, et qu'il soumît tous les arrangemens à 
l'approbation de Sa Majesté (i). En conséquence il 
porta à ce prince l'état des troupes et relais distri- 
bués sur la route pour les escortes qu'il avait 
demandées, avec le nom des personnes qui de- 
vaient y être employées; et M. de Bouille reçut, dès 
que cet état fut présenté à Sa Majesté, son en- 
tière sanction et le témoignage même de sa satis- 
faction. 

(i) Cependant, arrivé près du roi pour y remplir sa mission , 
M. de Choiseul nous apprend qu'il lui fil observer « combien il e'iait 
» à regretter d'avoir à faire qviatre-vingt-dix lieues pour aller à 
» JMontmédy au lieu de passer par la Flandre ( page Sa.) » Par 
celle observation aussi inutile que gratuite, puisqu'il savait qu'il 
n'était là qu'en conséquence d'un parti pris, M. de Choiseul ne 
risquait-il pas (car je ne puis croire qu'il essayait) d'ébranler ce 
prince à qui malheurcusemcut la résolution manquait pour com- 
pléter cl faire trioniphei toutes ses autres qualités' 



DE M. DE IJOUILLÉ. y 3 

Quant à ce qui regardait personnellement M. de 
Choiseul , il fut arrêté qu'il se rendrait de Paris 
à Pont-de-Sommevelle , à trois lieues au-delà 
de Chàlons , où il trouverait un détachement 
de quarante hussards qui y serait conduit le 21 
au matin par M. de Goguelat ; quû en prendrait 
le commandement pour attendre le roi dont il au- 
rait précédé la marche de douze heures , afin d'être 
assuré de sa dernière résolution et de se conduire 
en conséquence ; qu'il prendrait tous les moyens 
pour faire passer la famille royale si elle arrivait 
à son poste , ou pour la délivrer si elle était re- 
tenue à Chàlons , comme on en avait avec raison 
l'inquiétude ; qu'il ferait tout pour l'empêcher 
de retomber entre les mains de ses ennemis ; qu'à 
cet effet, il lui serait remis, par M. de Goguelat, 
un ordre signé du roi et apostille de M. de Bouille, 
pour ne lui laisser que le soin d'une soumission 
aveugle et le soulager de toute responsabilité en- 
vers ce prince et envers la nation ; que , le roi 
passé , il laisserait son détachement sur la route 
pour arrêter tous les voyageurs et tous lès cour- 
riers qui , sans doute , suivraient ses pas , afin d'in- 
tercepter ainsi toute communication avec la capi- 
tale jusqu'à l'arrivée de Sa Majesté dans son camp, 
et qu'il dépêcherait M. de Goguelat en courrier 
sur toute la ligne, ou la parcourrait lui-même 
pour prévenir les détachemens , ainsi que les re- 
lais , et les faire préparer. Il devait aussi prendre 
les ordres du roi à Pont-de-Sommévelle sur la 



«74 MÉMOIFxK 

manièi'G dont il desirei'ait continuer son voyage ; 
si c'était incognito^ chaque détachement, qui devait 
en être prévenu par M. de Choiseul, laisserait 
passer la voiture sans faire aucun mouvement, et 
la suivrait d'une demi-heure ou une heure au plus. 
Si le roi voulait être reconnu et escorté, les dé- 
tachemens, également prévenus par M. de Choiseul 
ou par M. de Goguelat , seraient prêts à monter à 
cheval à l'arrivée de ce prince, et se réuniraient suc- 
cessivement autour de lui : telles sont les instruc- 
tions qui furent données v^balement (i) à M. de 
Choiseul, et que M. de Bouille me chargea de lui 
répéter, pensant avec raison qu'un plus grand de- 
gré de liberté qui devait régner entre nous me 
donnerait la facilité de mieux juger jusqu'à quel 
point il les avait saisies , et était pénétré de toute 
leur importance. Cet entretien eut lieu dans ma 
chambre où M. de Choiseul se rendit, et en pré- 
sence de M. le comte Charles de Damas. Ces ins- 
tructions qui étaient positives parurent, comme on 
devait s'y attendre , gravées profondément, non- 



(i) M. de Choiseul se boruc à dire , dans sa Relaîion , que « la 
» journée du g fut employe'e, par M. de Bouille , à lui donner ses 
» instructions , ses ordres secrets et son ultimatum ^ » mais il n'ex- 
plique point quels furent ces instructions et ces oi'dres secrets que 
malheureusement la nature de l'opération ne permettait pas de 
donner par écrit ni de conserver en minute. Cette omission est 
d'autant plus remarquable et d'autant plus importante , que c'est 
là le nœud principal de l'affaire et de la question qu'il veut élever 
aujourd'hui. 



DE M. DE BOUILLE. ^5 

seulement dans Tesprit, mais dans le cœur de M. de 
Choiseul , et la seule inquiétude qui pût rester 
était que sa courageuse ambition ne cherchât avec 
trop d'ardeur Toccasion de dégager le roi à Châ- 
lons (i). 

M. de Choiseul eut la bonté de témoigner à 
M. de Bouille le désir que je fusse avec lui à Pont-de- 
Sommevelle, et un vif regret, lorsque le général 
s'y refusa en voulant bien lui dire qu'outre la 
crainte de donner des soupçons en envoyant si loin 
l'un de ses fils, il ne pouvait se passer de la seule 
personne qui avait eu toute sa confiance dans la 
conduite de cette affaire. J'ai eu lieu de regretter 
que cette destination m'eût été refusée par M. de 
Bouille, car j'aime à croire qu'entre M. de Choiseul 
et moi (qui nous entendions si bien alors), nous 
aurions eu plus de patience, plus de confiance dans 
la détermination du roi , et surtout plus de sou- 
mission aux ordres précis de notre général. Celui- 



(j) Je ne crains pas d'invoquer à ce sujet la mémoire et la loyaulë 
(le M. de Damas. Il peut dlie si ces instructions n'étaient pas posi- 
tives, ainsi que je l'assure , et telles que je les rapporte; si M. de 
Choiseul, bien loin de ridiculiser, comme il le fait aujourd'hui , 
1 entreprise sur Chàlons , n'était pas exalté par le désir et même 
par l'espoir d'avoir l'occasion d'y délivrer le roi; si enfin nous 
piimcs démêler dans, ses discours cette haute prudence qui , pour 
laclllter, dit-il , le passage de Sa Majesté dans cette ville, lui fit 
lever le poste du Pont-de-Sommevelle , sans rester lui-même ni 
laisser personne en arrière pour avertir le roi de ses motifs , et le 
porta même à s'égarer dans les bois avec le détachement pour re- 
joindre ce prince à Montmédv en passant par Yarennts. 



76 MÉMOIRE 

ci, pour répondre au dësir que M. de Clioiseul 
montrait que je fusse employé avec quelqu'une 
des escortes, lui promit que je le serais au relais de 
Varennes, et il l'annonça à Leurs IMaj estes qui res- 
tèrent quelque temps persuadées que j'y avais été. 
Les mêmes raisons qui avaient porté M. de Bouille 
à vouloir me retenir près de sa personne lui firent 
désirer que je cédasse à mon frère ce poste que l'on 
jugeait alors de peu d'importance , puisqu'il n'était 
que le quatrième que le roi devait trouver, et celui 
où les autres détachemens, en s'y repliant sous la 
direction de chefs supérieurs, devaient le plus fa- 
ciliter son passage. Ce fut, le 20, à Stenay (i), 
que je consentis à cet arrangement, mais non sans 
quelque déplaisir. Cependant quelques personnes^, 
aussi mal instruites que malveillantes , ont fait à 
M. de Bouille le reproche d'avoir placé par ambi- 
tion l'un de ses fils à Varennes, tandis que, comme 
on vient de le voir, il refusa de m'envoyer à Pont- 
de-Sommevelle où j'aurais été bien plus en évi- 
dence (2). Quel avantage cette ambition, même 

(1) On voit donc que M. de Choiseul ne pouvait , sur Idtat qu'il 
portait au roi des diffcrens postes , indiquer le chevalier de Bouille 
comme devant être chargé de celui de Varennes. Je ne relève cette 
petite mexactitude que pour montrer que la mémoire de M. de 
Choiseul, quoique sa Relation , à ce qu'il dit, soit écrite en août 
1791, n'était pas déjà Irès-fidèlc. 

(2) Le témoignage de M. de Choiseul lui-même qui convient 
(page 66) qu'il avait exprimé le désir que je fusse à Varennes ^ 
vient ici se joindre au mien pour démontrer l'injustice de ce re- 
proche. 



DE M. DE DOUILLE. nn 

qu'on veut bien lui supposer, eût-elle donc pu re- 
tirer, dans un service aussi éminent, de la pre'sencc 
d'un de ses fils sur la route du roi ? Cette dispo- 
sition ne pouvait provenir au contraire que de la 
confiance qu'il devait assez naturellement avoir , 
que personne n'apporterait plus de zèle qu'eux à le 
seconder. 

Enfin le moment du dënoùment arriva , et , 
comme je l'ai déjà dit , sur la promesse des Au- 
trichiens qui devaient se trouver, le i5 juin, au 
nombre de quinze mille honîmes , aux débouches 
d'Arlon et de Virton , le départ du roi fut fixé au 
ig à minuit. M. de Bouille fit en conséquence tous 
les préparatifs pour la marche des troupes. îl ex- 
pédia des ordres aux régimens de Rojal et de 
Monsieur dragons, qui devaient former la plus 
grande partie des escortes , et qui étaient alors à 
Commercj et à Saint-Mihiel , pour se rendre à 
Mouzon par Clermont , séjourner le 20 dans cette 
dernière ville , et se trouver ainsi sur le passage du 
roi sans donner aucun soupçon. Le comte Charles 
de Damas, qui les commandait et qui partit de 
Metz le 1 5 au matin , avec cet ordre , était seul 
instruit de leur véritable destination, et devait en- 
voyer un détachement à Sainte-Menehould. Tout 
était ainsi ordonné , et le départ de M. de Bouille 
était annoncé , lorsqu'il reçut , le 1 5 au soir , une 
lettre du roi , qui différait le sien de vingt-quatre 
heures, et obligeait ce général à retarder égale- 
ment ses dispositions. Des courriers furent envoyés 



-78 MÉMOIRE 

en conséquence , dans la nuit (1), aux rë^imens 
qui devaient former les escortes , et la fortune 
sembla nous sourire assez pour permettre que ce 
contre-ordre ne produisit aucun effet défavorable 
sur les troupes. Il n'en fut pas de même pour les 
équipages de M. de Choiseul , qui devaient former 
le relais du roi à Varennes. M. de Bouille ne 
pouvait comprendre dans son ordre un aussi petit 
détail , sans éveiller la curiosité et s'exposer aux 
indiscrétions qu'elle aurait fait naître. Je ne sais 
par quelle méprise l'officier qui était chargé de ce 
soin laissa partir en avant un palefrenier avec deux 



(1) On pourra rem?.rquer ici quelque contradiction entre mon 
vécil et ce que dit mon père dans ses Mémoires , relativement à 
cette circonstance. La multiplicité des détails dont il avait alors la 
tête remplie, et la distance de l'époque ou il écrivait à celle de l'c- 
vcnement, ont pu faire qu'il se mépiît sur la date précise de son 
départ de Metz. Au reste , l'essentiel est que le contre-ordre ait été 
expédié dans la nuit du if) ; peu importe que ce fût de Metz ou de 
Longwy ; et, sur ce fait , M. le comte Charles de Damas , à qui les 
deux ordres furent adressés , pourrait encore me fournir son té- 
moignage. La confusion que M. de Choiseul veut établir (page 43 ) 
sur la date oii ils durent être donnés , et celle oii ils le furent effec- 
tivement , s-évcinouit au premier examen , et même par sa pi opre 
Relation , si je voulais en relever toutes les contradictions. Il sa- 
vait très-bien que sa lettre ne pouvait trouver M. de Bouille à 
Metz le 16, puisqu'il était prévenu que ce général en devait partir 
le 1 5 au plus tard : et ce fut en effet dans la nuit du 1 5 au 16 que , 
sur l'avis du retard, le secoud ordi-c fut expédié. On sent aisé- 
ment que si, comme le dit M. de Choiseul , M. de Bouille n'avait 
eu que des espérances pour le 19 , il n'aurait pas donné des ordres 
positifs de mouvemcns de troupes , pour s'exposer ensuite à tous 
los graves inconvéniens que pouvait avoir leur révocation. - 



DE M. DE BOUILLE. yg 

clievaux de M. de Choiseul , qui arriva , dès le 20 , 
à Vareuiies , et, par ses propos autant que par son 
séjour, attira l'attention et causa de l'inquiétude 
dans cette ville ( i ) ; ce qui gêna beaucoup les of- 
ficiers envoyés le lendemain pour disposer le relais 
et le diriger. 

M. de Bouille ne changea rien à son départ de 
Metz qu'il quitta le 16 de grand matin, avec très- 
peu de suite et d'équipages , sous le prétexte d'une 
tournée sur la frontière pour visiter les cantonne- 
mens qu'il y établissait. Il prit sa route par Longwy, 
Montmédy et Stenay où il se trouva le JC) au 
soir. Il avait reçu , dans la matinée du même jour i q , 
un billet du roi , qui lui confirmait sa résolution 



(1) Ce fait est exact :nalgré les déclarations tics -imposantes 
sans cloute que présente M. de Choiseul, celles de son palefrenier et 
de son valet de chambre , qui ne s'accordent même pas , à neuf 
heures près , sur l'insliiut auquel ils arrivèrent à Varennes. L'un 
dit , en effet , qu'il trouva , le matin , le chevalier de Bouille dans 
cette ville ; l'autre le fait arriver à cheval , api'ès leur souper : ce 
qui prouve du moins que le premier n'eut pas besoin de réveiller 
cet officier à huit heures du soir, comme il dit lavoir fait. 

Le nommé James Brisac dit même dans sa déclaration : « Un co- 
» cher et deux chevaux nous attendaient à Varennes )> (page i^j). 
Je suis de plus certain que M. de Goguelat , en passant le 20 à 
Clermout, dit à M. de Damas qu'il y avait eu un moment d'inquié- 
tude à Varennes, à cause d'un palefrenier et de deux chevaux appar- 
tenant à M. de Choiseul , qui étalent arrivés dans celte ville ; mais 
qu'il l'avait facilement calmée : ce qui ne prouve pas que cette in- 
(juiélude ne se^soit point renouvelée, et n'empêcha pas qu'elle ne 
sr; manifestât le lendemain, lorsqu'on vit paraître et s'arrêter à 
Varennes les gros équipages de M. de Choiseul. 



8o MÉMOIRE 

de partir clans la nuit du 20, et une lettre du 
ministre de la guerre Du Portail, qui lui faisait des 
éloges de la part de Sa Majesté sur les préparatifs 
de défense que son activité et sa prudence lui 
avaient dictés. Le ministre était donc bien loin 
de deviner combien ces préparatifs étaient offensifs 
contre lui et son parti : ainsi le plus grand mys- 
tère, la plus parfaite sécurité semblaient conduire 
l'entreprise à sa fin. Cependant la fortune com- 
mençait à chanceler, et elle nous l'annonça par un 
contre-temps bien inattendu , qui vint ajouter aux 
embarras inséparables de notre position, et aux 
inquiétudes de plus d'un genre qui nous tourmen- 
taient. Au moment de l'arrivée de M. de Bouille 
à Montmédy où était le régiment allemand de 
Bouillon, sur lequel il croyait pouvoir compter, il 
s'y manifesta un esprit d'insurrection qui lui fît 
craindre avec raison de livrer le roi et cette place 
qui devait être son point d'appui et le nôtre , à une 
troupe aussi peu sûre. Il fallut en conséquence 
faire un travail qui dérangea tout-à-fait la première 
disposition , et dont la précipitation pouvait avoir 
de grands inconvéniens , pour éloigner aussitôt ce 
régiment. Il fut envoyé à Mezières en remplace- 
ment de celui de Hessc-Darmstadt qui venait au 
camp , et Montmédy fut occupé par un bataillon 
de Nassau venant de Thionville. Je ne cite cette 
circonstance , qui fut peu importante et qui parait 
peu considérable par elle-même, que comme un 
exemple de l'incertitude de tous les calculs , sur- 



DE M. DE BOUILLE. 8l 

tout dans des temps pareils , et pour montrer à 
combien d'incidens , autres que ceux qui entrent 
ordinairement dans une combinaison militaire, 
nous étions exposés. Elle servit aussi à convaincre 
M. de Bouille de quelle nécessité il était pour lui 
de se tenir le plus à portée possible du centre de 
mouvement des troupes qu'il rassemblait , afin de 
veiller par lui-même sur leurs dispositions , et de 
pouvoir, si elles venaient à s'altérer , en prévenir 
les effets , ou même y remédier. Il se résolut donc, 
plus fortement encore par ce motif, à rester de sa 
personne à Stenay , ainsi qu'il en avait prévenu le 
roi. Il survint une autre circonstance aussi impré- 
vue et qui eut des conséquences plus graves. 
M. de Bouille fut averti , en arrivant à Stenay, que 
le capitaine commandant le détacbement des hus- 
sards de Lauzun, à Varennes (M. Deslon), pa- 
raissait peu disposé pour la cause du roi. Ces soup- 
çons, justes ou non, étaient assez importans pour 
mériter d'être vérifiés , et M. Deslon fut mandé 
à Stenay où M. de Bouille le sonda. Le général 
fut très-content de cet officier , lui rendit toute la 
justice qu'il méritait , et lui en donna la preuve 
en lui confiant le poste beaucoup plus important 
de Dun , qui gardait le passage de la Meuse. Mais, 
par ce déplacement, celui de Varennes, qui pa- 
raissait moins intéressant et qui devint si essen- 
tiel , fut abandonné à un jeune sous -lieutenant 
( M. Rohrich ) dont l'inexpérience fut si funeste à 
la France entière. C'est encore ici que l'on voit 

6 



82 MÉMOIRE 

combien les causes les plus improbables et les plus 
cloiÊÇuëes influèrent sur cet évëuemeut , et combien 
l'assistance directe ou indirecte des subordonnes 
l'ut contraire à M. de Bouille, au lieu de lui être 
utile , comme il eût dii l'espërer. Ce fut alors en 
effet qu'il apprit que les détachemens de hussards de 
Lauzun , au lieu d'être commandes par les premiers 
capitaines du régiment , ainsi qu'il l'avait ordonné , 
étaient abandonnés à des jeunes gens sans fer- 
meté et sans expérience , par la négligence blâ- 
mable du major de ce régiment ( le baron de 
Malsen) , qui, attachant peu d'importance à l'ordre 
qu'il avait reçu quinze jours avant de rappeler tous 
les congés, en avait donné de nouveaux aux plus 
vieux officiers : ce qui prouve qu'un subordonné 
quelconque doit se garder de vouloir expliquer 
et interpréter l'ordre qu'il reçoit , et à quel point 
il s'expose même à se rendre involontairement 
coupable, quand il se dispense d'une obéissance 
aveugle. Mais comment échapper à cet esprit rai- 
sonneur si dangereux et trop commun dans nos 
armées , dans un temps où le service militaire 
n'était plus fondé sur les lois du devoir , mais sur 
celles très-vacillantes de l'opinion et de l'esprit de 
parti, où nulle autorité, nul tribunal n'imposait, 
et où les fautes de tous genres étaient assurées de 
la protection de ceux qui alors étaient les plus 
puissans? Heureux encore si , dans cette occasion, 
on n'avait éprouvé que cet exemple du manque 
de soumission des subordonnés î 



DK M. DE BOUILLE. CD 

M. de Bouille iît partir, le 19, de Montmédy 
M. de Goguelat avec des ordres pour tous les dë- 
tacheniens de la route , aunouçaut qu'ils devaient 
attendre et escorter un trésor envoyé de Paris 
pour la subsistance des troupes. Cet ordre était le 
même pour tous les commandans qui, à l'excep- 
tion du comte Charles de Damas, en ignoraient le 
véritable objet. Le prétexte dont on se servait 
avait d'autant plus de vraisemblance , que , depuis 
quelque temps, on parlait de plusieurs vols d'envois 
d'argent sur cette route , que toute la surveillance 
de la maréchaussée n'avait pu empêcher. Au reste 
il était assez indifférent puisque, un peu avant 
l'arrivée de la famille royale. Tordre du roi , pour 
protéger et assurer son passage, devait être montré, 
et M. de Goguelat était également porteur de plu- 
sieurs expéditions de cet ordre. Il dut prendre, à 
son passage à Varennes, un détachement de qua- 
rante hussards et le conduire, le 21 au matin, à 
Pont-de-Sommevelle pour y attendre l'arrivée du 
duc de Choiseul. Il dut aussi reconnaître , y_?oz//' /^ 
seconde fois , la route jusqu'à ce dernier poste , 
afin d'éviter tout retard et toute méprise pour la 
marche de Lem^s Majestés -, examiner l'emplace- 
ment de chaque détachement, et, d'après la con- 
naissance exacte qu'il prendrait du terrain, y faire 
les cliangemens qu'il jugerait nécessaires; indiquer 
aux gens de M. de Choiseul, qu'il devait rencon- 
trer le 20 à Clermont, la maison où ils devaient s'ar- 
rêter avec ses équipages, et qui était la première 

G* 



84 MÉMOIRE 

auberge à l'entre'e de la ville , afin que ie roi ne 
fût point retardé ; enfin distribuer ses propres re- 
lais de chevaux de selle, et ceux de M. de Choi- 
seul sur la route, pour devancer Leurs Majestés 
et avertir toute la chaîne des postes jusqu'à M. de 
Bouille. Telle était la commission de M. de Go- 
guelat (i). Elle était entièrement du ressort d'un 
officier d'état-major , et n'exigeait que les premières 
notions du métierquine lui manquaient assurément 
pas. M . de Goguelat marcha avec les quarante hus- 
sards , arriva , le 2 1 dans la matinée , à Pont-de- 
Sommevelle , et y trouva M. de Choiseul qui avait 



(i) M. de Goguelat ne pouvait se dispenser et ne négligea certai- 
nement pas de faire connaître la mission qu'il avait eu à remplir et 
ses instructions ulte'rieures à M. de Choiseul. Il se trouva nécessai- 
rement sous ses ordres dès qu'il l'eut rejoint. C'était donc à celui- 
ci à surveiller l'exécution de ceux que cet officier avait reçus de 
son général. M. de Goguelat , appartenant à l'état-major, n'avait 
point de commandement direct sur la troupe. Il n'était là que 
pour être dépêclié lorsque le moment serait venu de porter des 
ordres ou des avis aux détachemens en arrière , et il en résulte la 
conviction que, si on lui eût fait suivre cette destination tout natu- 
rellement indiquée , au lieu de lui faire faire route avec les hus- 
sards qui quittèrent Pont-de-SommevelIe , et que , s'il eût été dirigé 
de sa personne, comme ses instructions le portaient, sur le poste 
Je Sainte- Menehoiild , pour y donner au roi les renseignemens sur 
le chemin de Varennes , il aurait évité à ce monarque et à ses 
courriers les questions qui eurent un effet si nuisible. Quant à 
l'autorisation que M. de Goguelat avait reçue pour le déplace- 
ment des postes s'il le jugeait nécessaire, il est également évident 
que sa mission à cet égard était terminée lorsqu'il eut amené le 
détachement à Pont-de-Sommevelle , et l'eut remis sous les ordies 
de M. de Choiseul. 



DE M. DE BOUILLK. 85 

quitté Paris la veille avec l'assurance que la fa- 
mille royale était partie à minuit. 11 lui remit 
l'ordre du roi et le commandement de cette troupe 
qui devait escorter Leurs Majestés, de près ou de 
loin , selon qu'elles voudraient se faire recon- 
naître ou non , et selon la disposition des soldats. 
C'est de-là que ces deux officiers durent donner le 
signal et l'exemple aux autres , et devenir, en quel- 
que sorte , les intermédiaires et la première bar- 
rière entre les oppresseurs et les libérateurs du 
roi (i). 



(i) Que l'on veuille bien rappiochei" les instructions données à 
M. de Choiscul et celles à M. de Goguclat, la position et la des- 
tination de l'un et de l'autre, et l'on sentira de quelle importance 
était le poste de Pout-de-Somnicvelle , et surtout la mission de 
ces deux officiers qui devaient donner de-là le branle à tout le 
reste. Il n'est ]ias non-seulement de personnes un peu versées 
dans les connaissances militaires , mais même de lecteur impartial 
et éclairé qui n'en conviennent. Si à la guerre le général qui doit 
se trouver avec le gros de ses troupes se repose , pour être éclairé et 
averti des mouvemens de l'ennemi , sur la vigilance et la persis- 
tance de ses postes avancés , combien celui qui dirigeait une opé- 
ration de ce genre n'avait-il pas plus besoin de compter sur cette 
surveillance et sur cette ponctualité de la pai't de ceux qui étaient 
en première ligne? Ah 1 si un autre officier que M. de Choiseul , si 
surtout un des fils de M. de Bouille , chargé du poste de Pont-de- 
Sommevelle, l'eût abandonné comme lui ; si, au lieu de se replier 
sur les postes suivans , il se fût fourvoyé dans les bois sans laisser 
personne pour rassurer sur les motifs de sa retraite; si , chargé de pré- 
venir les autres délachemens et d'avertir ou faire avertir les relais , 
il eût, au contraire, donné l'avis à Sainte-Menehould , àClcrmont 
et même à Vareunes, que 1 on ne devait plus attendre l'arrivée du 
roi; et si, sur cet avis et sur les apparences que donnait la nou- 



86 MÉMOIRE 

Telle fut la disposition géne'rale , et tandis que 
chacun était distribue' à son poste , M. de Bouille 
se tenait au sien à Stenay , ainsi qu'il en était 
convenu avec le roi , pour être au centre de ses 
troupes et des opérations que la circonstance exi- 
gerait. Il a\ait avec lui les généraux d'Hoffelize^ de 
Klinglin et Heyman , qui tous trois étaient dans 
une parfaite ignorance de ce qui se préparait. 
M. d'Hoffelize commandait à Stenay, M. de Klin- 
glin à Thionville d'où il avait été mandé , et 
M. Heyman était parti avec nous de Metz oii il 
commandait en second. 

Le 21 , à huit heures du matin , le roi devant 
être en route et le régiment de royal-allemand sor- 
tant de Stenay pour manœuvrer devant le gé- 
néral, comme dans le temps de la plus parfaite 
tranquillité , M. de Bouille assembla ces trois gé- 
néraux et leur confia l'objet de son attente et de 
ses espérances. Leur joie, leur enthousiasme 5 
augmentés encore par leur surprise , prouvèrent 
assez combien ils étaient dignes de coopérer à 
cette grande entreprise. En même temps il en- 
voya à Varennes le chevalier de Bouille , son se- 
cond iîls, et le comte de Raigecourt , officier de 



ai 1 iyee des coiin iers , M. àt: Choiseul , placé à Varennes , eût cru , 
avec cette même prudence qui l'inspira à Pont-de-Sommevelle, de- 
voir se retirer, c'est alors qu'il n'eût pas manqué de rejeter tout 
le tort et tout le malheur sur celui qui commandait le premier 
detacliejncut. 



DE M. DE BODILLÉ. 87 

royal-allemand , pour attendre le courrier du roi 
et diriger le relais de manière à accélérer le pas- 
sage de Sa Majesté dans cette ville. Ils étaient 
porteurs d'un ordre à cet efl'et , qu'ils ne devaient 
remettre au commandant du détachement que 
lorsqu'ils seraient avertis de l'arrivée de Leurs 
Majestés par le courrier qui devait les précéder 
d'une heure au moins ; ils devaient aussi lais- 
ser le relais où M. de Goguelat l'aurait placé , 
dans la ferme persuasion qu'il aurait suivi les ins- 
tructions qu'il avait reçues à ce sujet ; enfin ils 
durent, jusqu'au moment d'agir, donner le moins 
dé soupçons qu'il leur serait possible . 

Dans la même journée , M. de Klinglin fut en- 
voyé à Montmédy avec M. de Rodais , aide-de- 
camp de M. de Bouille, pour y tracer le camp; 
disposer tout pour qu'rl fût tendu aussitôt qu'il 
serait nécessaire ; faire cuire le pain pour l'armée 
qui devait arriver , et préparer le logement du roi 
dans le château de Thonelle. On ne pouvait choisir 
deux officiers plus propres à cette mission , qu'ils 
remplirent avec toute l'activité et toute l'intelli- 
gence qu'elle exigeait et qu'on devait attendre 
d'eux. 

M. Heyman fut envoyé à Sarre -Louis pour 
connaître les dispositions des troupes qui étaient 
de ces cotés; ramener celles qui lui paraîtraient 
fidèles ; faire marcher le régiment de Bercheny 
hussards , sur lequel il avait de l'influence , et 
reprendre , en revenant par Thionville , celui 



88 MÉMOIRE 

de Dauphin dragons , qui y tenait garnison. 
11 fallut aussi confier le secret du voyage de 
Leurs Majestés au commandant de royal-allemand, 
M. de Mandell , dont le régiment devait leur ser- 
vir d'escorte pendant la nuit. Ce chef eut ordre 
d'en instruire également les principaux officiers de 
son corps, et de disposer tout de manière à ce qu'il 
fut prêt avant le point du jour, et pût être à cheval 
au premier signal qu'il recevrait. Si les officiers et 
soldats de ce brave et fidèle régiment justifièrent 
pleinement la confiance que M. de Bouille mettait 
en eux , il n'en fut pas de même de M. de Man- 
dell dont la négligence eut toutes les apparences 
et tous les effets les plus défavorables. Il est ce- 
pendant possible qu'elle ne soit provenue que de 
l'étourdissement causé par une nouvelle aussi grande 
et aussi imprévue. Car j'ai observé dans cette cir- 
constance combien les grands événemens trouvent 
peu d'hommes en état de les soutenir , et combien 
la surprise d'un bonheur inespéré peut déranger 
les organes humains et absorber toutes les facultés . 
Les effets de cette confidence inattendue furent 
aussi remarquables que variés , selon le caractère 
de chaque individu ; mais aucun n'était plus le 
même homme; et c'est peut-être à cette révolu- 
tion subite , causée par l'étonnement qu'éprou- 
vèrent les acteurs de cette scène, qu'il faut attri- 
buer la plus grande partie des fautes qu'ils firent 
dans l'exécution. 

Le roi était effcclivement parti le 20 à minuit , 



DE M. UE BOIJI.LÉ. Sc) 

ainsi qu'il l'avait annonce. Le comte de Fersen , 
qui avait dirigé tout le projet de cette évasion , 
qui avait sun^cillé les dilïérens préparatifs et fait 
construire la voiture de voyage de Leurs Majestés, 
se chargea de les sortir de Paris. En conséquence 
il prit une voiture de remise qu'il conduisit lui- 
même le 20 , à dix heures et demie du soir, dans la 
cour des Princes, à la porte de l'escalier qui menait 
chez la reine. Il attendit quelque temps, déguisé 
en cocher , et , malgré la surveillance d'une senti- 
nelle nationale qui la gardait conjointement avec 
un soldat suisse, il fît monter dans la voiture M. le 
dauphin et madame Royale avec madame de Tour- 
zel , leur gouvernante ; il les conduisit hors de la 
cour des Princes, traversa le Carrousel et se rangea 
au coin de la rue de l'Echelle pour y attendre le 
roi et la reine qui ne devaient sortir qu'à minuit. 
Un peu avant cette heure , madame Elisabeth sortit 
à pied du château, accompagnée d'un vieux et 
fidèle valet de chambre, et rejoignit la voiture où 
elle monta aussitôt. Dans cet instant , M. de La 
Fayette passe : des flambeaux éclairent sa marche 
et jettent l'effroi parmi ses captifs; mais il n'aper- 
çoit point sa proie qui va lui échapper. Le roi , 
de son côté , ne tarde pas à paraître , déguisé au- 
tant que sa figure et sa tournure remarquables le 
permettent. 11 sort seul au milieu de ses gardes , 
après avoir trompé le valet de chambre qui cou- 
chait près de lui, et qui, l'ayant vu entrer dans son 
lit, s'était mis dans le sicji. 11 passe devant plusieurs 



go MÉMOIRE 

sentinelles, traverse la grande eour sans rencon- 
trer le moindre obstacle , et arrive an lieu désigne , 
tandis que la reine , donnant dans cette occasion 
Texemple du courage et du dévouement le plus 
noble 5 ne sort que la dernière , après avoir assuré 
1 évasion de tous les objets de son intérêt : elle se 
fit même attendre assez long - temps pour causer 
les plus vives inquiétudes. L'ignorance de cette 
princesse et de son guide sur le chemin qui 
conduisait du château au lieu oi^i était la voiture , 
fît qu'elle s'égara pendant près d'une demi- 
heure, et perdit ainsi involontairement un temps 
trop précieux. Au moment où elle traversait le 
Carrousel , M. de La Fayette repassa près d'elle 
sans la reconnaître ; enfin elle joignit la voiture 
qui s'éloigna aussitôt : il était alors minuit et 
demi. 

On a prétendu et Ton trouve encore des per- 
sonnes portées à croire que M. de La Fayette était 
instruit de l'évasion du roi , et voulut la favoriser. 
Quant à moi, je ne puis partager cette opinion, et 
je pense que le plus simple raisonnement sullitpour 
la détruire. En efï'efc, quand M. de La Fayette 
eût assez méconnu son intérêt pour fermer les 
yeux sur une mesure qui le perdait , quand il eut 
pu mettre de côté son ambition au point de laisser 
à un autre le mérite de sauver le roi , quel compte 
terrible n'eût-il pas eu à rendre aux chefs de la 
révolution et au peuple qui regardaient la capti- 
vité de ce monarque comme leur sûreté ! Ne sa- 



ni-: M. DE BOUILLE. 9I 

vait-il pas qu il y allait de sa tête, et qu elle serait 
demandée , ainsi qu'il arriva , dès que le danger 
public serait connu? Si réellement M. de LaFayette 
eût été instruit du projet, n'est-il pas plus vrai- 
semblable qu'il n'eût pas manqué de le détruire 
dans un instant et par lui seul , comme il en eut 
l'occasion , et d'étonner ainsi tout Paris par l'acti- 
vité de sa surveillance ? Quel triomphe pour lui ! et 
quelle puissance il acquérait en montrant, au mi- 
lieu de la nuit et au bruit de la générale , le roi 
échappé à ses gardes , prêt à plonger, par sa fuite , 
l'Etat dans de nouveaux troubles , et retenu par le 
génie tutélaire de la nation transformé en M. de 
La Fayette ! Sans doute il n'eût pas abandonné un 
tel succès au hasard de faire arrêter les voyageurs 
sur leur route , en supposant qu'il la connût. Son 
empressement à dépécher ses aides-de-camp sur 
leurs traces le démontre autant que le point où 
l'un d'eux atteignit la famille royale , et où il ne 
parvint et ne put réussir que par le concours de 
fautes et d'incidens d'autant plus improbables 
alors, qu'aujourd'hui même on a de la peine à s'en 
rendre raison. 

Quoi qu'il en soit , la famille royale fut toute 
réunie hors de sa prison à minuit et demi , et le 
comte de Fersen la conduisit sur les boulevards 
près de la Porte-Saint-Martin , où la voiture de 
voyage , attelée de ses chevaux , l'attendait avec 
les gardes - du - corps qui devaient accompagner 
le roi ; l'un d'eux le devança aussitôt à Clayc 



92 MÉMOIRE 

pour commander les chevaux de poste, et M. de 
Ferseii conduisit Leurs Majestés à bon port jus- 
qu'à ce relais. Ce fut là qu'il les abandonna à leur 
sort, malgré les instances qu'il fit au roi pour 
obtenir de le suivre. Mais la fatalité la plus mar- 
quée voulut que ce prince s'y refusât constam- 
ment (i). M. de Fersen , par son sang-froid et son 
courage , eût pu lui être très - utile et remplacer 
M. d'Agoult (2) que le roi avait pris l'engage- 



(1) Je tiens de M. de Fersen lui-même tous ces détails sur la 
sortie de la famille royale des Tuileries et de Paris jusqu'au mo- 
ment ou il se sépara d'elle. Dans ceux que M. de Choiseul donne 
sur les mêmes circonstances , on doit s'étonner et regretter qu'il 
diffère sur un fait qui intéresse la gloire de la reine tant avec 
celui-ci qu'avec M. l'archevêque de Toulouse ( Mémoires de Weber, 
tome II) qui avait également accès auprès de cette princesse , et 
qui eut aussi avec elle des entretiens sur cet événement. Pour- 
quoi lui refuse-t-il l'honneur de ce dévouement qui la porta à 
sortir la dernière du château? Informé, comrhe il a dû l'être , il 
aurait pu aussi faire mention de l'inquiétude et de la perte de 
temps occasionées par le retard de l'arrivée de la reine à la voi- 
ture. 

(2} « Avant mon départ de Metz , dit M. de Choiseul ( page 45) , 
» M. de Bouille était incertain si le roi n'emmènerait pas quol- 
» qu'un en septième dans la voiture , et il aurait désiré que ce 
)) fût M. d'Agoult. Le roi hésita entre lui cl moi. » 

Comment le roi aurait-il pu emmener M. de Choiseul , puis- 
qu'il était convenu que celui-ci le précéderait de douze heures pour 
avertir les détachemens, leur donner l'impulsion et les atlirer 
même à lui, y compris celui de Varennes, si la situation du roi 
exigeait un prompt secours et un effort vigoureux? Je puis assu- 
rer, au contraire , que M. de Bouille avait reçu la promesse for- 
melle du roi que M. d'Agoult laccompaguerail; cl la confiance 



DE M. DE BOUILLE. g3 

ment d'emmener avec lui , pre'caution qu'il sacrifia 
aux représentations de madame de Tourzel qui 
insista sur le droit que sa charge de gouvernante 
des enfans de France lui donnait de ne pas les 
quitter. La même raison détermina sans doute ce 
prince à se priver aussi de l'assistance de M. de 
Fersen , et c'est ainsi qu'une considération d'éti- 
quette l'emporta sur la promesse et sur l'inte'rêt 
du roi , et dérangea de si importantes combinai- 
sons. En rendant justice au zèle y au dévouement 
de M. de Fersen et à son intelligence dans la con- 
duite de la partie du plan qui dépendait de lui , il 



que lui inspirait la présence d'un homme d'un caractère aussi fort 
et d'une tête aussi froide, pouvait seule le rassurer sur les acci- 
dens de la route qu'il était naturel de craindre et facile de prévoir. 
M. de Choiseul convient lui-même de ses inquiétudes « de ne voir 
» avec le roi personne qui eiit l'habitude des voyages , et qui , par 
)) sa prépondérance et sa résolution, pût lever les obstacles» (p.ôy). 
Et il avoue que la reine même fit son possible pour écarter la con- 
sidération dont je parle , et à laquelle fut sacrifiée cette pi'écau- 
tion importante (page 5o). C'est ainsi que, dès le commencement 
de l'exécution , on voyait déjà s'évanouir les dispositions con- 
venues avec le général sur qui M. de Choiseul voudi'ait faire 
peser aujourd'hui toute la responsabilité. 

Tandis qu'il est question des personnes qui durent être ou qui 
furent admises dans le voyage , je suis amené par l'intérêt qu'ins- 
pire l'épisode de l'entretien de M. de Choiseul avec le sieur Léo- 
nard, valet de chambre coiffeur de la reine (p. Cgctsuiv.), qui 
fit route aveclui, à lui demander quel avantage il avait pu trou- 
ver à mettre ce personnage subalterne dans une si haute confi- 
dence ; et qui avait pu charger celui-ci de dire tout ce qu'il rap- 
porta à Vareoncs et que l'on verra dans son colloque plus remar- 
quable avec le chevalier de Bouille? 



g4 MÉMOIRE 

faut avouer cepeadant qu'il j eut quelque impru- 
dence de sa part à faire construire , pour un tel 
vojage , une voiture dont la lourdeur et la forme 
singulière étaient propres à attirer tous les regards 
auxquels il fallait au contraire échapper , et à re- 
tarder la marche des voyageurs. Aussi , quand ils 
eurent pris la poste à Claye , ils n'allèrent plus 
aussi vite qu'il aurait été à désirer et qu'on l'avait 
calculé. Cependant ils avancèrent sans trouble et 
sans obstacles , malgré l'accident qui survint h 
une des parties de cette pesante machine , et qui 
les retarda près d'une heure. Un des gardes-du- 
corps, dont j'ai déjà parlé, voyageait sur le siège 
en habit de coui-rier, tandis que les deux autres 
couraient, l'un en avant, l'autre à côté de la voi- 
ture ; mais le choix de ces gardes , plus fidèles et 
plus dévoués qu'actifs et intelligens , ne seconda 
qvie trop tous les accidens ( i ) qui se réunirent pour 
consommer le malheur de cette tentative. Le cour- 
rier ne précéda partout le roi que de peu d'ins- 
tans , et plusieurs fois les voyageui î pensèrent 
ne point trouver leurs chevaux commandés. Ils 
traversèrent toutefois, en plein jour et sans diffi- 
culté , la ville de Châlons qu'eux et nous redou- 



(i) Quant aux précaudons relatives au voyage , M. de Choiscul 
nous assure que rien n'était oublie (page 07) par lui , en se plai- 
gnant toutefois que «rien de ce qu'il avait prCbCrit n'a été exécuté» 
( ibid.) ; plainte qui en autorise d'autres sur l'inexécution de dis- 
positions non moins importantes et auxquelles M. de Choiscul 
était encore moins étranger. 



à 



T)E M. DE lîOUlLLK. qS 

tlons le plus, et ils arrivèrent à cinq heures et demie 
du soir à Pont-de-Sommevelle , où le roi comp- 
tait rencontrer la première escorte et se croyait 
sauve.... Mais quelle cruelle surprise ! La terre, 
comme il l'a dit lui-même , semble s'entrouvrir 
sous lui.... Il ne trouve personne. Il ne voit ni 
M. de Choiseul , parti quelques heures avant lui 
m>ec la certitude de son départ , ni M. deGoguelat 
qui lui était annoncé , ni le détachement des qua- 
rante hussards , ni qui que ce soit pour lui rendre 
compte d'un changement aussi inattendu (i). 

Eti effet, ces deux officiers , après être restes jus- 
qu'à cinq heures de l'après-midi à Pont-de-Som- 
mevelle , jugèrent à propos de ne pas attendre le 



(i) Telles sont les propi'cs expressions du roi, ainsi qu'elloç 
m'ont été rapportées par une personne qui m'a assuré les avoir 
entendues de sa bouclie. M. de Valory, qui était instruit par le 
roi des dispositions générales conformes en tout à celles que j'ai 
rapportées, devait s'aboucJier {à\\.-\\ page 29 de sa Relation) à 
Pont-de-Sornmevelle avec M. de Choiseul et avec l'officier d'état- 
major qu'il désigne comme l'aide-de-camp de M. de Bouille. On 
peut voir, dans sa Relation {ibid.) quel fut son étonnement en 
apprenant « que le détachement avec son clicf s'était retiié dans 
1) la matinée , et combien cette découverte tourmenta son esprit , » 
surtout lorsqu'il ne trouva pas même l'officier d'état-major, « le- 
» quel devait , comme on le sait, monter à cheval à la minute , 
» pour porter aux commandans des autres détachemcns les ordres 
:» qui les concernaient et qui lui avaient été sûrement commu- 
» niques par M. le marquis de Bouille. » 

Ce même M. de Valory exprima à M. de Damas, en passant à 
Clermont , rétonnement du roi de n'avoir trouvé personne àPonl- 
dc-Sommcvclle. 



ij(j MÉMOIRE 

roi plus long-temps , et prirent sur eux de se re- 
tirer avec le détachement qu'ils commandaient , 
sans même avoir égard à l'ordre qu'ils avaient reçu 
de laisser leur troupe sur la route pour arrêter tous 
les voyageurs et tous les courriers qui devaient 
naturellement s'y porter. Mettant de côté toutes 
les instructions qni leur avaient été données et 
toutes les dispositions auxquelles ils étaient subor- 
donnés , non- seulement ils quittèrent la grande 
route par où ils devaient rejoindre les détache- 
mens placés en arrière pour les affermir ou les 
soutenir dans leurs postes , si eux-mêmes n'avaient 
pas jugé celui de Pont-de-Sommevelle tenable ; 
mais M. de Choiseul alla jusqu'à envoyer aux au- 
tres commandans l'avis (i) de ne plus attendre le 



(i) Il est temps de faire connaître textuellement , puisque j'y suis 
forcé par la nécessité de la défense, cet avis de M. de Choiseul, que 
M. de Bouille a eu le ménagement de ne faire qu'indiquer dans la 
réponse qu'il lui a adressée le i4 août 1800. Cet avis, contenu 
dans un billet qui fut remis par le sieur Léonard aux comman- 
dans des détachemens à Sainte-Mcuchould et à Clermont , était 
ainsi conçu : « H n'y a pas d'apparence que le trésor passe aujour- 
» d'hui ; je pars pour aller rejoindre M. de Bouille ; vous recevrez 
» demain de nouveaux ordres....» Ces termes sont précis autant 
que laconiques. On jugera, d'après cela, si ce pouvait être, comme 
le prétend aujourd'hui M. de Choiseul , pour faciliter et assurer le 
passage du roi qu'il n'attendait plus , qu'il se retira de Pont-de- 
Somnievelle. 11 est aussi à remarquer qu'il ne prévient point par ce 
billet les détachemens en arrière de lui de l'évacuation co)uplète 
du poste qui les couvrait , et d'oii ils attendaient le signal , ni de la 
direction que lui-même prenait avec les hussards, ce qui devait 
augmenter encore les perplexités et les embarras de ces comman- 



DE M. DE noUîLLE. 97 

roi. Il adressa même l'ordre ( • ) ^^ faire desseller au 
commandant du de'tachement de Sainte-Meiie- 
hould, qui, étant officier de son re'glment, lui obéit 



tlans, et les jeter dans uue incertitude dont les effets ne se firent 
que trop sentir. Cet avis coïncide parfaitement avec celui donné 
verbalement à Varennes par le même Léonard. Celui-ci partit, de 
l'aveu de M. de Choiscul, de Pont-dc-Sommevelle à quatre heures 
du soir. Ainsi la résolution de quitter ce poste était déjà prise 
alors, et M. de Choiseul , qui a oublie de rapporter le billet dont 
Léonard était porteur, dit (page 81 ) k qu'il le chargea de dire en 
» passant à M. de Damas , au jeune Bouille et au général , sa posi- 
» tion et son attente .'!.' » 

Cependant, puisque M. de Choiseul pensait ne pouvoir rester à 
Pont-de-Sommevelle , n'était-il pas plus simple qu'il se rendît lui- 
même ou qu'il dépêchât M. de Goguelat près de M. de Bouille , 
avec toute la célérité que leurs relais , placés à chaque poste , de- 
vaient leur donner, pour prévenir ce général de la situation des 
choses, et le mettre ainsi à même de pourvoir aux nouvelles me- 
sures qu'elle pouvait exiger, au lieu de charger Léonard de ce rap- 
port verbal qui ne pouvait être d'ailleurs que 1res - inexact et 
surtout très-tardif? Comment aussi pensait-on que celui-ci , qui 
voyageait en voiture , pût relayer à Varennes , si ce n'était avec 
les chevaux destinés pour le roi , et comment trouva-t-il si facile- 
ment l'auberge oii ils étaient établis, ainsi que les officiers, s'il 
n'en avait pas été informé à Pont-de-Sommevelle par MM. de Choi- 
seul et de Goguelat? On peut en conclure que, si l'un ou l'autre 
avait attendu à ce poste ou à l'un de ceux en arrière , le courrier 
aurait été également prévenu de la position du relais , et que l'on 
eût évité la fatale méprise qui eut lieu à Varennes. 

(i) L'existence de cet ordre est démontrée par le rapport même 
du maréchal-des-logis Lagache. AL Dandoins, dit-il (page i3i , 
Relation de M. de Choiseul), tira aussitôt une petite lettre de sa 
poche : « Voyez , voilà ce qu'on me mande ; » et plus bas : « A l'é- 
» gard de cette lettre , ajoute le même Lagache à M. Dandoins , 
» ce que vous ferez de contraire au plan qu'elle vous trace, sera 
» juRtifié par la position où nous nous trouvons. » 

7 



X)8 MÉMOIRE 

trop ponctuellement. Il substiluait ainsi ses ordres 
particuliers à ceux de son gênerai qui se reposait 
avec confiance sur leur exécution. 

Cette conduite est aussi inexplicable qu'elle pa- 
raît impossible à justifier; car on ne saurait avoir 
aucun doute sur le zèle et l'intérêt qui portaient 
M. de Choiseul à servir le roi. Peut-être lui fut- 
elle inspirée par des apparences auxquelles il donna 
trop d'importance , ou par des conseils qu'il écouta 
trop facilement. Cependant il devait d'autant plus 
résister aux uns et aux autres , qu'il avait la cer- 
titude que le roi était sorti de Paris : en effet , 
M. de Valorj , garde-du-corps , lui avait remis à 
Bondy, dans la nuit, un billet que le roi lui écrivit 
en montant dans sa voiture de voyage à la Porte- 
Saint-Martin , pour lui annoncer qu'il était hors 
des Tuileries et de Paris (i). Ainsi, au lieu de 

(i) Cette circonstance qni m'a élé rapportée par M. de Fersen , 
l'est aussi dans la relation de M. de Mousticr , où il est dit (p. 5) : 
« M. de Valory fat expédié au duc de Choiseul qui était à Bondy , 
w pour lui porter les ordres relatifs aux détachemens et aux relais. 
M Cel>ui-ci était prévenu que la famille royale sortait de Paris , et 
» il devait en transmcllre immédiatement la nouvelle à M. de Go- 
» guelat qui se trouvait à la tète de la colonne des troupes placées 
» à Pont-de-Sonunevelle , et était chargé d'en donner avis à son 
» tour au comte de Bouille fils , stationné à Varennes , lequel s'é- 
« tait chargé de le transjnettre en toute diligence au marquis de 
» Bouille son père, etc. » Et plus bas en note : « Une lettre fut 
•» remise à M. de Valory pour M. le duc de Choiseul à Bondy ; ■» 
mais lors même que M. de Choiseul , qui n'en parle point dans sa 
relation , n'admettrait point ce fait , ne dit-il pas lui-même (p. 55 ) : 
« Je convins secrètement avec le comte de Fersen que, si à trois 



DE M. DK BoriLLK. qq 

Tavoir précédé de douze heures , comme on en 
était d'abord convenu-, il n'avait sur lui que l'a- 
vance de deux ou trois heures, qu'un cabriolet 
léger pouvait gagner sur une lourde voiture. M. de 
Choiseul pouvait - il donc douter de l'arrivée du 
roi à Pont-de-Sommevelle ? Ne devait-il pas au 
moins compter sur celle d'un courrier pour lui 
annoncer l'accident qui l'aurait empêchée , et ne 
pouvait-il, avec de telles garanties, attendre, de 
sa personne , pendant toute une journée qui allait 
décider de si grandes destinées? Il a allégué qu'un 
soulèvement arrivé quelques jours avant, dans une 
terre voisine appartenant à madame la duchesse 
d'Elbeuf , lui avait fait craindre un rassemblement 
du peuple des environs , parce que , pour mettre 
ces paysans à la raison , on leur avait annoncé des 
hussards ; que l'arrivée du détachement , en con- 
firmant ces menaces , avait répandu l'alarme dans 

» heures et demie après minuit, la voiture du roi n'était pas à 
» Bondy , ce retard prouvant ou que le roi aurait changé de réso- 
« lulion, ou qu'il n'aurait pu sortir, ou qu'il aurait été arrêté en 
» sortant , alors le premier courrier ( celui placé à Bondy ) pren- 
» drait un guide, viendrait sans s'arrêter jusqu'à Ponl-de-Som- 
» mevelle me rejoindre, et je replierais et ramènerais tous les dê- 
» tachemens. » 

Le garde-du-corps qui servait de courrier n'était point ari'ivé : 
le roi était donc en route. Il semble donc qu'il était naturel d'at- 
tendre, si ce ne pouvait être à Pont-de-Sommevelle , du moins le 
plus près possible de ce point. D'ailleurs , même en se retirant , 
M. de Choiseul , d'après son aveu , ne devait-il pas replier tous les 
détachemens , et non pas le sien seulement , surtout par une j-oute 
de traverse' 



lOO MÉMOIRE 

le canton , et qu'il avait jugé prudent , pour en 
éviter les effets , de faire retirer sa troupe ; mais 
quelque faibles que puissent paraître ces raisons 
( puisque Chàlons était tranquille et la route tou- 
jours libre) (i), en supposant même que ces 
craintes ne fussent pas un motif de plus pour se 



(i) M. de Choiscul , cherchant à persuader que sa retraite de 
Pont-de-Somnievelle facilita le passage du roi à Châlons , s'ap- 
plaudit de l'avoir effectuée si à propos , et assure qu'il le ferait en- 
core dans les mêmes circonstances (page 24). Loin de moi assuré- 
ment la pensée de le contredire sur ce point ; mais je ne sais pas 
trop si M. de Bouille lui en eût fomni une seconde fois l'occasion. 
D'ailleurs il oublie que, malgré la protection que sa retraite devait 
donner au passage du roi, ce prince, reconnu à Châlons, ne dût 
de ne pas y être arrêté qu'aux bons sentimens du maire, et à la 
présence d'esprit qu'ils lui inspirèrent *. M. de Cholseul était 
instruit ( pfige ] 52 ) qu'à trois heures de l'après-midi , on parlait à 
Pont-de-SommcvelIe du passage prochain du roi. J'ignore d'oii 
pouvait venir cet indice dont ce prince lui-même fut informé entre 
cette poste et Châlons **. Mais peut-être ce bruit , tout vague 
qu'il était , devait-il engager à ne pas trop s'écarter de la route avec 
le détachement, s'il fallait absolument le retirer. Néanmoins, il 
est à l'cmarquer qu'aucun des deux gardes-du-corps qui ont pu- 
blié des relations, ne parle de cette fermen/a/ion populaire qui , 
selon M. de Choiseul , existait à Châlons ; M. de Valory dit même 
(p. 29) que le plus grand calme y régnait. Or il paraît peu vrai- 
semblable que ces mouvemcus d'inquiétude , sur lesquels on fonde 
le motif de la retraite, eussent pu déjà faire place à une tranquil- 
lité et une sécurité si parfaites , lors du passage du roi qui eut lieu 
avant l'heure oii Pont-de-Sommevelle fut évacué , et qu'ainsi on 
ne pouvait encore en avoir la nouvelle à Châlons. Car, d'après la 

* Collection des Me'moires sur la révolution françaisp. ^'^'eber, t. II, 
pages 98 Ht 99. 

♦* Webor, t. ir. page 99. 



I 



DE M. ÎJE BOUlLLt;. lOI 

leilir en mesure de protéger le roi, ne pouvait-oii 
prendre un autre poste en avant ou en arrière sur 
la route , et n'était-ce pas de cette seule manière 
qu'il était permis de transgresser les ordres et de 
changer les dispositions du général ? Ne fallait-il 
pas au moins laisser une ou plusieurs personnes 
en arrière pour avertir le roi du déplacement de 
ce détachement ? Fallait-il négliger aussi d'inter- 
cepter toute communication avec la capitale ; dis- 
position qui 5 si elle devenait inutile au service de 
Leurs Majestés^ par la non- réussite du projet, 
devenait au moins utile pour la sûreté de ceux 
qui s'y trouvaient compromis? Enfin , M. de Choi- 
seul, qui savait que son détachement était le prin- 
cipal anneau de la chaîne , ne devait-il pas , ainsi 
que je l'ai dit , se replier sur le poste suivant, et 
comment pouvait-il abandonner ainsi l'issue de 
cette entreprise , et se séparer de tout ce qui de- 
vait y concourir (i) pour se retirer à Montmédv, 
par des chemins de traverse qu'il ne connaissait 
^ 

version même de M. de Choiseul , le loi passa dans cette ville à 
cinq heures (page 85), et ce n'est, dit-il , qu'à six heures moins un 
quart ( page 84 ] qu'il quitta Pont-de-Sommevelle avec son déta- 
chement. N'en rësulte-t-il pas e'galement que s'il avait suivi , aussi 
lentement qu'il assure l'avoir îà'il , la grande route jusqu'à une 
lieue de la poste suivante, pour y prendre la traverse dans les bois, 
la voilure qui arriva , selon lui, à six heures et demie à Pont-de- 
Somraevelle, ou le guide qui la précédait, l'aurait encore atteint ? 
(i) Si l'on fait attention que M. de Choiseul, qui se bâta de 
quitter sa position , avait le commandement génér.!! sur toutes les 
troupes , comme il le dit lui-même « sans considération Je grade 



102 MÉMOIRE 

pas ? On donne pour raison que M. de Gognelat 
n'osa repasser par Sainte - Menehould , parce que 
la veille il avait eu une contestation très-vive avec 
la municipalité, pour ne l'avoir pas prévenue 
du passage de sa troupe selon les règles ordinaires 
du service. Mais cette faute de plus ne saurait être 
une excuse pour les autres : elle prouve seulement 
combien le succès était déjà compromis par des 
causes étrangères à l'exécution du plan. Il restait 
encore une ressource que l'importance de l'objet, 
ainsi que les espérances qui résistent à tous les 
obstacles dans de telles entreprises , et qui devaient 
abandonner M. de Choiseul moins qu'un autre, 
auraient pu lui suggérer : c'était de se retirer au pas 
sur la grande route qu'il fallait suivre pendant 
trois lieues avant de trouver le fatal chemin de 
traverse. Mais on doit croire qu'il se retira assez 

)) ni d'auciennele » ( page 49) ; qu'en conséquence il pouvait bien 
abandonner le soin d'un détachement de quarante hussaids à 
l'officier qui le commandait , pour aller se mettre à la tête de son 
régiment et de celui de Monsieur, établis à Sainte -Menehould et 
à Clermont ; si l'on considère qu il avait de plus un prétexte très- 
plausible pour s'arrêter quelque temps , et attendre encore le roi 
dans cette première ville occupée par des dragons de son régiment 
qui même espéraient sa présence * , et que quelque raison ( très- 
fondée assurément) qu'il eût d'tV/e sur de M. Dandoins , il n'en 
devait pas moins compter davantage sur lui-même. On jugera par 
la direction qu'il prit, autant que par sa retraite, qu'il ne songeait 
plus qu'à se replier de sa personne sur Montmétiy , et qu'il avait 
entièrement renoncé à l'entreprise. 

* Rapport du sieur Lagache, pages 129 et i3o. (INTémoircs de M. «le 
Choiseul.) 



DE M. DE BOUILLE. I05 

précipitamment , puisqu'il exécuta sa retraite à 
cinq heures , et que le roi , arrivant à Pont-de- 
Sommevelle à cinq heures et demie , ne put le 
rejoindre. Enfin, s'il jugeait être autorisé par la 
circonstance à ne suivre aucune des dispositions 
prescrites et dont il tenait le premier fil, de quel 
droit pouvait-il en affranchir les autres? 11 est 
évident que tout dépendait de l'exécution des ins- 
tructions données à M. de Choiseul, de l'impul- 
sion qu'il devait imprimer; et qu'une fois ce pre- 
mier chaînon rompu , tout était abandonné au ha- 
sard et aux caprices de la fortune. Cependant, 
comme elle ne fit pas encore connaître ses mau- 
vaises intentions , elle parut excuser M. de Choi- 
seul , et lui sei'vit à colorer sa conduite aux yeux 
d'un prince et d'une princesse alors trop malheureux 
et trop délaissés pour être sévères envers ceux qui 
leur témoignaient encore de l'attachement, et peut- 
être même vis-à-vis d'un public toujours porté, 
par la jalousie ou par l'ignorance, à blâmer le chef 
pour qui un résultat heureux eût forcé son admi- 
ration. 

Le roi arriva effectivement à Sainte-Menehould 
aussi heureusement que s'il eût été escorté. Mais 
dès cette poste, les effets de la retraite de M. de 
Choiseul commencèrent à se faire sentir, ainsi que- 
l'absence de M. d'Agoult qu'il avait été recom- 
mandé, et qu'il importait tant au roi de mener 
avec lui. En efl'ct, inquiet du dérangement sur- 
venu dans les dispositions qui lui avaient été an- 



I04 MÉMOIRE 

ïioncées et qui fondaient ses espe'rances ; étonne , 
tourmenté même de ne point trouver le détaciie- 
ment prêt, ce qui provenait de l'inquiétude causée 
la veille par le passage de M. de Goguelat , et sur- 
tout de l'avis reçu de la part de M. de Qioiseul ; 
incertain de la route qu'il devait prendre et sur 
laquelle M. de Goguelat était chargé de le diriger; 
enfin , troublé par toutes ces perplexités , le roi 
se montra à la portière de sa voiture , interro- 
gea , avec une agitation remarquable , le maître 
de poste sur le point où il devait prendre la route 
de traverse pour Varennes ; et par ces questions , 
auxquelles se joignirent encore celles de ses cour- 
riers , il éveilla l'attention , indiqua sa maixhe et 
se fit reconnaître (i). En effet, le maître de poste 
fut frappé de sa ressemblance avec l'efïîgie em- 
preinte sur les assignats , et dont il était d'autant 
phis pénétré, qu'il avait reçu le matin même un paie- 
ment considérable avec ce papier-monnaie; mais, 
encore inceptain des dispositions des dragons établis 
à Sainte-Menehould , il dépêcha son fils, le trop 
célèbre Drouet , à Varennes , où il ignorait qu'il y 
eùt des troupes, afin qu'il éveillât , dans cette der- 
nière ville, l'attention sur une voiture qu'il sup- 
posait , avec raison, conduire la famille royale. Un 
des maréchaux-des-logis du détachement de Sainte- 



Ci) Et M. de Choiseul dit (page 24) « qu'il n'était nullement 
>» important que le roi fût étonné ou non de ne pas le trouver à 
» Pont-de-Sommevcllc !! » 



DE M. DE BOUILLE. 



io5 



Menehould , le sieur Lagaclie ( i ) qui s'aperçut du 
de'part de Drouct et en pëiie'tra le motif, monta à 
cheval et le suivit pendant quelque temps sur la 
route. Mais Drouet, se voyant poursuivi et au mo- 
ment d'être atteint , se jeta dans les bois qu'il con- 
naissait parfaitement, et mit ainsi h coLivert sa per- 
sonne et ses projets. 

Cependant le roi arriva à Clermont où le comte 
Charles de Damas l'attendait avec cent soixante 
dragons. N'ayant point voulu se soumettre à l'avis 
qu'il avait reçu de ne plus compter sur la délivrance 
de ce prince, et ne pouvant renoncer aussi légè- 
rement à de si importantes espérances , il s'était 
tenu sur la route avec quelques officiers dans l'at- 
tente du courrier qui devait précéder les voitures. 
Ce courrier arriva si peu de temps avant elles , que 
M. de Damas n'eut pas celui de faire monter à 
cheval un détachement qu'il tenait prêt. Il se con- 
tenta de faire relayer le plus promptement pos- 
sible la famille royale, se proposant de la suivre 
et de l'atteindre avec sa troupe; mais au moment 
où. il veut la mettre en mouvement , une émeute 
s'élève dans la ville; la municipalité sort en écharpe, 
lui demande compte de l'ordre qu'il vient de don- 
ner, et quoiqu'il s'y refuse en vertu même des dé- 
crets, il ne peut se faire suivre des dragons. Il ne 
lui reste que la ressource de s'échapper avec quel- 

(i) Il s'est depuis distingue dans les armées françaises, et est au- 
jourd'hui le général Henry. 



loG MÉMOIRE 

ques personnes fidèles pour aller annoncer à M. de 
Bouille la révolte de son détachement et joindre 
le roi qu'il trouve arrêté à Varennes , après avoir 
encore passé heureusement à Clermont (i). 

(i) De ce que le loi passa à Sainte-Menehoulil et à Clermont , 
et de ce qu'il ne fut arrêté qu'à Vareunes , M. de Choiseul , tirant 
la conséquence que sa prudence a facilité jusque-là le passage de 
la famille royale, dit avec satisfaction : « Oli le roi fut-il arrêté?.. 
M à Varennes..,. Je n'y commandais pas (p. ^4). » 

Mais l'influence de son commandement général sur toutes les 
troupes, c'est-à-dire sur la chaîne des postes, ne sétendait-clle 
pas aussi sur celui de Varennes? C'était pour pouvoir se porter sur 
tous les points sans exception qu'il avait des relais sur chacun, et 
non pour conduire à travers des bois difficiles et qu'il ne connais- 
sait pas un détachement de quarante hussards ; ce qui rendait son 
commandement nul et sa personne inutile. L'officier d'état-major 
qui lui éiait adjoint n'avait- il pas également des relais dans cha- 
cun de ces postes pour les prévenir , en précédant le roi d'une 
heure au moins, et M. de Choiseul ne devait- il pas à cet effet 
l'envoyer sur cette route pour que tout y fût prêt, au lieu de se 
faire accompagner par lui sans utilité dans sa retraite détournée. 
Mais le malheur est arrivé à Varennes, donc les torts sont là. Ce 
1 aisonnement serait à la portée du vulgaire , qui aime à ne juger 
que d'après l'événement. Mais les causes ont-elles donc toujours 
leur eflét direct et immédiat? 

C'est pourtant dans cette confiance que M. de Choiseul s attribue 
« le résultat d'avoir amené le roi à 65 lieues de Paris (p. 25). » 

J'aurais trop de regret assurément de détruire cette flatteuse et 
consolante illusion; cependant jusqu'ici ou aurait pu croire que 
la résolution du ici et de la reine les avait fait sortu- du château 
des Tuileries; que le zèle et la prudence du comte de Fersen leur 
avaient fait traverser Paris et les avaient conduits jusqu'au premier 
relais oii ils prirent la poste, qu'ensuite la promptitude des che- 
vaux, plus encore malheureusement que celle de leur courrier, 
les avait amenés sous la protcctiou delà fortune jusqu'au lieu oii 
celle-ci devait les abandonner. 



t)E M. DE BOLILLÉ. IO7 

Ce prince elait arrivé dans cette première ville à 
onze heures et demie, et comme il avait annoncé 
à Clermont qu'il comptais y trouver des relais à 
l'entrée de la ville, le maître de poste avait re- 
commandé à ses postillons de ne point la passer : 
de sorte que, sur la demande même des voyageurs, 
la voiture s'arrêta à la première maison où ils 
croyaient trouver d'autres chevaux. Il est bien vrai 
qu'on le leur avait annoncé; mais M. de Goguelat 
qui, comme je l'ai dit , avait été chargé, deux jours 
avant, d'indiquer la position du relais, l'avait en- 
voyé dans une auberge à l'autre extrémité de Va- 
rennes où il avait laissé ses propres chevaux. Le 
chevalier de Bouille et le comte de Raigecourt, 
qui furent envoyés pour y veiller, n'osèrent donc 
le déranger, tant pour les motifs déjà indiqués, 
que pour être plus sous la main du (îourrier et de 
l'officier qui devaient les prévenir. Si M. de Go- 
guelat eût attendu le roi à Pont-de-Sommevelle , 
il eût pu l'informer du changement fait au relais 
de Varennes , ou , s'il l'eût devancé comme cour- 
rier, il eût donné le temps aux deux officiers qui 
comptaient sur son avertissement, de disposer ce 
relais différemment (i). Cependant l'inquiétude de 
Leurs Majestés, qui croissait toujours depuis Pont- 
de-Sommevelle, fut portée au comble lorsqu'elles 



(i) «Le comte de Yalory, toujours en avant delà voiline de Leurs 
» Majestés , en approchant de Yai-ennes , se sentait tourmenté 
» comme par un secret pressentiment de l'appréhension de ne pas 
» trouvera Tendroit iiidiiiiiéXc relais dont étaientchargés le fils de 



108 MÉMOIRE 

ne trouvèrent point de chevaux au lieu indiqué. 
La reine descendit même de voiture pour prendre 
des informations, tandis que deux des gardes-du- 
corps en prenaient de leur côté. Ils frappèrent à 
deux auberges où on leur assura qu'il n'y avait 
personne ; mais on leur désigna celle du Grand- 
Monarque , de l'autre côté et dans la partie basse de 

» M. le marquis de Bouille et M. le marquis de Raigecourt ; ils 
» avaient du être avertis; mais l'avaient -ils été?... «(Relation 
de M. de Valory, p, 4o. ) 

M. de Goguelat avait peul-êlre fait sagement de porter le relais 
dans la partie basse de la ville; car il pouvait y avoir plus d'avan- 
tages à laisser derrière soi, en relayant , le pont ou quelques hus- 
sards pouvaient intercepter toute communication et arrêter tous 
les courriers, que d'avoir en avant, pendant ce temps , un passage 
qui pouvait être facilement obstrué , ainsi qu'il arriva. Mais tou- 
jours fallait- il que le roi en fût informé , car je puis assurer que , 
sur l'état des dispositions adressé à ce prince, il lui avait été indi- 
qué qu'il trouverait le relais à l'entrée de la ville. M. deChoiseuI 
fait à M. de Bouille (p. 1 1 1) le reproche aussi frivole que peu fondé 
« d'avoir oublié de dire au roi , dans sa dernière lettre , le nom de 
» l'auberge. » Gomment aurait-il pu le mentionner, puisqu'il n'a- 
vait point été lui-même à Varenncs , et qu'il avait chargé du soin 
de la disposition du relais l'officier d'état- major qui devait prévenir 
le roi et ensuite le précéder? Au reste, il fallait dans tous les cas 
que les deux officiers, qui devaient attendre avec autant de mystère 
que de confiance , fussent avertis à temps ; et comme le dit encore 
M. de Valory (dans sa relation , p. 43 ): « Le fils de M. le marquis 
» de Bouille et le marquis de Raigecourt, officier au régiment de 
» royal -allemand, chargés du relais , avaient été gîter dans une 
» auberge au-delà du pont qui est sur la rivière , pour y attendre 
» quel'aide-de-camp du général marquis de Bouille vînt les prc- 
» venir de l'approche du roi et du moment oii ils devaient se por- 
)) ter au lieu du rendez-vous avec les chevaux destinés aux deux 
5) voilures. » 



DE M. m-; Bovn.Lv.. log 

la ville, où on leur dit que deux ofliciers, amve's 
dans la matinée , attendaient avec des chevaux. Si 
l'un des gardes-du-corps s'y fût porte' rapidement, 
tout était sauvé. 

Il faut dire que la ville, ou plutôt le bourg de 
Varennes, est à cheval sur la petite rivière d'Aire 
qui la partage en ville haute et en ville basse. La 
première , adossée à une montagne , en forme la 
plus grande partie, et se joint à l'autre par une route 
étroite communiquant à un pont. C'est dans cette 
ville basse qu'est située cette auberge du Grand- 
IMonarque, où le relais et les officiers chargés de 
le diriger attendaient le roi, et où, après tant de 
recherches inutiles, ce prince obtint enfin que les 
postillons le conduisissent. Mais le temps perdu 
dans la ville haute avait donné à Drouet celui d'ar- 
river et de rassembler ( i ) quatre ou cinq mauvais 



(i) « Médiocrement affecté de l'espèce de petite agitation qu'il 
» venait de remarquer dans les rues de Varennes, sans en tirer 
» une grande conséquence , M. de Valory s'achemina au galop 
5) versle carrosse du roi. Quels furent sa cruelle surprise et son vif 
» désespoir quand voulant rendre compte à Sa Majestéjelle lui dit : 
» Français ! nous sommus vendus ! Un courrier qui vient de passer 
» a défendu aux postillons d'aller plus loin , et leur a ordonné , de 
M par la nation , de dételer, ajoutant qu'ils menaient le roi. » (Re- 
lation de M. de Valory , p. 4i et 42.) 

Comment ne vint-il pas dans l'idée des deux gardes-du-corps 
qui étaient auprès de la voiture d'arrêter ce courrier? Drouet dit 
aussi dans son rapport « que, lorsqu'il arriva à Varennes, les 
» voitures étaient à l'entrée de la ville, le long des maisons, et 
» qu'il y avait une dispute entre les postillons et les conducteurs 
>» des voitures.» (P. i4o.) Ces deux récils assez conformes montrent 



IIO MÉMOIEE 

sujets à la télé desquels il osa exécuter son infâme 
projet. Ainsi une poignée d'hommes, aussi crimi- 
nels qu'audacieux, entreprit et consomma cet at- 
tentat contre la liberté et la personne du roi , sans 
que ce prince essayât de leur opposer aucune résis- 
tance en permettant aux trois gardes-du-corps qui 
l'accompagnaient, et que leur service soumettait à 
une obéissance passive, de faire usage de leurs armes 
et de leur courage. Aucune menace, aucune pro- 
messe ne fut employée pour faire avancer les pos- 
tillons qui s'arrêtèrent au premier ordre de Drouet 
et de ses complices , et Louis XVI , pour qui ce 
pas devait être si décisif, cédant à cette confiante 
et généreuse résignation que lui inspirait toujours 
la pureté de ses intentions , se laissa conduire pai- 
siblement à la maison du sieur Sauce, procureur 
de la commune , oii il fut détenu prisonnier , quoi- 
qu'il s'y fit bientôt reconnaître. Presque aussitôt le 
détachement de hussards fut réuni ; mais M. Rohrig , 
qui le commandait, et qui jusqu'à ce moment avait 
ignoré qu'il dût attendre le roi, au lieu de faire 
quelque effort quand il en eut connaissance , ou du 
moins de rester à son poste où il eût pu maintenir 

le fond que l'en doit faire sur la déclaration du palefrenier James 
Brisac , dont M. de Choiseul appuie sa relation, et oii ildit 
a qu'il vit passer un homme qui avait déjà traverse la ville et qui 
M prenait la route de Stenay ; qu'il demanda à cet homme ce qu'il 
» voulait ; que celui-ci lui répondit qu'il courait apjès une voiture, 
» et qu'il appelait du monde pour savoir si on l'avait vu passer;.... 
» qu'il ne devait jias y avoir plus d'une demi-heure qu'elle était 
» passée. » [P. i58 et i'»9} 



DE M. DE DOUILLE. I I I 

sa troupe , rabaiidoniia à un maréclial-des-logis 
qui la mit eu désordre , et vint, avec un empresse- 
ment trop réprehensible , annoncer cette alTreuse 
nouvelle à M. de Bouille. 

Cependant le chevalier de Bouille* et le comte de 
Raigecourt, instruits de l'arrestation du roi, mais 
ne doutant point qu'il ne fût bientôt délivré par les 
troupes, tant de lintérieur que du dehors, jugèrent 
ne devoir songer qu'à sauver le relais dont la di- 
rection leur était confiée, afin qu'il ne pût occa- 
sioner aucun retard lorsque Sa Majesté serait 
parvenue à passer la ville , et ils le placèrent sur la 
grande route, à quelque distance de l'auberge. Ils 
ne purent néanmoins exécuter cette disposition 
qu'en abandonnant deux chevaux et un postillon 
qui furent arrêtés parle peuple déjà rassemblé au- 
tour de la maison , et en essuyant eux-mêmes 
quelques coups de fusil. Après avoir attendu près 
de vingt minutes dans cette position , ces deux ofli- 
ciers , assurés qu'il n'y avait plus d'espoir que le 
roi fut dégagé par les troupes qui étaient le plus 
proches de lui et sur lesquelles ils avaient compté, 
pensèrent , avec raison , n'avoir plus un moment à 
perdre , pour aller prévenir le général et chercher 
près de lui les secours devenus nécessaires , d'au- 
tant plus que la distance , l'obscurité de la nuit , 
la difficulté du chemin présentaient assez de causes 
naturelles de retard. Il était plus de minuit et demi 
lorsqu'ils partirent. 

La conduite de ces deux officiers a été le sujet 



112 MKMOIRE 

d'une censure trop amère ( i ) contre eux et même 
contre le général qui les a employés , pour que je 
ne m'y arrête pas. Je dois faire voir combien le 
jugement qu'on en a porté a été injuste ; combien 
surtout il a été inspiré par les rapports de per- 
sonnes intéressées à aggraver les moindres fautes 
des autres, et qui, en cherchant à jeter du blâme 
sur M. de Bouille dans la personne d'un de ses 
fils (2) , se sont prévalus de la disposition du pu- 
blic à exercer de préférence sa sévérité contre ce- 



(1) C'est à mon frère plus qu'à moi à expliquer ce qui l'a con- 
cerné dans le poste de Varennes qui lui a été confié. Son séjour 
dans les Iles depuis plus de vingt-cinq ans l'éloigné trop pour qu'il 
soit à même de détruire par lui-même les inculpations dont on a 
pris soin de le rendre l'objet , et je ne saurais présumer quelle ré- 
ponse il jugera devoir faire à M. de Choiseul lorsqu'il connaîtra 
s» relation. Je ne puis que me borner à offrir ici les réflexions que 
j'avais écrites dans le temps pour mes souvenirs particuliers, et 
que je n'aurais jamais présentées au public sans la circonstance 
imprévue qui m'y force. 

M. le marquis de Raigecourt , pair de France , ayant bien voulu 
me communiquer le rapport de M. le comte de Raigecouit, son 
frère , employé avec le mien à Yarennes , cette pièce intéressante a 
été, selon son désir, placée dans le même volume que mon Mé- 
moire. On y tiouvera des explications suffisantes sur la conduite si 
mal jugée jusqu'ici de ces deux officiers. M. de Raigecourt n'est pas 
entré dans autant de détails que mon fière sur la conversation de 
Léonard , parce qu'elle ne s'adressait pas directement à lui , et que 
même elle eut lieu , en grande partie , bors de sa présence ; mais 
on verra qu'ils s'accordent tous deux sur le fond , et l'on jugera , 
par le trouble des idées de cet individu , combien il était au moins 
singulier de l'avoir mis dans un tel secret. 

(2) Voyez au reste aux pièces (n" i5) la réponse de M. le duc de 
Choiseul au comte Jules de Bouilli. 



DK M. DK rOUIIXÉ. Il5 

lui qui agit en chef. J'ai déjà montre le peu de 
fondement comme le peu de vrai.sem]>lance du re- 
proche d'ambition fait au sujet de la mission de ce 
lîls. Un autre non moins répété a porté sur son âge 
et sur celui de M. de Raigecourt qui lui était ad- 
joint. Mais comment supposer que deux jeunes offi- 
ciers, dont le dernier avait plus de vingt-cinq ans , 
et qui tous deux étaient depuis long-temps capitaines 
dans l'armée, ne fussent pas propres à attendre, 
près d'un relais disposé d'avance , le courrier qui 
devait les avertir de l'arrivée du roi , et à le diri- 
ger en conséquence ? Comment penser qu'ils se- 
raient dans le cas de parer à aucun accident sur 
un point où tout semblait prévu , qui était en de- 
hors de la route ordinaire , dont la population était 
si faible , et où trois cents chevaux environ de- 
vaient se réunir à la suite de Leurs Majestés , si 
les troupes eussent été fidèles et si chacun eut fait 
ce qui lui était prescrit , double hypothèse qu'on 
devait admettre? Ce poste devait paraître et parut 
si peu important à M. de Bouille, que , quoiqu'il 
me fut destiné depuis long- temps, il désira que 
j'y renonçasse , ain sique je l'ai dit, pour me garder 
auprès de lui où il me croyait plus utile. Si donc 
le général ne pouvait ni prévoir les conséquences 
de cette mission , ni regarder ces officiers comme 
y étant inférieurs, leur conduite n'a-t-elle pas ré- 
pondu aux instructions qu'ils avaient reçues et à 
la confiance qui leur était accordée ? N'étaient-ils 
pas dans l'auberge près du relais qu'ils tenaient 

8 



I I 4 MÉMOIRE 

prépare , lorsque le roi est arrivé à Varcnnes ? 
N'ont-ils pas dû laisser ce relais où il avait été placé 
sur l'indication de M. de Goguelat , et où celui-ci , 
ainsi que le courrier, devait venir directement? 
S'ils ne l'ont pas trouvé à l'entrée de Varennes , 
du côté de Clermont , n'est - ce pas la faute de cet 
officier qui n'avait pas suivi l'instruction qui lui avait 
été donnée à cet effet? Si, comme il leur était re- 
commandé , ils ont évité de donner de l'ombrage , 
d'inspirer des soupçons , et si , en conséquence , ils 
ont attendu dans l'auberge les courriers qui de- 
vaient précéder la famille royale et les avertir ; si , 
d'ailleurs , ils ont remarqué que le séjour du relais 
commençait à attirer de la part des habitans une 
attention mêlée d'inquiétude , n'ont-ils pas agi avec 
autant de circonspection que de ponctualité , en 
s'abstenant de faire , par le déplacement de ce re- 
lais , un mouvement qui eût pu nuire à l'objet de 
leur mission? Si ensuite, au moment de l'arresta- 
tion du roi, ne pouvant lui porter secours ni même 
communiquer avec lui , ils sont partis pour aller 
en chercher près de M. de Bouille que personne 
n'avait pensé à prévenir , n'ont-ils pas rendu tout 
le service qu'on pouvait exiger d'eux? 

Mais toutes ces raisons reçoivent encore plus 
de force par la circonstance suivante que j'extrais 
du rapport particulier que mon frère a remis sur 
ce qui le concernait personnellement. Ce fait ex- 
plique assez de choses , et il sera d'autant plus 
facile d'en tirer les conséquences, qu'il coïncide 



DE M. DE BOUILLE. I l5 

assez avec l'avis donné à Saintc-Menelioukl et à 
Clermont , qu'il ne fallait plus compter sur le pas- 
sage du roi. 

(( Vers neuf heures et demie, nous venions, 
» M. de Raigecourt et moi, de rentrer à l'auberge , 
» et nous étions devant la porte lorsque nous vî- 
;) mes arriver une voiture fort simple qui vint s'y 
» arrêter. Aussitôt que nous l'avions aperçue, nous 
)} avions fait sortir les chevaux du relais , et les 
» postillons se tenaient prêts à les atteler. Cepen- 
» dant , ne voyant pas cette voiture accompagnée 
» de troupes , nous eûmes quelques doutes. Dès 
» qu'elle fut arrêtée , je m'avançai pour reconnaître 
» les personnes qui étaient dedans. Un homme 
» dont la figure m'était inconnue parut à la por- 
» tière. Je vis que ce n'était pas le roi. Il me de- 
>» manda , d'un ton très-élevé , si je n'étais pas 
» M. le chevalier de Bouille. — Je répondis que je 
j) l'étais. — Ah ! je suis bien aise de 'vous trouver 
» ici , j'ai beaucoup de choses à vous dire. — J'ob- 
» servai que je n'avais pas l'honneur de le con- 
» naître , et m'apercevant que l'on commençait à 
» s'assembler autour de la voiture, je lui dis que 
» ce n'était pas un lieu propre à entrer en con- 
» versation. Je l'engageai à descendre et à venir 
)) dans l'auberge. — Je le veux bien, mais vous allez 
» me donner les chevaux que vous avez ici . — Je fus 
» très-surpris de cette demande , et je ne répondis 
» pas. Arrivés dans une chambre de l'auberge, il 
» me réitéra sa demande . Je lui témoignai que je ne 

8* 



llG MÉMOIRE 

» comprenais pas ce qu'il voulait me dire. — Vous 
» n'avez pas besoin de me rien cacher, je sais tout. 
)) — Ma surprise augmentait toujours. — Je sais 
)) tout , ajouta-t-il ; le roi est parti de Paris , mais il 
» ny a pas apparence qu'il ait pu poursuivre son 
» voyage ; j'en ai déjà prévenu M. de Damas, il a 
» fait retirer ses postes ; le régiment de dragons 
» s'est nmtiné ; il y a eu une émeute à Clcrmont, j'ai 
» eu beaucoup de peine à passer. — Voyant mon 
» étonnement continuer, il ajouta : Je suis Léo- 
» nard , valet de chambre coiffeur de la reine. Je 
» sais tout. J'ai dans ma voiture l'habit de céré- 
» monie du roi et les bijoux de la reine; je vais 
» à Luxembourg où je dois attendre les ordres de 
j) la reine. Je reviendrai à Montmédy si le roi y 
» arrive. Je crains d'être arrêté ; il faut absolu- 
» ment que je parte : donnez-moi les chevaux que 
» vous avez ici, et vous-même je vous engage à 
» partir , car vous courez des risques en restant 
» plus long-temps ici. — Voyant qu'effectivement il 
» était instruit de toute l'affaire, je lui répondis 
» que mes ordres m'enjoignaient de rester à Va- 
» rennes jusqu'à quatre heures du matin, et que" 
)) je ne savais qu'obéir; que bien certainement je 
j) ne lui donnerais pas mes chevaux. — Aidez-moi 
» donc à m'en procurer , me dit-il ; car il faut 
» absolument que je parte de suite. — J'étais égale- 
)) ment pressé de le voir partir ; cette scène n'a- 
» vait pu avoir lieu sans causer de la rumeur , 
)) dans un temps où tout portait ombrage au peu- 



DE M. DE BOUILLE, l\j 

n pie. J'engageai l'aubergiste à s'employer pour lui 
» procurer des chevaux ; on parvint à lui en pro- 
» curer, et il partit. Nous n'avions donc plus qu'un 
» faible espoir de voir arriver le roi , et ce que 
)) nous avait dit Léonard paraissait assez vraisem- 
» blable. Cependant nous nous tînmes toujours 
» prépares , etc. » 

Efi'ectivement le chevalier de Bouille , inquiet 
de ce qui lui avait été dit par Léonard et de ne 
recevoir aucune nouvelle, fît partir, vers onze 
heures du soir , pour Clermont , un hussard du dé- 
tachement de Varennes, pour aller prendre des 
informations auprès de M. de Damas et les lui 
rapporter. En même temps , d'après les mesures 
qu'il avait prises , les hussards étaient aux caser- 
nes , leurs chevaux sellés , attendant les ordres pour 
monter à cheval. Cependant je dois convenir 
qu'il est malheureux que îe chevalier de Bouille et 
le comte de Raigecourt , s'étant promenés , comme 
ils le firent , pendant toute la soirée , SLir la route , 
l'un d'eux n'j soit pas resté à l'entrée de la nuit, 
et que l'inquiétude même de ne recevoir aucune 
nouvelle eût dû peut-être les y porter ; mais la 
crainte d'être remarqués , en se montrant si tard 
dans une petite ville où tout fait événement , et 
plus encore la confiance qu'ils avaient d'être avertis 
par les courriers , leur causa cette sécurité qui 
peut bien être le sujet d'un regret , mais non celui 
d'un reproche. Quelle que soit l'espèce d'inspira- 
tion que dût exiger cette grande circonstance , il 



Il8 MÉMOIRE 

est bien diftérent de n'avoir pas dépassé son de- 
voir ou de ne l'avoir pas rempli. 

Le roi, ainsi que je l'ai dit , s'était fait recon- 
naître , et il restait dans la maison du procureur 
de la commune , se livrant avec confiance aux 
espérances trompeuses que lui donnaient ses enne- 
mis , encore trop peu en force pour lui donner des 
ordres : il leur laissait ainsi le temps de tout con- 
certer pour sa perte (i). En vain M. de Damas, qui 
était arrivé avec le peu d'officiers ou sous-officiers 
qui avaient pu le suivre , office les ressources de 
salut que lui inspirent son zèle et son courage , en 
proposant de placer la famille royale entre les hus- 
sards et de la faire sortir de la ville , ce que les 
dispositions des soldats et le peu de forces que l'on 
avait à leur opposer rendaient encore possible alors. 
Il valait eft'ectivement mieux tout risquer que de 
rester enfermé dans une maison , et d'y attendre 
que la faible population de Varennes s'augmentât 
de toute celle des campagnes appelée par le son 
du tocsin, et dont le rassemblement rendait de 
plus en pins douteux le succès des secours éloignés 
sur lesquels on se reposait. Mais les propositions , 
les conseils de M. de Damas sont rejetés ; il est 
condamné à se soumettre à la malheureuse inac- 

(i) C'est surtout dans ce moment, plus encore que dans tout le 
reste du voyage, que la présence d'un homme tel que M. d'AgouU 
eût été nécessaire. Connaissant le caractère du roi et sa répu- 
gnance pour toute résistaçcc active , il n'auiait piis conseil que de 
lui-mcmc et de la nécessité. 



DE M. DE BOUILLE. Hg 

tioii dont l'exemple le consterne , dont le résultat 
l'épouvante, et à ne montrer sa fidélité qu'en se 
dévouant à partager le sort de ses maîtres. 

De son côté M. de Choiseul, après avoir fait 
une marche longue et pénible , au milieu des bois 
et dans les chemins de traverse , était arrivé , en 
même temps que M. de Damas , et trois quarts 
d'heure après l'arrestation du roi , à la porte de 
Varennes. Il y trouva un rassemblement encore 
faible, qui lui annonça que le roi était retenu dans 
cette ville. On lui présenta un canon qui , d'après 
les dépositions recueillies sur les lieux, ne fut 
jamais chargé , et qui même , comme nous Pavons 
tous su depuis, n'était que de bois. M. de Choiseul, 
au lieu d'enlever sa troupe et de braver une pre- 
mière décharge pour tomber sur une popidace peu 
nombreuse , mal armée et toujours timide de- 
vant la cavalerie , surtout devant des hussards , 
parlemente avec elle , malgré les ordres et les ins- 
tructions qu'il avait reçus d'employer tous les 
moyens qui lui étaient confiés pour la délivrance 
de la famille royale. Il entre dans la ville par une 
espèce de capitulation , au lieu de tenter un efïort 
dont il avait paini souhaiter l'occasion, dont la né- 
cessité était indiquée, et dont la gloire, si ce n'est 
le succès, était assurée (i). II se présente devant le 



(i) On ne voit pas que M. de Choiseul, qui cul l'avantage , dit-il, 
d'amener le roi à soixante-cinq lieues de la capitale , fit de grands 
efforts pour le faire passer outre , lorsqu'arrivant à Varennes , il 



1 20 MEMOIRE 

roi , avec son épee qu'il met à ses pieds , et que 
ce prince , si ennemi des partis violens , lui or- 
donne (ainsi qu'il devait s'y attendre) de remettre 
dans le fourreau. 

M. de Goguelat était aussi monté chez le roi 
pour prendre ses ordres , et , d'après la confiance 
où était Sa Majesté , qu'on la laisserait partir au 
jour, il faisait des dispositions pour son apparente 
sûreté , en plaçant des seiitinelles dé hussards et 
de gardes nationales à la porte de la maison. Bien- 
tôt après , s'adressant aux hussards , déjà décon- 
certés du désordre qui les entourait , et qui com- 
mençaient à se désorganiser,. il leur demande assez 
inutilement s'ils tiennent pour le roi ou pour la 
nation. Les cris du peuple , ceux de leurs cama- 
rades déjà séduits , les décident pour cette der- 
nière ; et, de ce moment, la captivité du roi se 



tiouva ce prince arrêté , el dut être convaincu que la force seule 
pouvait le dégager. La facilité avec laquelle il convient qu'il tra- 
versa cette ville pour se rendre au quartier du détachement qui 
l'occupait , pourrait faixe croire au succès d'une charge brusque et 
impétueuse. A l'heure oli les quarante hussards de Pont-de-Som- 
mevelle arrivèrent à Varennes , ils pouvaient faire ce que plus de 
deux cents auraient tenté inutilement deux heures plus tard. A la 
guerre , le moment fait tout, encore plus dans une situation telle 
que celle-ci ; niais M. de Clioiseul comptait sur le concours des 
liussards de l'intérieur , sur celui plus puissant des dragons qui 
devaient arriver de Clerniont : leur défection l'en priva. Ce n'est 
assurément pas la faute de leur brave chef, le comte de Damas , 
mais ce n'esl pas davantage celle de M. de Bouille qui devait se re- 
poser sur la lidélilé de ses troupes, et s'attendi'e qu'elles secoudc- 
raicut les noLJcs sculiiuens de ceux qui les commandaient. 



DE M. DE BOUILLE. 121 

trouve resserrée par le de'tadiemcnt même com- 
mandé pom' son salut. 

M. de Choiseul , ayant laissé écliappcr cette oc- 
casion brillante que la fortune lui présentait , ne 
pouvait plus que partager la sécurité du roi et de 
la reine, et se résigner aux efïets de cette cruelle 
bonté de Louis XVÏ , qui fut peut-être aussi fu- 
neste à la France qu'à lui-même, et qui le porta 
cette fois, comme tant d'autres , à s'opposer à toute 
mesure qui eût pu faire répandre du sang pour lui. 
Cependant celui de M. deGoguelatavaitdéjà coulé 
par une blessure légère qu'il avait reçue au milieu 
du désordre qui croissait toujours,* et on devait bien 
supposer qu'il en serait encore plus versé à l'arrivée 
des secours de M. de Bouille qu'on résolut d'at- 
tendre , et sur lequel le roi et ceux qui le conseil- 
laient préféraient se reposer : car ces secours ne 
pouvaient être que tardifs, et chaque moment de 
retard augmentait le danger et ajoutait aux diffi- 
cultés (i). 



(i) M. de Choisenl attendait l'arrivée de RI. de Bouille : il savait 
très-bien qu'il devait être à Stenay, à neuf lieues de-là. Il le repré- 
sente entouré de quinze mille hommes : il n'ignore pas que , 
lors même que les douze bataillons et les vingt escadions qui de- 
vaient former le camp de Montmédy , et y arriver successivement 
les 21, 22 et 23, y eussent été déjà réunis , ils n'auraient formé 
qu'une force de huit à dix mille hommes. Il sait fort bien que la 
seule troupe qui fût à portée (l'escadron placé à Dun , et qui mar- 
cha au premier avis sur Varcnnes oii il arriva à cinq heures) ne 
put agir à cause de l'obstacle des barricades qui étaient placées de 



122 MÉMOIRE 

Cependant M. de Bouille e'tait monté à cheval 
à Stenaj à neuf heures du soir, et s'e'tait porté, avec 
moi et trois ou quatre autres personnes , vers Dun , 
pour être à portée de recevoir plus promptement 
des nouvelles du roi. Arrivés à un quart de lieue 
de cette ville, où son entrée eût été trop remar- 
quée , nous nous arrêtâmes sur le bord de la route 
et nous nous établîmes dans un fossé, tenant nos 
chevaux en arrière. Nous passâmes ainsi toute la 
nuit dans une anxiété que l'on peut assez imagi- 
ner. J aurai toujours présente à ma mémoire cette 
nuit d'une si longue et si grande attente , où le 
momdre bruit , le moindre mouvement , selon 
qu'il s'approchait ou s'éloignait, venait pénétrer 
notre ame des plus vives impressions d'espérance 



ce côté. M. de Bouille n'avait donc sous la main que les trois esca- 
drons de royal - allemand dont le départ de Slenay éprouva un 
retard si inattendu et si pre'judiciable par la négligence du com- 
mandant. La défection des autres troupes prouve assez combien il 
était nécessaire qu'il conduisît lui-même celle-ci qui fut la seule 
dont les sentimensne se démentirent pas : et quand il serait arrivé 
à six heures du matin , comme M. de Ghoiseul le croit possible , 
le décret de l'Assemblée nationale , porté par l'aide-de-camp de 
M. de La Faj'ette, n'était -il pas déjà parvenu une heure avant à 
Varennes , faute d'avoir intercepté la communication, comme il 
était ordonné? N'est-il pas plus que vraisemblable qu'à l'approche 
des troupes , on aurait entraîné de force vers Paris le roi qui n'é- 
tait entouré que de quelques serviteurs fidèles , il est vrai, mais 
sans forces pour s'y opposer? M. de Ghoiseul dit qu'il amena le 
roi à neuf lieues du quartier- général de M. de Bouille , et semble 
en induire que ce général pouvait et devait seul dégager le roi. 
Est- ce donc la distance qui fait l'obstacle ? N'est-ce pas pUitùt la 



DE M. DE BOUILLE. 125 

OU de désespoir. Ce dernier sentiment s'empara 
presque entièrement de nous , lorsque le jour com- 
mença à paraître , sans que nous eussions vu ar- 
river personne ni reçu aucune nouvelle. M. de 
Bouille ne pouvant en expliquer la cause , mais ju- 
geant bien qu'il devait être survenu quelque dé- 
rangement dans le projet , se retira alors sur Ste- 
naj pour être plus en mesure de donner les ordres 
nécessités par les circonstances. Nous étions à un 
quart de lieue de cette ville , lorsque nous aper- 
çûmes des courriers qui arrivaient au grand galop 
vers nous. Le cœur nous battit de joie , ae dou- 



nature et la position des choses. Il laisse entendre que M. de 
Bouille, dans une lettre au roi (que cependant M. de Choiseul 
avoue n'avoir pas lue) , dit « qu'il avait eu tort de ne pas être à 
M Varennes au lieu de Stenay. » Je n'ai jamais eu moi-même con- 
naissance de cette lettre , ni que mon père s'accusât de ce tort. Il a 
pu regretter de ne pas s'être trouve à Varennes , même à Poni- 
de-Sommevelle — Mais un gc'ne'ral peut-il être partout, peut-il 
suneiller lui-même toute une cbaînc de postes, surtout lorsqu'elle 
s'étend , comme celle-ci, à vingt-huit lieues de lui? Sa place n'est- 
elle pas au centre de son année pour en faire mouvoir les diffêrens 
corps sur les points oii il faut les diriger? L'ensemble des disposi- 
tions est du fait du général, et peut-être M. de Bouille avait-il 
montré assez dhabilelé en amenant les choses qui dépendaient de 
lui au point que le roi pût , avec une juste confiance , entreprendre 
son voyage; mais il fallait bien qu'il abandonnât à d'autres les 
détails d'exécution. C'est là un des embarras, souvent un des mal- 
heurs du commandement en chef. Cependant, selon M. de Choi- 
seul , M. de Bouille devait remédier à tout , deviner tout, même 
cette fatale défection des troupes et le changement ou l'inexécution 

de ses dispositions Le zèle et le talent, non plus que la fortune, 

n'ont pas toujours des miracles à commande. 



1^4 MÉMOIRE 

tant pas qu'ils ne vinssent enfin nous apprendre la 
prochaine arrivée du roi. Mais quelles furent notre 
surprise et notre douleur , lorsque nous reconnû- 
mes le chevalier de Bouille , le comte de Raige- 
court, et, ce qui nous étonna plus , l'officier com- 
mandant le détachement de Varennes , qui nous 
annoncèrent que le roi avait été arrêté dans cette 
ville à onze heures et demie du soir, en n'ajoutant 
que des détails très-vagues. Il était alors environ 
quatre heures et demie du matin. M. de Bouille ne 
pouvait rien concevoir à cet événement. Conservant 
cependant quelque confiance dans les dispositions 
qu'il avait faites, ainsi que dans ceux qui devaient 
les exécuter , et particulièrement dans la force des 
détachemens qui devaient se replier sur Varennes , 
il espérait encore que le roi serait délivré par eux, 
ou au moins qu'ils feraient quelque tentative. Il 
s'empressa donc de les seconder en marchant lui- 
même à la tête de royal- allemand, sans calculer 
les hasards d'une entreprise que le retard et l'éloi- 
gnement rendaient si incertaine. Au premier mot 
de cette sinistre nouvelle , il m'envoie dans Stenay 
porter au régiment royal-allemand qui avait eu ,~ 
la veille , l'ordre de se tenir prêt à la pointe du 
jour, celui de monter, a cheval et de se rendre 
aussitôt hors de la ville. En même temps , il expédie 
aux détachemens de Mouza et de Dun celui de 
s'avancer sur Varennes , en gardant le passage de 
la Meuse , et de commencer l'attaque , s'ils le pou- 
vaient et s'il était nécessaire , leur promettant de 



DK M. DE DOUIU.É. 125 

les soutenir de près : il envoie également ordre au 
régiment suisse de Castella,qui était en marche de 
Metz à Montmédy , de se rendre à Stenaj, et à 
M. deKlinglinde faire marcher sur Du n le bataillon 
de Nassau-infanterie qui était à Montmédj, et de 
se porter de sa personne à Stenay avec deux esca- 
drons. M. de Bouille' se tient, avec deux personnes 
seulement, à la porte de cette ville, pour attendre 
et conduire lui-même le régiment de rojal-alle- 
inand, tandis que je cours à cheval chez le com- 
mandant de ce corps, qui , à mon extrême surprise , 
était encore au lit. Je l'informe de Févénement, je 
lui rends l'ordre du général ; et , pendant qu'il se 
lève, je vais aux casernes le porter et le faire exé- 
cuter; mais mon étonnement augmente, et le dé- 
pit s'empare de moi, lorsqu'au lieu de trouver les 
chevaux sellés et les hommes prêts à les monter, je 
vois que rien n'est préparé ni disposé. Je vais en 
informer le colonel qui témoigne le même étonne- 
ment, vrai ou feint, et qui me promet de remédier 
promptement à ce qu'il appelle un mal-entendu. Je 
retourne auprès de M. de Bouille lui rendre compte 
de ma mission, et calmer sa juste impatience qui le 
porte, au bout de quelques minutes , à me ren- 
voyer avec de nouveaux ordres pour presser la mar- 
che du régiment. Je trouve le colonel, dont je ne 
chercherai pas à pénétrer les intentions, partageant 
peu ma vivacité, et n'en mettant pas davantage à pres- 
ser ses soldats. Le petit nombre de ceux qui étaient 
déjà rassemblés me témoigne cependant un zèle 



1 26 MÉMOIRE 

et une disposition que j'encourage de mon mieux, 
et qui m'aiTachent même des larmes d'impatience. 
Je reviens en rendre compte au général, et après 
avoir attendu (i) un espace de temps que notre 
agitation allongeait sans doute, mais qui dépassait 
toutes les mesures ordinaires du service, je me 
porte encore au quartier du régiment qui n'était 
guère plus avancé. J'avais remarqué que la porte 
par laquelle j'étais obligé d'entrer à Stenaj et d'en 
sortir était gardée par un détachement de la garde 
nationale qui prenait les armes chaque fois à mon 
passage, et à qui mes allées et venues paraissaient 
donner de l'inquiétude. Je craignais qu'il ne finît 
par s'y opposer, et surtout que, soutenu du reste 
de la garde nationale qui se rassemblait plus les- 
tement que le régiment , il ne mit obstacle à la 
sortie de celui-ci. Je redoutais que nous fussions 
obligés de débuter dans notre entreprise par un 
combat aux portes de Stenaj j ce qui eût arrêté 
encore notre marche, ébranlé peut-être les dispo- 



(i) C'est alors que nous vîmes passer le cabriolet qui avait con- 
duit le duc de Choiscul de Paris à Pout-de-Sommevelle , et dans 
lequel se trouvait Léonard , valet de chambre, coiffeur de la reine, 
qui e'tait parti avec lui. Il portait dans la vaclie du cabriolet les 
habits du roi ; quoiqu'il n'eût précédé le départ de la famille royale 
que de quelques heures, et qu'il eût dû par conséquent nous re- 
joindre beaucoup plus tût j il ne put nous donner aucun rensei- 
gnement sur le voyage du roi , ni sur son arrestation qu'il ignorait, 
s'élant dirige, quelques heures avant, de Varenncs sur Verdun ; et 
ses idées étaient si troublées, qu'il ne put nous dire rien que de 
très-vague , même au sujet de M. de Choiscul. ♦ 



DE M. DE BOUILLE. 12'J 

sitions de notre troupe et gêné notre retraite avec 
le roi. J'avertis donc le colonel de ce danger qu'il 
parut sentir, et je lui proposai, pour le prévenir, 
d'envoyer un détachement garder cette porte. Il 
me promit de le faire; mais, voyant qu'il ne don- 
nait aucun ordre à cet effet, je pris sur moi de 
commander aux cinquante hommes de l'escadron 
de droite qui était déjà à cheval, de me suivre, et 
je les plaçai à cette porte. Je pensais que le reste 
du régiment allait venir, et j'en donnai l'espoir au 
général ; mais ce que l'on ne saurait croire, et ce 
qui est certain, c'est que ce régiment auquel dix ou 
quinze minutes eussent dû sutlire dans les temps 
ordinaires pour être à cheval au signal le moins 
attendu, ne put se mettre en marche que trois 
quarts d'heure après le premier ordre que je lui 
avais porté, et auquel il devait être préparé. Tout 
ce que l'activité et l'impatience naturelles du gé- 
néral redoublées par l'intérêt de la circonstance 
durent lui faire souffrir peut se concevoir. Il en fut 
un peu dédommagé par l'excellente disposition où 
il trouva cette brave et respectable troupe, offi- 
ciers et soldats, lorsque les ayant fait arrêter sur 
le chemin en dehors de Stenay, il leur apprit l'objet 
de leur marche par une courte harangue qui fut 
accueillie aux cris de vive le roi ! Après leur avoir 
distribué près de quatre cents louis qu'il avait sur 
lui pour cet objet; leur avoir fait envisager la gloire 
<lont ils allaient se couvrir, et leur avoir promis pour 
récompense qu'ils deviendraient la garde allemande 



1 28 MÉMOIRE 

du roi, il les fit partir au grand trot.Noussoutînmcs 
cette allure pendant les neuf grandes lieues, de pays 
presque toujours montagneux, qui séparent Stenay 
de Varennes. Notre ardeur et notre impatience 
d'arriver étaient telles, nous avions tant d'intérêt à 
tarder le moins possible, que l'on peut aisément 
juger que, sans la crainte de crever nos chevaux 
et de rendre par conséquent notre secours inutile, 
nous eussions pris une allure encore plus prompte. 
Nous trouvâmes le poste de Mouza abandonné par 
le détachement qui avait marché en avant. Il en 
était de même de celui de Dun dont le pont sur la 
Meuse , passage important et le seul qui assurât 
notre marche et notre retraite, était gardé par un 
piquet que M. Deslon, commandant de ce poste, 
y avait sagement laissé. Nous pensions que nous 
n'arriverions que pour terminer et décider un com- 
])at que nous supposions commencé par la réunion 
des détachemens qui avait du se faire à Varennes. 
J'avoue même que je ne pus contenir, ni cacher 
un sentiment qui avait peut-être sa source et 
son excuse dans ma jeunesse, et qui me portait 
à me réjouir de voir le roi, par ce concours d'ac- 
cidens, engagé dans une démarche vigoureuse et 
décisive que je regardais comme nécessaire au salut 
de sa couronne. Nos espérances et notre confiance 
diminuèrent cependant un peu , lorsqu'à une lieue 
environ de Dun , nous trouvâmes le détachement 
de Mouza que nous croyions déjà aux portes, et 
même en dedans de Varennes, arrêté près d'un 



DE M. DE BOUILLE. 1 20 

bois par quelques miserabies tirailleurs de gardes 
nationales que nous fimes aussitôt disperser, et qui 
ne retardèrent pas notre marche. Ce fut là seule- 
ment que nous rencontrâmes le volontaire de 
Royal qui nous avait été dépêché par M. de Choiseul, 
et dont il ne nous fut possible de tirer aucun éclair- 
cissement. 

Nous continuâmes notre route au bruit du toc- 
sin qui sonnait et des tambours qui retentissaient 
de toutes parts . Cet appareil de guerre ne faisait que 
ranimer et presser notre ardent désir d'arriver au 
lieu de la détention du roi que nous regardions 
comme celui de sa délivrance; et nous nous enfon- 
cions en quelque sorte avec ce faible détachement 
dans la France armée contre nous , sans envisager 
autre chose que la gloire et le devoir qui nous ap- 
pelaient. Cependant plusieurs avis que nous recueil- 
limes sur notre route pouvaient jeter de l'inquié- 
tude dans nos esprits sur ce qui se passait à Va- 
rennes , et je me souviens qu'étant à la tête de 
lavant-garde de royal-allemand, je fus apostro- 
phé par un prêtre, sans doute assermenté, qui 
m'assura que toute la hâte que nous faisions était 
inutile, que nous ne trouverions plus le roi à Va- 
rennes. Je le traitai comme un imposteur, comme 
un blasphémateur de son maître, et je lui appliquai 
une réponse vigoureuse pour kii faire sentir mes 
doutes et mon indignation. Cependant il n^avait 
que trop raison. Nous étions à trois quarts de 

y 



l5o MÉMOIRE 

lieue de Varennes environ , quand je reçus cet 
avis. A peine ëtions-nous en vue de cette ville , 
qu'il nous est confirme' par le chevalier de Bouille 
et par M. Deslon, commandant du détachement de 
Dun , qui, après avoir passe' à la uage un bras de 
la rivière pour fondre sur l'escorte du roi et le dé- 
livrer, et après avoir fait de vains efforts pour tra- 
verser un canal impossi])le à franchir , reviennent 
avec cent hussards qu'ils commandaient nous an- 
noncer qu'ils ont vu , de l'autre côté de la ville , le 
roi et la famille royale repartir pour Paris, au niilielî 
d'une foule de peuple. M. Deslon rend compte à 
M. de Bouille qu'il a été, de sa personne, introduit 
dans Varennes; qu'il a parlé à ce malheureux 
prince qui lui a annoncé son retour à Paris, et l'a 
chargé de dire au général qu'étant prisonnier il 
n'avait plus aucun ordre à lui donner, mais qu'il 
comptait«qu'il ferait tout ce qui dépendrait de lui. 
Il nous rapporte qu'un aide-de-camp de M. de 
La Fayette, envoyé de Paris sur les traces du roi, 
l'ayant rejoint à Varennes, a déterminé ce retour 
en présentant un décret de l'Assemblée nationale, 
et a triomphé ainsi de l'irrésolution de la munici- 
palité qui avait voulu attendre les ordres de cette 
Assemblée, avant de se défaire de ses précieux 
otages : il nous dit qu'il a vu MM. de Choiseul , 
de Damas et de Goguelat, prisonniers; ce qui 
nous indique que toutes les dispositions ont échoué, 
en même temps que l'ari^ivée de l'aide-de-camp de 



J 



DE M. DE EOL'ILLK. iSl 

M. de La Fayette nous montre que la plus essen- 
tielle a été ne'gligée, celle d'intercepter toute com- 
munication avec Paris. M. Dcslon nous dit aussi 
qu'il a appris que la garnison de Verdun était en 
marche avec du canon pour soutenir le mouve- 
ment insurrectionnel des habitans de Varennes et 
de ses environs : enfin il nous fait le détail le plus 
affligeant de la situation où il a trouvé le roi , 
la reine et tout ce qui les entoure, en louant par- 
ticulièrement le courage et la présence d'esprit de 
^M. de Damas et de madame Elisabeth. 

Il était alors plus de neuf heures. Le roi était 
parti à huit. On demande des gués; plusieurs offi- 
ciers et cavaliers de royal-allemand avaient été 
détachés dans ce poste; cependant aucun n'en 
connaît , et notre embarras devient égal à notre 
désespoir. D'abord notre volon!;é unanime est de 
suivre le roi; mais bientôt les chefs et officiers, 
ainsi que le général d'Hoffelize qui était avec nous, 
consultés par -M. de Bouille, lui en démontrent 
l'impossibilité. Ils représentent la nécessité, avant 
d'aller plus loin, de faire du moins rafraîchir les 
chevaux harassés par une marche de neuf lieues 
faite à une a^ure forcée ; et cette observation trop 
fondée, l'avance que les voitures ont déjà sur nous, 
la crainte d'exposer encore plus les jours de la 
famille royale , en lui portant un secours inutile , 
puisque quatre cents chevaux épuisés de fatigue ne 
pouvaient qu'être perdus au milieu d'une multitude 

9* 



1^2 MÉMOIRE 

qni grossissait à chaque pas, tout tlc'cide à la re- 
Iraite la plus pénible qu'aient jamais pu faire des 
hommes remplis des sentimens de l'honneur et 
même d'une juste indignation. La mort nous pa- 
raissait à tous préférable. Nous ignorions si nous 
n'allions pas la rencontrer dans notre retour, et le 
seul regret qu'elle nous présentait était de ne pou- 
voir la rendre utile au roi et à l'Etat. 

La retraite fut donc commandée , et jamais 
ordre ne coûta plus à M. de Bouille. J'ai encore 
et j'aurai toujours devant les jeux l'impression de 
la douleur qui décomposa tous ses traits. Jamais 
je n'oulîlierai cette plainte douce et déchirante, ce 
seul mot qu'il m'adressa quelques momens après 
avec l'accent du malheur, et qui se rapportait à la 
confiance que je lui avais toujours témoignée pour 
le succès de cette entreprise, d'après le bonheur 
qui avait accompagné jusque-là toutes les autres : 
u Eh bien ! direz-vous encore que je suis heu- 
reux ? » 

Le silence et la douleur la plus profonde accom- 
pagnaient nos pas. Le soldat partageait notre cons- 
ternation, et sa morne contenance était un sou- 
lagement, mais aussi un regret de plys pour nous, 
en nous montrant ce que nous eussions pu attendre 
de tels hommes, s'il nous eût été possible de les 
faire agir. Nous marchâmes ainsi au plus petit pas 
pendant neuf lieues , au milieu de la France en 
armes et soulevée de tous côtés. Nous rencontra- 



I 



DE M. DK BOUILLE. IJJ 

mes même plusieurs dëtachemens de garde natio- 
nale des environs , qui se portaient sur Varennes 
tambour battant et drapeaux déployés, et qui, loin 
de nous attaquer, nous rendirent tous les honneurs 
militaires, exemple singulier de la versatilité et de 
l'ignorance de ce peuple qui devenait un instrument 
si terrible dans les mains des factieux qui s'en 
emparaient. 

Arrivés à moitié chemin de notre retraite dans 
un grand village appelé Romagne, nous finies une 
halte pour rafraîchir nous et nos chevaux, et nous 
nous exposâmes aux dangers que ce délai pouvait 
accumuler sur nous, avec cette indifférence que 
produit l'impression d'un grand mallicur irrépa- 
rable. Non-seulement les haJjilans de ce village ne 
nous inquiétèrent point, mais ceux de Dun qui 
étaient maîtres de notre retraite sur la Meuse, nous 
virent revenir sans alarme, et ne nous opposèrent 
pas plus d'obstacles qu'à notre premier passage. 
Enfin notre contenance retint la garde nationale 
de Stenay qui s'était endjusquée sur la route en 
avant de cette ville , sans doute avec de mauvaises 
intentions qu'elle n'osa exécuter, et elle rentra dans 
ses murs avec ro jal-allemand . 

Ce régiment, celui de INassau-infauterie que 
nous trouvâmes en arrière de Dun dans sa marche 
pour nous soutenir, etlesdétachemensdes hussards 
de Lauzun voulaient suivre M. de Bouille hors de 
France; mais dans l'incertitude de la manière dont 



l54 MÉMOIRE 

ils seraient reçus dans les Etats autrichiens, et dont 
il pourrait les y faire subsister, ce gëne'ral se refusa 
à leur de'sir. Il permit seulement à une vingtaine 
d'officiers de ces difïerens corps de l'accompa- 
gner (r). M. de Bouille était entré avec cette 
troupe dans une auberge à la porte de Stenaj, pour 
donnernin moment de repos à nos chevaux que 
nous montions depuis près de vingt heures, lors- 
qu'il fut averti que la municipalité et la garde na- 
tionale de la ville se disposaient à venir l'arrêter. 
IN'ous remontâmes alors à cheval avec la même 
tranquillité, et nous continuâmes notre route aussi 
paisiblement jusqu'à La Ferté, village de la fron- 
tière sur la Chière, qu'il nous fallait passer pour 
nous mettre à l'abri hors du royaume. Les paysans 
armés gardaient le pont de notre côté, et parais- 
saient vouloir nous opposer de la résistance , en 
exécution de l'ordre qu'ils avaient déjà reçu de ne 
laisser sortir personne des frontières; mais nous 
échappâmes à ce danger par la présence d'esprit 
d'un aide-de-camp de M. de Bouille, M. de Ro- 
dais , qui , se détachant aussitôt vers eux , leur an- 
nonça leur général , et leur ordonna de lui rendre 



(i) M. de Bouille forma, avec ses officiers et ceux des mêmes 
corps qui vinrent les joindre quelques jours après, une compagnie 
qu'il établit à Greven -Macheren , dans l'électoral de Trêves , aux 
ordres du baron de Klinglin , conformément aux intentions des 
princes frères du roi et avec l'aulorisation de l'électeur leur oncle. 



DE M. DE BOUILLE. l35 

tous les honneurs qu'ils lui devaient. L'assurance 
de cet officier les étonna tellement qu'ils obéirent 
aussitôt. Ils se mirent en haie, en battant au champ 
pour celui qu'ils devaient arrêter, et nous étions 
à peine passés que , s'apercevant de leur erreur, ils 
se mirent à tirer sur la queue de notre colonne , 
nous tuèrent quelques chevaux , et saisirent une 
de nos voitures. Enfin nous arrivâmes à la nuit 
tombante dans le pays de l'Empereur, à l'abbaje 
d'Orval, dont nous trouvâmes les moines à table , 
étonnés de notre arrivée et consternés de son mo- 
tif, et nous terminâmes à onze heures du soir cette 
trop cruelle et trop mémorable journée. 

Je laisse à l'histoire à tracer les détails de la 
marche du roi et de sa famille vers Paris. Cette 
triste scène fut le prélude du dénoûment ter- 
rible qui termina le règne et la vie de ce roi et de 
cette reine infortunés, et dont la France aura tou- 
jours à gémir. Les trois gardes-du-corps enchaînés 
sur le siège de la voiture du roi; le reste de ses 
fidèles serviteurs captifs ou fugitifs ; une foule de 
peuple grossissant à chaque pas, et insultant au 
malheur de son monarque; M. de Dampierre lui 
offrant, au milieu des injures de la populace, le 
courageux hommage d'un loyal sujet, et en rece- 
vant le prix sous ses yeux , par une mort cruelle ; 
la joie triomphante et dédaigneuse de l'Assemblée 
nationale et de M. de La Fayette, s'exaltant en 
raison de la frayeur dont la fuite du roi les avait 



l36 MÉMOIRE DE M. DE BOUILLE. 

frappés : tout ce tableau tragique demande une 
plume plus habile que la miemie. Il m'en a déjà 
assez coûté d'en esquisser l'ensemble et d'arrêter 
mon esprit sur les résultats comme sur les circons- 
tances de ce désastreux événement. 



FIN DU MEMOIRE DE M. DE BOUILLE. 



PIECES 

RELATIVES A CE MÉMOIUE. 



]N? 1. 

Teneur de l ordre du roi , remis au cumtnandant de chaque 
détachement. 

DE PAR LE ROI. 

iVJLoN intention étant de me rendre à Montmedy le 20 juin pro- 
chain , il est ordonné au sieur de Bouille , lieutenant-général en 
mes armées , de placer des troupes ainsi qu'il le jugera convenable 
pour la sûreté de ma personne et celle de ma famille sur la route 
fie Châlons-sur-Marne à Montmedy, voulant que les troupes qui 
seront employées à cet effet exécutent tout ce qui leur sera prescrit 
par le sieur de Bouille , les rendant responsables de l'exécution 
des ordres qu'il leur donnera- 

Fait à Paris, le i5 juin lyqi. 

LOUIS. 

Suivait l'ordre particulier de M. de Bouille à chaque coninian - 
liant de détachement, en vertu et en exécution fie Torche ci-dessus. 

i\" 1. 

Etal et emplacement des détachemens disposés suiuant la volonté du 
roi, pour son escorte jusqu'à Montmedy ^ et approuvés par Sa 
Majesté. 

1. A Ponl-de-Sommevelle. Pi'emière poste en-deçà de Chàlons-sur- 

Marne. . . 4o hussards de Lauzun. 

Conduits par M. Boudet , sous-lieutenant, et par 
M. de Goguelal , oflicier d'étal-niajor , et devant 



l38 PIÈCES 

être rejoints par M. le duc de Choiseul , co- 
lonel de Royal-dragons, qui devait en prendre 
le commandement. Ce détachement , après avoir 
conduit ou suivi le roi jusqu'au suivant, devait 
intercepter la communication de Saintc-Mene- 
hould avec Paris. 
2 A Salnte-Menelîould 4o dragons du l'éginient royal , 

Commandés par M. Dandoins , capitaine dans ce 
régiment, et informé du secret. 

3. A Clermont i4o dragons de royal et Monsieur, 

Commandés par M. le comte Charles de Damas, 
colonel de ce dernier régiment, et informé du 
secret. 

4. A Yarennes 6o hussards de Lauzun , 

Commandés par M. Rohrig , sous-lieutenant. (On 
a dit pourquoi ce détachement, qui est devenu 
si important, était confié à un officier aussi su- 
balterne. ) 

Là se trouvait aussi le relais de chevaux de M. de 
Choiseul et de M. de Bouille , destinés à con- 
duire la voiture du loi jusqu'à Moulmédy, et au- 
près de ce relais un des fils du général. 

5. A Dun. Oîi il y avait un pont sur la Meuse. . loo hussards du 

même régiment. 

Commandés par M. Deslon , chef d'escadron, dans 
le secret. 

6. A Mouza. "Village entre Dun et Slenay. . 5o cavaliers de ro^al- 

alleraand, 

Commandés par M. Giintzer , chef d'escadron. 

g. A Stenay Royal-allemand , fort de 3oo hommes , 

Commandés par M. de Mandell, lieutenant-colonel, 

qui avait été la veille informé du secret. 

C'est là qu'il était convenu que le général de- 
vait se tenir et y attendre les nouvelles de l'ap- 
proche du roi. 



RELATIVES A CE MÉMOIRE. I Sg 

N° 3. 

Etat nominatif des troupes sur lesquelles M. de Bouille comptait 
pour former le premier rassemblement à Montmédy, et qui dé- 
liaient s'y réunir les 2/, 22 et 23 juin. 

INFANTERIE. 



i de Metz 4 

)nts . . j 



(i) Bouillon , à Montmédy a bataillons. 

Castella-suisse. 
Royal-Deux -Por 

Nj rri • 11 /I bataillon était déiàN 
assau , de Thionvdle ( . ,r . ,, ' 1 . . a 
' \ a Montmédy. / 

Koyal-Hesse-Darmstadt , de Mezières 2 

Reinach-sulsse , de Maubcuge a 

12 bataillons. 

CAVALERIE. 

Royal-allemand , de Stenay 3 escadrons. 

Esterhazy-hussards , de Sedan et Mezières. ... 4 

LauziHi , if/e/7z, des environs de Stenay 4 

Chamborant , idem , de Longwy 2 

Chasseurs de Champagne , à Montmédy. ... 2 
Rojal. 
onsieur, 

Chasseurs de Flandre , d'Étain 1 

Dauphin-dragons , de ThionviUe 3 

Berchiny-hussards , de Sarre-Louis 2 



-, . " > dragons , de Clerraont 2 

Monsieur, j 



20 escadrons. 



Nota. Un équipage complet de seize pièces de campagne , avec 
leur approvisionnement, était l'endu à Montmédy dès le 1*''" mars. 



(1) Le mouvement d'insurrection qui, comme on Ta vu dans le cours 
de ce Mémoire, se manifesta quelques jours avant dans ce régi- 
ment, avait obligé de l'éloigner de Montmédy, et ces deux bataillons 
ne pouvaient plus en conséquence être compris dans les forces sur 
lesauelk'S ou comptait. 



l4o PIÈCES 



N" 4. 



Lettre du rui à 31. le maïquis de Bouille {1). 



Paris, 3 juillet J791. 

Yous avez fait votre devoir, Monsieur; cessez de vous accuser. 
Cependant je conçois votre affliction : vous avez tout osé pour 
luoi , et vous n'avez pas réussi. Le destin s'est opposé à mes pro- 
jets et aux vôtres ; de fatales circonstances ont paialysc; ma vo- 
lonté , votre courage, et ont rendu nuls vos préparatifs. Je ne 
murmure point contre la Providence ; je sais que le succès dépen- 
dait de moi ; mais' il faut une ame atroce pour verser le sang de ses 
sujets , pour opposer une résistance et amener la guerre civile en 
France. Toutes ces idées ont déchiré mon cœur , toutes mes belles 
résolutions se sont évanouies. Pour réussir il me fallait le cœur de 
Néron et l'aine de Callgula. Recevez , Monsieur , mes remercî- 
mens : que n'est-il en mon pouvoir de vous témoigner toute ma 
reconnaissance ! 

LOUIS. 



(i) Cette lettre fut écrite par le roi à M. de Bouille, non, comme 
M. de Choiseul le présume (page 124), en réponse à une lettre particu- 
lière de celui-ci , mais à l'occasion de celle qu'il avait cru devoir adres- 
ser à l'Assemblée nationale, en date de Luxembourg, 26 juin i79J- 
M. de Bouille s'y accusait, comme on le sait, d'avoir été l'auteur ^1 m 
projet du départ du roi qui n'avait fait que céder à ses instances et à 
ses vives sollicitations. Son objet était de détourner du roi et de la 
famille royale la fureur du peuple, en la dirigeant sur lui-même, et 
d'intimider les ennemis de ce prince et de la royauté. Le roi, tout en 
pénétrant et en appréciant les motifs qui avaient inspiré à M. de 
Bouille cette démarche, ne jugea pas qu'elle dût remplir le but qu'il 
sY'kiil proposé; et c'est pour le lui indiquer que Sa Majesté lui adressa 
celte lettre, si propre, par son noble exemple, à calmer tout ressenti- 
ment. 



T^ELATIVKS \ CF. MÉMOIRE. T ij T 

N° 5. 

Extrait d'une lettre de monseigneur comte d\lrlois à M. le 
marquis de Bouille. 

Bruxelles, le 28 juin 1701. 

J'ai reçu votre letli'e , Monsleiu', et le chevalier de Rodais m'a 
donné tous les détails dont vous l'aviez chargé de m instruire. Nos 
maux sont à leur comble , et mon cœur est cruellement affecté ; 
mais mon ame est trop accoutumée au malheur pour que rien 
puisse l'abattre , et réuni avec Monsieur , ni'honorant d'être son 
second ou de ne faire qu'un avec lui, mes forces sont plus que 
doublées , et nous ne désespérerons jamais du salut de notre roi ni 
de celui de notre patrie. 

Votre conduite et votre dévouement méritent nos éloges et notre 
reconnaissance. Nous acceptons avec plaisir l'offre de vos services; 
nous emploierons utilement votre zèle, vos talens. Nous ne néglige- 
rons aucune occasion de vous bien prouver à quel point nous 
comptons sur vous. 

Dans mon particulier vous savez combien i'ai toujours dé- 
siré vous témoigner ma vraie confiance : la noblesse , la fermeté 
et la suite de votre conduite ont encore redoublé mon estime et 
tous les sentimens que vous m'avez inspirés depuis long-temps. 

Le Comte d'Artots. 

Décret de r Assemblée nationale , du /5 juillet /yp/. 

L'Assemblée nationale, après avoir entendu le rapport des 
comités diplomatique , militaire , de constitution , des recherches , 
des rapports, de révision et de jurisprudence criminelle; attendu 
qu'il résulte des pièces dont le rapport lui a été fait , que le sieur 



l42 PIÈCES 

Bouille , général des armées françaises sur la Meuse , la Sarre , 
la Moselle , a conçu le projet de renverser la constitution ; qu'à cet 
effet il a cherché à se faire un parti dans l'empire , sollicité et exé- 
cuté des ordres non contre-signes, attiré le roi et sa famille dans 
une ville de sou commandement , disposé des détachemens , fuit 
marcher des troupes vers Montmédy et préparé un camp vers 
cette ville, cheixhé à corrompre les soldats , à les engager à la 
désertion pour se réunir à lui, et sollicité les puissances étran- 
gères à faire une invasion sur le tenitoire français; arrête : 

1°. Qu'il y a lieu à accusation contre le sieur Bouille, ses com- 
plices et ses adhérens , et que son procès lui sera fait et parfait 
par-devant la haute-cour nationale provisoire , séant à Orléans ; 
qu'à cet effet les pièces qui sont déposées à l' Assemblée nationale 
seront adressées à l'officier qvii fait auprès de ce tribunal les fonc- 
tions d'accusateur public. 

2°. Qu'attendu qu'il résulte également des pièces dont le rapport 
lui a été fait , que les sieurs Heyinan , Klinglin et d'Hoffelize , ma- 
réchaux-de-camp dans l'armée de M. cTe Bouille ; Desoteux , adju- 
dant-général , et Bouille fils , major d'hussards; Goguelat, aide- 
de-camp ; Choiseul- Stainville, colonel du premier régiment de 
dragons ; Mandell, lieutenant-colonel de royal-allemand; de Fer- 
sen , colonel de royal-suédois; de Valory, de Malden et Diimous- 
tier, anciens gardes-du-corps , sont prévenus d'avoir eu connais- 
sance du complot du sieur Bouille, et d'avoir agi dans la vue de 
le favoriser, il y a lieu à accusation contre eux , et que leur pro- 
cès leur sera fait et parfait par-devant la haute-cour nationale 
provisoire. 

5". Que les personnes dénommées dans les articles précédons, 
contre lesquelles il y a lieu à accusation , qui sont et seront ari;ê- 
tées par la suite, seront conduites , sous bonne et silre garde, dans 
les prisons d'Orléans, et que les proc(';dures commencées au tri- 
bunal du premier arrondissement de Paris , et dans tous autres , 
seront renvoyées , avec les accusés , devant le tribunal de la même 
ville , seul chargé de la poursuite de cette affaire. 

4°. Que les sieurs de Damas, Dandoins , Valcourt , Morassin , 
Talon , Florac et Rjm\ , les sieurs Latoar, lieutenant au premier 
r('giment de dragons; Tschoudy, sous-lieutenant au régiment de 
Castella-suisse; Bridge, écuyer du roi, et madame deTourzel, res- 



RELATIVES A CE MÉMOIRE. l43 

teront en ëlat d'arrestation jusqu'après les informations prises , 
pont sur icellos être statué ultcrieurcincut sur leur sort. 

5". Que les dames Brunier et Neuville seront mises en liberté. 



N" 



7' 



Lettre r/e madame la comtesse de TIaugej-t à M. le marquis de 
Bouille au nom de M. de Goguelat. 



Charleville, le 23 juillet 1791. 

Le malheureux Goguelat, Monsieur le marquis, avec lequel 
i'ai su, malgré tous les obstacles , me procurer des relations dans 
,sa prison , me charge de vous prier en son nom d'écrire à l'As- 
semblée nationale , qu'ayant lu dans les papiers publics que 
M, de Goguelat était accusé d'avoir eu connaissance et favorisé le 
projet du départ du roi ; vous vous empressiez de déclarer que 
vous n'aviez jamais employé cet officier à rien qui fût relatif 
à cette entreprise dont il n'avait jamais eu connaissance; que les 
différentes missions dont vous l'aviez chargé parliculièrement , 
telles que des reconnaissances dans l'entre-Sambre et Meuse, des 
établissemens de postes pour empêcher l'exportation des grains , 
etc. , quelques courses hois des frontières , et , en dernier lieu , la 
visite de quelques établissemens militaires , étaient toutes les rela- 
tions que vous aviez eues avec lui ; qu'en dernier lieu encore vous 
lui aviez fait porter des ordres à différens commandans et détache-- 
mens , relativement à un convoi d'argent ; que vous déclariez 
en outre que cet officier n'avait jamais été votre aide-de-camp ; 
que vous ne l'aviez jamais vu que quatre ou cinq fois, et que vous 
vous étiez intéressé à son avancement sur les comptes avantageux 
que vous avaient rendus plusieurs officiers-généraux , et parlicu- 
lièreraentM.Hallot, maréchal-de-camp, sous lequel cet officier ser- 
vait à Givet. M. de Goguelat se persuade, Monsieur le marquis , 
que cette déclaration de votre part peut lui être d'une grande utilité 
dans sa défense ; je m'empresse de vous la faire parvenir mot à 
mot , compie il me l'a fait remettre. L'intérêt que vous devez pren- 



l44 PIÈCES 

dre à lui ne me laisse aucun doute que vous saisirez tous les 
moyens qui seront en votre pouvoir de soustraire cette victime de 
son amour pour son roi et de son zèle pour seconder vos projets au 
malheureux sort qu'indubitablement on lui destine, s'il ne reste 
aucun moyen de le sauver. Personne mieux que vous ne peut ap- 
précier ce qu'il a fait. Je le recommande donc à votre cœur sen- 
sible'et généreux. Ne tardez pas un moment à écrire la lettre qu'il 
vous demande , puisqu'il paraît la désirer vivement, et que d'un 
instant à l'autre il peut être transféré à Orléans. En attendant , 
son procès s'instruit à Mezières par le tribunal du district. 

Il est inutile sans doute , Monsieur, de vous recommander de ne 
pas me faire l'honneur de me répondre: je m'expose déjà beau- 
coup en vous écrivant. Je fais passer ma lettre furtivement et à tra- 
vers tous les postes de nos geôliers nationaux , pour être mise à la 
poste de Luxembourg par une de mes connaissances dans cette 
pi'ovince. Cependant si vous aviez quelque chose dune importance 
majeure à faire passer au malheureux Goguelat, vous pourriez 
l'adresser sous enveloppe à M. le curé de Bohan , village de la 
province de Luxembourg, à quatre lieues de Charleville. Je cour- 
rais une seconde fois les risques et le danger de faire entrer en 
France ce que vous m'enverriez. 

J'ai l'honneur d'être avec la considération la plus distinguée , 
Monsieur le marquis , votre très-humble et très-obéissante ser- 
vante, 

COMTLSSE DE HaUGEKT, 
Hée Baronne Dcsprez, 



RELATIVES A CE MEMOIRE. 



145 



N"8. 



Etal des sommes reçues du roi par M. le marquis de Bouille , re- 
mis par celui-ci aux princes , frères de Sa Majesté , et revêtu 
de leur décharge. 

J'ai reçu du roi, en assignats , la somme de. . . . 990,000 liv. 

Je les ai confiées , pour la facilité du change , à dif- 
férentes personnes sûres et chefs des corps, et je les ai 
réparties de la manière suivante. Les reçus sont ci- 
joints. 

SAVOIR : 



Il y a, sur cette som- 
me , ]5o,ooo livx en 
lettres de change dont 
j'ai pris 24, 000 liv. , se- 
lon l'autorisation du 
roi. J'aurai l'honneur 
de prévenir Monsieur 
du moment oii il 
pourra faire usage du 
billet de 45o,ooo liv. , 
sans corapi omettre' 
l'officier qui a prèle 
son nom. 

Il est dû à M. Au- 
geard, secrétaire de 
la reine, 0000 livres 
que je lui ai emprun- 
tées pour la subsis- 
tance des officiers réu- 
nis à Greven-Mache- 1 
ren. 



Ils sont perdus. 



M. de Tschoudy, lieutenant au 
régiment de Castella-suisse , a été 
chargé d'aller à Francfort et à \iv. 

Paris pour échanger la somme de 600,000 

Il a reçu pour frais de voyage 
et gratification* 1,000 

Nota. Les i5o,ooo liv. en assi- 
gnats ont produit , comme on le 
verra par les pièces, 4,843 1. sterl. 
dont on a retiré 960 l. sterl. fai- 
sant la somme de 23,5i2 liv. de 
France. 

MM. le duc de Choiseul et le 
comte Charles de Damas ont reçu 80,000 

M. le duc de Choiseul, à son 
départ pour Paris , le 9 juin, s'est 
chargé d'une somme de 1 7 ,000 liv. 
que je n'avais pu échanger. . . . 17,000 



698,000 



l46 PIÈCES 

liv, 
De Vautre part 698,000 

On pourrait les re- f ^^- ^^ comte de Bosen , colonel 
couvrer. l des hussards de Chamborant . . 25,ooo 

Ils ont été saisis par f M. le comte Hamilton , colonel 
la nation. \ du légiraent de Nassau 100,000 

Il vient d'arriver f 
dans l'instant et rap- ) M. Acion , colonel des hus- 

porte 24,000 liv. en j sards de Saxe 5o,ooo 

assignatsetonespèces. { 

Il est arrêté et con- | M. le clievalier de Mandell , 

diiit à Paris. Ce dépôt l i- . * 1 1 i in 

T .. A. 1 - i < lieutenant-colonel de roval-alle- 

doit être regarde com- J ■^ 

me perdu. [ m^^^A 3o,ooo 

n doit en avoir ( M. le chevalier Diiplessls,lieu- 
sauvé une partie en / tenant-colonel des chasseurs de 
assignats. y Champagne 4o,ooo 

„ , , ( M. de La Salle , commissaire- 

Un les croit perdus. < , ' 

l ordonnateur a Metz 6,000 

Plus , entre mes mains .... 62,000 

ToTAii 990,000 

Les 62,000 liv. qui me restaient entre les mains , en as- 
signats , ont produit 5o,ooo 

Qui ont été employés , 

SAVOIR : 

A MM. d'Hoffelize, de Klingliu , de Heyman , 
et quelques officiers , tant pour leurs différens 
préparatifs, que pour leur procuver les moyens -■ 
de se sauver en cas d'événemens malheureux . . . 16,000 

Aux officiers et détachemens employés à prépa- 
rer et assurer le passage du roi 26,000 

Pour acheter aux fournisseurs des approvi- 
sionnemeiis préparés pour le rassemblement des 
troupes. 8,000 

Total 5o,ooo 

Nota On a des reçus pour la somme de 901,000 liv. 



RELATIVES A CE MÉMOIRE. l/^J 

Ou ne peut en avoir pour celle de 62,000 livres 
qui ont élé données de la main à la main et 
dans un moment fort pressé. 

A Luxembourg , le 29 juillet 1791 , 

Sl^né Bouille. 

Nous , princes et frères du roi de France, déclarons que le sieur 
marquis de Bouille nous a remis copie du présent état de lui cer- 
tifié véritable dont nous le déchargeons. A Schombornlust, le 
deux octobre mil sept cent quatre-vingt-onze. 

Louis-Stanisi,as-Xavier. 
Chaules-Philippe. 



N" 



Lettre de M. le duc de Choiseul à M. le marq^uls de Bouille. 

Paris, 4 novembre 1791. 

Les divers ëvénemens qui se sont succédés m'ont privé d'avoir 
avec vous des relations qu'il me sera toujours bien doux de conser- 
ver , mon cher général. J'avais chargé le comte Charles de Damas 
de vous renouveler l'expression de tous mes sentimens attachés et 
de vous dire combien j'enviais le plaisir qu'il aurait de vous revoir 
plaisir qu'il ne m'est pas permis de partager, mais dont je sentirais 
tout le prix. Je sais le vif intérêt que vous avez témoigné pour moi 
lors de mon arrestation et pendant tout le temps de ma prison ; j'en 
conserverai à jamais une vraie reconnaissance, et j'espèie pouvoir 
enfin un jour vous l'exprimer moi-même. Jamais événement plus 
extraordinaire et plus désastreux n'aura influé sur la situation de 
la France , et sa non réussite est le malheur le plus affreux pour la 
chose publique , et le regret le plus éternel pour ceux qui y coo- 
péraient. 

Je suis chargé par le roi de vous demander différentes choses 
relatives aux sommes d'argent destinées à son voyage à l'époque 



l48 PIÈCES- 

flu mois de juin. Il a fait prendre des informations sur cet objet, el 
il lui a été rendu compte que M. de S... , officier suisse , avait 
porte à échanger six cent mille livres à Francfort , et qu'une partie 
del'argenl comptant échange à P.lclz et dans les environs avait été 
déposée, dans la caisse du régiment de Nassau-infanterie , par 
M. Hamilton. On est instruitaussi que lorsque ce régiment revint 
à Metz après l'arrestation du roi , cet argent fut réuni à la masse 
du régiment par M. de Montesquiou , envoyé alors comme com- 
missaii-e de l'Assemblée. Il serait nécessaire , afin que le roi pût 
faire retirer cette somme de cette caisse , que vous envoyassiez la 
note de l'argent qui y était déposé avec une déclaration de vous, 
par laquelle vous certifiez que cet argent appartient au roi. Je suis 
chargé de vous la demander , et en même temps de vous demander 
les moyens de faire rentrer dans les mains du roi l'argent qui 

n'aura pas été dépensé à cette époque. Il sait que M. deTsch 

avait tiré à Francfort des letties de change pour six cent mille fr., 
en défalquant le change ; que M. de Tsch... les a passées à votre 
ordre à son retour à Metz , et, d'api es tous ces renseiguemens , 
il désire que vous fussiez ce qui est nécessaire pour les lui faire 
rentrer , et pour avoir le compte de ces différentes sommes. Je 
viens de lui rendre le mien sur l'argent que vous m'aviez remis. 
En voilà un double que je joins à ma lettre , et comme vous avez 
mes billets pour la somme de quatre-vingt-seize mille cinq cents 
livres , je les échangerai contre une décharge , lorsque je serai à 
portée de les ravoir. Si, dans les comptes que vous rendrez au roi 
sur CCS objets , il y a des choses particulières , et sur lesquelles 
vous ne voulez pas que personne ne connaisse , adressez-les di- 
rectement au roi sous votre cachet et sous mon enveloppe , et je le 
remettrai fidèlement et vous ferai passer la réponse. Ne m'écrivez 
jamais par la poste , mais servez-vous , pour votre réponse , d'une 
occasion sûre : vous sentez les inconvénicns de la publicité , et 
d'ailleurs j'ai oi-dre de traiter cette affaire secrètement avec vous , 
et n'oubliez pas de me donner les moyens de retirer cet argent qui 
est dans la caisse de Nassau-infanterie. Nous croyons que votre 
attestation des sommes et qu'elles appartiennent au roi, suffira.... 
( Sun eut lies léjlcxiuns politiques et relatives aux circonstances 
que je crois convenable et que l'on jne saura peut-être même 
quelque gré de supprimer ) Je sci'ais bien heureux , Monsieur le 



r.El.ATIVES A CE MKMOIP.E. l /fij 

marquis , Je pouvoir vous parler de tous mes sciitiuictis cl du désir 
extrême que j'ai de vous eu convaincre. IMes devoirs nie retiennent 
ù Paris. Vous savez que j'ai^quitté mon rcgimeut ; c'est le premier 
acte de liberté que j aie fait. Je voudrais avoir un moyen de vous 
écrire habituellement sur les choses qui vous intéressent : la poste 
m'est interdite , car , étant suspect , mes lettres sont ouvertes ; 
mais je piotiterai des occasions , et il me sera toujours précieux de 
vous renouveler Ihommage de l'attachement le plus fidèle, le plus 
inviolable et le plus sensible. Recevez-en , je vous supplie , la 
sincère assurance , et que je m.éi itérai toujours l'estime , l'amitié et 
la confiance dont vous m'avez honoré. 

CnoisEUL Statnville. 

]\° lO. 
Lettre du même au même. 

Paris, ce i G janvier 1J92. 

J'ai reçu, Monsieur le marquis, la lettre que vous m'avez fait 
l'honneur de m'écrire , ainsi que le compte qui y était joint. J'ai 
remis l'un et l'autre sous les yeux du roi , et il a conservé le 
compte dans son porte-feuille. Il m'a ordonné de vous marquer , 
Monsieur le maïquis , ijue vous étiez injuste de croire que l'on 
vous avait desservi dans son esprit et dans celui de la r.... ; per- 
sonne n'en a eu le projet, et personne n'y aurait i-éussi. Yous avez 
exécuté les ordres que vous aviez reçus. Une fatalité désastreuse a 
tout fait manquer au moment du succès. Ce malheur est trop af- 
freux pour l'aggraver encore par des soupçons et des reproches ; 
les personnes les plus intéressées dans cette époque remarquable 
en supportent le malheur avec la résignation et le courage qu'on 
ne peut assez admirer. A l'égard des sommes, etc. etc.. ( Suit la 
répétition de la plupart des détails pécuniaires qui se trouvent 

dans la lettre précédente ) Je ne puis que vous répéter l'ordre 

formel que j'ai reçu de vous assurer que rien n'était moins 
fondé que l'idée d'avoir pu perdre dans l'esprit de l'un et de 
l'autre ( le roi et la reine ).... Permettez-moi d'ajouter combien 



l5o PIÈCES 

votre lettre m'est prdcieuse pour ce qui m'est personnel ; vous 
rendez justice à mes senlimens et à mon attachement pour vous. Je 
la conserverai à jamais. Elle me sera .un titre bien glorieux , et 
j'aime à la tenir de votre justice et de votre opinion. Permetlez- 
moi de vous prier de m'accuscr par une occasion la réception de 
cette lettre. Il m'est intéressant d'être sûr que vous l'avez reçue , 
et recevez , Monsieur le marquis , l'hommage de l'attachement le 
plus inviolable et de tous les sentimens que je vous ai voués de- 
puis long-temps et à jamais. 



N° 



1 1 . 



L/ettre du même au même. 

Londres, le 12 août 1800, 

En sortant de la longue et dangereuse prison de plus de quatre 
années que j'ai subie en France, Monsieur , les premiers ouvrages 
qui ont dû m'occuper sont vos Mémoires et ceux de M. Bertrand 
de Molleville. En reconnaissant , dans les relations que chacun 
d'eux renferme , le sentiment d'honnêteté qui vous a engagé à ne 
m'indiquer que par une lettre qui n'est même pas l'initiale de mon 
nom, je n'ai pu me défendre de la plus haute surprise et d'une 
véritable affliction de la manière aussi injuste que peu fidèle dont 
vous parlez de ma conduite. 

Je devrais peut-être ne pas me plaindre , Monsieur , d'après le 
jugement que vous portez du feu duc de Choiseul , mon oncle, et 
dont je m'honore d'être le fils d'adoption. J'aurais léclamé per- 
sonnellement votre justice à cet égard , si j'avais le malheur de 
survivre à sa respectable veuve ; mais elle vit ; elle m'a chargé de 
vous présenter ses réclamations , je les joins ici, Monsieur; et c'est 
pour moi un bonheur , vu la différence de nos âges et la vénéra- 
tion que j'ai toujours eue pour vous , de n'avoir pas à remplir le 
devoir triste, mais sacré, de relever l'opinion que vous avez 
voulu répandre sur son ministère. Un seul droit ne peut m'être 
ôté, Monsieur ; c'est celui de défendre ma conduite , de rectifier 



I 



RELATIVES A CE MEMOIRE. 131 

vos lécils , de les comparer les uns aux autres , et de rétablir avec 
modestie les faits qui me concernent, faits dénatures par vous. 
C'est l'erreur de votre mémoire , Monsieur , et non celle de votre 
justice : il n'est pas surprenant qu'après six années , et après l'ac- 
cuinulatiou des événcmens divers , vous ayez oublié ou mal 
rendu des faits qui n'oul peut-être d'importance que pour moi 
seul. 

Si j'avais su votre projet d'entretenir le public au bout de six 
ans de cette affaire , je vous aurais supplié de joindre mes souve- 
nirs aux vôtres ; je les aurais confiés à votre loyauté , et , si quel- 
ques personnes ont pu avoir des torts involoutaires , ma réclama- 
lion se serait jointe à vos scutimens pour les couvrir ; mais c'est 
pendant mon absence , pendant que j'étais sous le couteau , et 
peut-être dans une situation à n'eu jamais revenir , que paraissent 
des relations oii tout le monde a raison, et oii seul j'ai tort. Ali ! 
Monsieur , est-ce là votre justice , est-ce là votre impartialité gé- 
néreuse ? 

A mon arrivée à Londres, vous étiez aux îles ; votre absence me 
défendait de réclamer ; à votre arrivée , vous étiez souffrant , et je 
me serais à jamais reproché d'avoir troublé les momcns de tran- 
quillité nécessaires à votre rétablissement. C'est pourquoi j'ai at- 
tendu jusqu'aujourd'hui à vous présenter les réclamations de ma 
tante la duchesse de Choiseul. Yotre justice éclairée rendra le 
calme à son ame , en rendant hommage à la vérité. 

Je n'entrerai pas ici dans les détails de ce qui m'est personnel ; 
la relation que je publierai un jour répondra à tout. Permettez- 
moi de me borner ici à quelques simples observations. 

Il m'est reproché, dans celles qui ont paru, d'avoir dit aux déta- 
chemens stationnés à Sainte-Menehould et à Clermont de ne plus 
attendre le roi. — Mais , Monsieur , ni M. de Goguelat, ni moi, 
u'avons passé dans aucime de ces deux villes ; c'est même avoué 
dans un autre endroit, en disant que je pris une autre roule; ainsi 
ce propos tombe de lui-même , la preuve en est que les détache- 
mens éraient prêts : celui de Sainte-Menehould , composé de qua- 
rante dragons de mou régiment , l'était si bien , que Drouet ( de 
votre aveu même) n'osa pas tenter d'y faire arrêter le roi. 

U en fjt de même à Clermont, et si ceux qui ont fait les rela- 
tions y eussent clé , ou eussent causé avec M. le comte Chailes 



1D2 PIECES 

de Damas , ils n'auraient pas dit qu'il avait ete dans le cas de sup- 
poser que c'était le roi qui venait d'y passer , car il causa avec 
lui et avec la gouvernante des cnfans de France, à la portière, 
pendant le temps qu'on relayait. Le seul détachement sta- 
tionné à Varennes n'était pas prêt ( celui de Dun passa la nuit 
à cheval ). Quel motif de sécurité plus puissant pouvait-on 
avoir , Monsieur , quand on pensait que c'était à quelques 
lieues de vous, et dans un poste oii était le fils cadet du général , 
que le roi allait passer ? M. de Damas la partageait si bien , cette 
sécurité , qu'exécutant vos ordres de partir de Clermont une heure 
après le passage du roi, il n'éprouva pas la plus légère inquiétude 
de la défection de son régiment , ne doutant pas que le roi ne fût 
déjà parti et rendu près de vous , Monsieur. 

Pai'don de réveiller en vous ces souvenirs si affligeans , de rap- 
peler la fatalité qui rendit nul à ce poste le zèle des personnes 
chargées de votre confiance ; mtiis je suis forcé de retracer la vé- 
rité. Je me serais trouvé bien plus heureux de n'avoir jamais à 
vous offrir que le tribut de mon dévouement, et il m'est doulou- 
reux d'être forcé de me défendre. 

Vous remarquerez aussi , Monsieur , que vos reproches ne sont 
nullement fondés relativement à l'établissement des relais à Va- 
rennes , puisque j'eus l'honneur de vous remettre à Metz un billet 
par lequel j'ordonnais à mes gens de vous obéir connne à moi- 
même ; billet dont la personne chargée de vos ordres fit usage pour 
les placer. Car , étant à Paris et partant dix heures avant !e roi , 
selon ses ordres , je ne pouvais placer ces relais à quatre-vingts 
lieues de-là ; aussi dites-vous ensuite que cefut M. de Goguelat qui 
les plaça. Pourquoi donc m'en faire un reproche quelques lignes 
plus haut , puisque cet objet ne me regardait pas , et ne ponvait 
me regarder ? De même , Monsieur , vous me reprochez de ne pas 
vous avoir fait avertir à Stenay , lors de l'arrestation du roi. Vous 
avouez ensuite que M. votre fils cadet partit pour aller vous join- 
dre à l'instant de l'arrestation du roi , et que je n'arrivai à Varen- 
nes qu'une heure et demie après ; ainsi M. votre fils avait une 
heure et demie d'avance sur l'homme que je vous envoyai au mo- 
ment même que j'entrai dans Varennes. Vous dites que le roi fut 
étonné en y arrivant de n'y point trouver ni M. de Goguelat, ni 
moi. Oh ! vous vous trompez , Monsieur ; non , ce n'est pas moi 



RELATIVES A CE MÉMOIRE. l55 

que le roi fut surpris de ne pas y voir. Dans le prooès-verbal que 
vous fîtes dresser, et que vous avez remis à IM. Bertrand , il est dit : 
Que l'ofEcier qui commandait le détachement à Varennes avait 
ordre de s'assurer de tous les passages, de les faciliter par la force, 
de tenir sa tronpe prête ; rien de tout cela ne fut exécuté. Plus 
loin , dans le même procès-verbal , il est dit : Que le commandant 
de ce détachement , au lieu d'obéir à son supérieur , partit immé- 
'diatement de Yarennes , disparut , et laissa sa troupe à un subal- 
terne qui tint constamment ses hommes dans l'inaction. Je vois là, 
Monsieur, que le roi a passé à tous les autres postes ; que ce n'est 
qu'à Yarennes oii les précautions furent négligées et que la fa- 
mille royale en fut la victime. \ous teiminez l'exposé rédigé par 
vous-même , en disant qu'ayant demandé de mes no uvelles et de 
celles de M. de Goguelat , à peine put-on vous en donner , et que 
vous n'en entendîtes plus parler. Vous avez sans doute oublié , 
Monsieur, l'Inquiétude que vous daignâtes avoir lorsque succes- 
sivement on vous dit que j'étais arrêté , blessé ou tué. Yous sûtes 
ensuite Ijue n'ayant pas voulu quitter le roi , qu'ayant préféré 
notre devoir à notre sûreté , M. de Damas , M. de Goguelat et moi 
fûmes long-temps entre la vie et la mort; que nous fûmes mis au 
cachot à\arennes , conduits ensuite dans les piisons de \erdun; 
M. de Goguelat, qui était blessé , dans celles de Mezières ; que je 
fus mis en accusation par l'Assemblée nationale et conduit dans 
les prisons de la haute-cour d'Orléans ; que le roi a dit hautciuent 
que , parmi les motifs d'acceptation de la constitution , il avait eu 
celui de nous sauver la vie, et que rendu près de sa personne , et 
n'ayant été séparé de lui qu'à l'instant oli il fut mis au Temple, je 
n'ai cessé d'être comblé de marques de sa bonté, de sa confiance , 
de sa protection , ainsi que de celles de la relue. Je n'avais pas dé- 
mérité à leurs yeux dans cette occasion importante, et leur suf- 
frage est ma plus éclatante réponse. 

Mais, Monsieur, puis-je oublier que j'eus le bonheur de voir 
ma conduite mieux appréciée par vous ? Puis-je oublier cette lettre 
honorable, en réponse à celle que j'eus l'honneur de vous écrire de 
la part du roi, relativement à des objets pécuniaires, dans laquelle 
vous me dites : Je sais qu'on m'a desservi près du roi ; Je sais que 
ce n'est pas vous ,- mais des personnes qui ont des reproches à se faire 
cherchent à me donner des torts. Si tout le monde eût fait son devoir 



l54 PIÈCES 

co/n/ne vous , Monsieur , nous ne serions pas dans la position oit 
nous sommes. 

Croyez, Monsieur, que votre siiffragea clcet sera toujours pour 
moi une gloire et un bonlieur , et qu'il m'est bien ])enible d'entrer 
avec vous dans une discussion aussi affligeante. 

Acceptez, je vous supplie, l'iiommage que j'aime à rendre au 
geuc'ral sous lequel j'ai été heureux de servir, et l'assurance des 
scntimcns avec lesquels 

J'ai riionncur d'être, etc., etc. 

Signé DTTc DE CnoisEirL. 

N» 12. 
Réponse de M. le marquis de Bouille à M. le duc de Choiscul. 

Lon.lres, le i { août 1800. 
J'ai reçu , IMonsieur, les deux pièces que vous m'avez adressées , 
relativement aux articles de mes Mémoires qui couceiueut feu 
M. le duc de Choiscul et vous, et je commenceiai par répondre à 
ce qui regarde le premier. 

Je regretterais iufmiment que ce que j'en ai dit eût pu affliger 
madame la duchesse de Choiseul, dont personne, plus que moi , 
ne respecte et n'honore les vertus , si je n'avais toujours pensé que 
le jugement sur la conduite des hommes en place est un droit du 
public , et si je ne pensais qu'elle-même a dû en faire souvent l'é- 
preuve, pendant et depuis le ministère de son mari. Le caractère 
politique des hommes publics appartient à ce même public , et 
point à leur famille ; celle d'un ministre, qui a gouverné il y a plus 
de trente ans, ne saurait pas plus s'offenser du jugement que je 
porte sur son ministère , que la mienne ne pourrait le faire du 
blâme qu'on jetterait sur la petite carrière politique que j'ai par- 
courue. Ce n'est que sous ce rapport que j'ai parlé de M. de Choi- 
seul; je n'ai point attaqué son pei'sonnel qui lui avait acquis, à 
juste titre, des partisans et des amis; c'est à ceux qui liront l'article 
de mes Mémoires qui concerne sa conduite , à juger de l'opinion 
que j'en ai donnée. Je ne rétracterai donc rien de ce que j'ai dit 
dans mon ouvrage que j'ai livré avec réflexion au pul)lic, et dans 
lequel j'ai cherche à diie des vérités utiles, faisant abslraclion tic 



RELATIVES A CE MEMOIRE. 103 

toute personnalité. D'après cette résolution , je n'entrerai point 
dans les détails de la réfutation que vous m'avez adressée de la 
part de madame de Choiseul , quoiqu'il me fût aisé de la réfuter à 
mon tour , et pour le prouver , Monsieur , je n'en citerai que l'ar- 
ticle concernant les troubles de l'Amérique. Il est allégué que 
M. de Choisenl n'a pu y avoir part , son ministère ayant fini en 
1770. Tout le monde sait qu'ils ont commencé en 1765 , et la part 
que le ministère français y avait , et j'ai été plus à portée qu'un 
autre de le savoir étant gouverneur de la Guadeloupe en 1768 , et 
ayant eu , par ma place , des rapports avec l'Amérique. 

Quant au compte que j'ai cru devoir rendre au public de ma 
conduite dans le malheureux événement du départ du roi, j'en- 
trerai dans le plus grand détail pour cette fois seulement , ne vou- 
lant me livrer désormais à aucune discussion polémique incompa- 
tible avec l'état actuel de ma santé, et qui ne convient ni à mon 
caractère , ni à la situation que j'occupais lors des grands événe- 
mens que j'ai rappelés et que je dirigeais. 

Tant que j'ai espéré que le roi et la monarchie survivraient à 
nos malheurs , j'ai gardé le silence , mon intention étant de de- 
mander un conseil de guerre pour juger les causes et les personnes 
qui avaient nui au succès de cette importante affaire ; en consé- 
quence , j'écrivis en 1792 àM. le baron de Breteuil alors à Yerdun, 
auprès du roi de Prusse , et muni des pouvoirs de premier ministre 
de Louis XVI. Je lui adressai un Mémoire pour le roi ( qui doit 
être inséré dans l'ouvrage de M. Bertrand), par lequel je sollicitais 
un jugement, assurants. M. que jusque-là je ne prendrais aucun 
emploi dans le gouvernement. Les événemens postérieurs m'ayant 
ôté la possibilité d'obtenir cette satisfaction , et m étant vu attaqué 
par ceux même qui avaient dû coopérer sous mes ordres, j'ai pris 
la plume , le seul moyen qui me restait pour ma défense que j'ai 
publiée dès que d'autres occupations et le temps nécessaire pour 
la rédiger mûrement me l'ont permis. J'ai parlé avec la justice et 
la vérité qu'un générai doit à ses subordonnés , et je l'ai observée 
aussi exactement à votre égard qu'à celui des autres. 

J'ai donc dû dire que vous aviez quitté votre poste à Pont-de- 
Sommevelle, malgré les ordres précis que je vous avais donnés d'y 
attendre le roi , et quoique, dans l'écrit que vous venez de m'adres- 
ser , vous a\cz passé cette faute sous silence, j'ai dû la représenter 



1 5G PIÈCES 

comme d'au tant plus grave, que vous saviez que ce poste que vous 
occupiez était la chcvUlc ouvrière de l'exécution du projet, et votre 
détachement le principal chaînon de l'escorte du roi , qui n'eût 
pas été arrêté vraisemblablement à Varennes , si cette premièi e 
disposition , d'où dépendait le succès de toutes les autres , avait été 
exécutée. Votre présence à Pont-de-Sommevelle donnait de la 
tranquillité au roi qui a été étonné et déconcerté de ne pas vous 
y trouver. Vous deviez le secourir à Châlons , s'il y était reconnu 
et arrêté, ainsi que nous le craignions ; j'en étais convenu avec 
vous et avec M. de Damas dans notre dernière entrevue. Vous de- 
viez protéger sa route en le suivant jusqu'aux délachemens que 
l'exemple du vôtre aurait probablement entraînés. Vous deviez, 
en laisser un sur la croisière du chemin de Sainte - MenehouM à 
Varennes pour arrêter, d'après mes ordres , tous les voyageurs et 
courriers , ce que vous n'avez pas fait , et ce qui est cause que 
l'aide-de-camp de M. de La Fr-yette est arrivé à Varennes. Vous 
deviez enfin faire avertir tous les postes du passage du roi, ce qui 
donnait le temps au relais de Varennes d'être placé à l'entrée de 
la ville : c'était pour cet objet que M. de Goguelat et vous , aviez 
des relais de chevaux de selle dans cette ville et sur la route. 

Toutes ces mesures , qui dépendaient de l'exécution des oixlrcs 
que je vous avais donnés , ont été , je le répète , déconcertées par 
votre retraite de Pont-de-Sommevelle ; et si , dans tous les cas , la 
désobéissance aux oi'dres d'un général est coupable , elle l'est en- 
core plus dans celui-ci. 

Cependant, Monsieur , j'ai allégué en votre faveur les raisons 
que vous aviez données de votre retraite, toutes mauvaises que je 
les trouve , et je n'ai pas ajouté à votre charge que vous avez été 
d'autant moins excusable de quitter le poste que je vous avais con- 
fié, que n'ayant précédé le roi que de douze heures, vous étiez 
plus sûr qu'un autre de sa résolution. 

Vous avez mal lu mes Mémoires, Monsieur, si vous y avez 
trouvé que je vous reproche d'avoir dit aux détachcmens de Sainte- 
Menehould et de Clcrmont de ne plus attendre le roi. J'ai dit que 
vous les aviez informés , et on informe verbalement comme par 
écrit. Je sais très-bien que vous n'avez passé ni à Sainte -Me- 
nehould nia Clermont, et plût à Dieu que vous eussiez pris cette 
roule! Mais je sais aussi , par une peisonnc trèà-dignc de foi , et à 



RELATIVES A CE MÉMOIRE. 1 5^ 

qui j'en ajoute comme à moi-même, qu'elle a eu communication 
«le l'avis donné de voti'c part au poste de Clermont de no plus at- 
tendre le roi. La parole que j'ai donnée à cette personne de ne 
point la nommer , et qui m'a empêché de la faire connaître dans 
mes Mémoires, m'impose la même loi aujourd'hui; mais , dans un 
conseil de guerre , je n'eusse pas gardé le même ménagement , et 
je l'eusse appelée en témoignage. 

J'ai dit que vous aviez l'ordre de délivrer le roi les armes à la 
main s'il était arrêté, et vous ne pouvez contester cet ordre (il a 
été donné à M. de Damas qui en convient ). Cependant, au lieu 
d'attaquer à Varennes Je peuple qui l'y retenait, vous avez mis 
bas les armes avec votre détachement. Le roi a pu , dans cette oc- 
casion, comme dans celles que j'ai rappelées , vous excuser et 
vous pai'donner; mais moi, votre général , moi, chargé de la res- 
ponsabilité d'un événement qui roulait sur moi ^ j'ai dû dire vos 
fautes. 

Dans ce que j'ai dit sur la disposition de votre relais, vous 
n'êtes ni le seul ni le plus inculpé ; la circonstance que je vous ai 
attribuée est de peu d'importance, et serait un tort léger; je ne 
l'ai rappelée que pour rassembler toutes les causes plus ou moins 
éloignées qui ont pu nuire au succès de cet événement , et celle-ci 
est une des moindres; mais j'ai dû regretter, que l'officier, que je 
croyais chargé de diriger vos équipages , les eût fait partir avant 
votre régiment, dont la marche devait être combinée avec celle 
du roi. Si en effet ils n'étaient partis qu'avec votre régiment , dont 
je fus forcé de retarder le départ de vingt-quatre heures , à cause 
du délai inattendu et fatal que le roi apporta au sien , ils ne se se- 
raient pas trouvés dans le cas d'attendre deux jours à Varennes, 
et d'y donner des inquiétudes tant par ce long séjour que par les 
mauvais propos qu'il faisait tenir à vos gens , ce qui gêna beaucoup 
les officiers que j'envoyai auprès de ce relais. Sans doute. Mon- 
sieur, il ne vous a pas été possible d'avertir vos équipages ; mais 
vous sentez qu'il l'était encore moins à un commandant de pro- 
vince , donnant un oi'dre pour la marche d'un régiment , de spé- 
cifier ce qui concernait les équipages du colonei, sans donner lieu 
aux soupçons, \otre billet, pour soumettre vos équipages à mes 
ordres , ne pouvait donc servir qu'à \ areunes. 

J'ai dit que vous ne m'aviez pas fait avertir, et peut-être ne 



l58 PIÈCES 

l'avez-vons pas pu. Qunnl à mon second fils, il est possible qu'il 
n'ait pu le faire plus tôt. Vous ne pouvez connaître mieux que 
moi , Monsieur, les ordres que jclui donnai, ainsi qu'à M. le comte 
ds Raigecourt , lorsque je les envoyai conjointement de Stcnav ; 
leurs instructions étaient de laisser le relais oii ils le trouveraient ; 
de se promener pendant le jour sur la route, ce qu'ils firent tant 
qu'ils le purent , sans donner de soupçons ; de rentrer à la nuit et 
d'attendre près de votre relais le courrier ou M. de Goguelat lui- 
nicine qui devait venir les avertir de l'arrivée du roi. Yous pouvez 
mieux que personne , Monsieur, rendre compte pourquoi ce cour- 
rier ou M. de Goguelat ne se présenta jamais. Celui-ci, ayant placé 
lui-même le relais, n'eût pas été embarrassé de le retrouver, et 
mon second fils ainsi que M. de Raigecourt avaient ordre de ne 
rien dire à l'officier commandant le détachement de Varennes , 
jusqu'à l'avis qu'il devait lecevoir au moins une heure avant, cet 
officier m'étant peu connu et étant peu sûr. Il en savait seulement 
assez pour être prêt à tout événement. 

Si vous aviez lu, avec une froide attention , le procès-verbal 
rapporté dans les Mémoires de M. Bertrand, vous m'éviteriez. 
Monsieur, de rappeler ces tristes et minutieux détails. 

Je n'ai point dit que le roi avait été étonné de ne pas vous trou- 
ver à Varennes , mais qu'il l'avait été de ne vous avoir rencontré 
nulle part sur sa route ( Astonished at haping never seeii M. de N). 
11 eût oublié les dispositions que j'avais faites , et qui avaient reçu 
son approbation, s'il n'eût éprouvé aucune surprise de ne pas 
vous trouver à Pont-de-Sommevelle. 

Vous m'opposez. Monsieur, une lettre que je vous ai écrite peu 
après l'événement,' mais alors j'ignorais tout ce qui s'était passé 
de l'autre côté de Varennes , même la plus grande partie de ce 
qui avait eu lieu dans celte ville; et, par conséquent , les causes 
qui avaient le plus contribué à l'arrestation du roi. Je vous savais 
bien traité par le roi et la reine , je devais supposer qu'ils étaient 
satisfaits de votre conduite dans cette malheureuse affaire , et je 
louais, ainsi que je le ferais encore , votre dévouement à leurs per- 
sonnes; je ne pouvais me plaindre de l'inexécution de mes ordres, 
puisque je ne la connaissais encore qu'imparfaitement , et je vous 
répondais dans le même sens que vous m'aviez écrit, quoiqu'on 
m'eût assuré que vous , ainsi que M. de Goguelat , me donniez 



kft.atiyp:s a ce mémoire. iSq 

tous les torts nuprès de Leurs Majestés ; mais aj'ant vu depuis des 
pcrsoriues qui ont participé à cet événement , ou qui en ont connu 
parfaitement les détails et qui m'ont procuré les plus grands éclaii- 
cissemens , j ai pu fixer mon opinion. 

Quant au reproche que vous me faites, Monsieur, d'avoir pu- 
blié mes Mémoires dans un moment oii vous étiez dans une posi- 
tion critique et malheureuse, il serait fondé, si cette affaire en 
était le seul objet, si je pouvais croire que j'aie jamais à craindre 
que la vérité soit éclaircie , et si d'ailleurs je n'avais gardé envers 
vous tous les méuagemens qu'exigeait votre position , en ne vous 
désignant même pas par la lettre initiale de votre nom, ménage- 
ment que je n'aurais pas eu dans tout autre temps. 

J'ai l'honneur, Monsieur, de vous répéter que cette réponse est 
la dernière que je ferai à tout ce qui pourra concerner cette affaire, 
sur laquelle je suis convaincu avoir dit la plus exacte vérité. Les 
preuves les plus évidentes de mon erreur pourraient seules me 
faire rétracter; jusqu'ici je n'en ai aucune. Sans doute les Mé- 
moires que vous comptez publier acquerront assez de célébrité 
pour effacer l'impression qu'auraient pu faire les miens , et pour 
établir plus à votre gré la part que vous avez eue dans cette trop 
malheureuse affaire. Je me contenterai alors de rendre publique 
la lettre que j'ai l'honneur de vous écrire dans ce moment. 

Recevez les assurances des sentimens avec lesquels j'ai l'hon- 
neur d'être , Monsieur , 

Yo tre , etc. Signé Bouille . 

P. S. ( De la main de M. de Bouille. ) 
Je regrette de n'avoir pu vous écriie de ma main , mais mon écri- 
ture est devenue illisible par l'effet de mes infirmités , et j'ai bien 
de la peine, dans ce moment, à tenir ma plume; vous excuserez 
les incorrections qu'il y a dans cet écrit. 

N" i5. 

Réponse de M. le duc de Choiseul à M. le marquis de Bouille. 

Londres, i5aoÛt 1800. 
Je reçois à l'instant , Monsieur le marquis , la lettre que vous 
m'avez fait l'honneur de m'écrire en réponse à celle et au mémoire 



l6o PIÈCES 

que j'ai eu celui de vous adresser. Je vais faire parvenir à ma 
tante, la duchesse de Choiseul , la partie relative aux réclamations 
qu'elle vous a présentées , et dès qu'elle m'aura répondu, je ni'em- 
pressei'ai de vous en rendre compte. 

S il m'est pénible, Monsieur, d'avoir avec vous des discussions 
aussi douloureuses, croyez au moins que, dans ce que je publierai 
un jour , je trouverai quelque douceur à vous prouver que les 
discussions , entre personnes comme nous , n'ôtent jamais rieu aux 
sentimens, aux convenances, à la déférence , et que les éclaircis- 
semens d'un fait ne doivent point arrêter les expressions de l'hom- 
mage que je rendrai toujours à mon ancien général , et des senti- 
mens avec lesquels j'ai l'honneur d'être , Monsieur , votre trcs- 
hurable et très-obéissant serviteur. 

Le duc DE Choisetjl. 



N» 14. 

Lettre du comte Jules de Bouille à 31. le duc de Choiseul. 

Paris , le II novembre 1822. 

A mon arrivée de mon régiment , Monsieur, j'ai lu la relation 
que vous avez publiée sur le départ de Louis XVL Ce n'est pas à 
moi à relever toutes les inexactitudes dont elle est remplie , et mon 
oncle, le nïarquis de Bouille, s'est chargé de ce soin. Mais il en 
est qui attaquent trop directement mon père, alors le chevalier de 
Bouille , pour qu'elles restent sans observations de ma part. Son 
séjour depuis plus de vingt-cinq ans dans les îles , et qui vous est 
sûrement bien connu, l'éloigné trop pour qu'il puisse vous dire 
lui-même son avis sur la manière généreuse dont 11 vous plaît de 
lui attribuer un malheur auquel vous avez plus contiibué que lui. 
C'est donc à moi , en son absence et à son défaut , à défendre sou 
honneur que vous avez voulu attaquer; et ce devoir m'autorise à 
écarter les considérations que, dans toute autre circonstance, pour- 
rait présenter la diflerence de nos âges. J'espère donc. Monsieur, 
que vous voudrez bien me donner, par écrit, une rétractation de 
vos assertions contre mon père , par laquelle vous déclarerez « que 



RELATIVES A CE MÉMOIRE. l6l 

»> si le roi n'a point trouvé son relais prêt à Yarenncs, c'est que 
» M. le chevalier de Bouille' , qui était auprès de ce relais , n'avait 
» point reçu l'avis qui devait venir de ront-de-Sommevelle où 
» vous commandiez, et oii vous deviez attendre Sa Majesté pour 
» donner de-là le signal au poste de Varcnnes comme aux au- 
» ti-es ; que, de plus, vous aviez chargé Léonard, valet de cham- 
» bre coiffeur de la reine , d'annoncer, soit par un billet de votre 
» main, soit verbalement , à tous les postes , y compris celui de 
» Varennes, qu'il n'y avait plus d'apparence que le roi passerait , 
5) et que cet avis, que semblait confirmer la non-arrivée d'aucun 
» courrier qui annonçât Sa Majesté , a produit la sécurité du che- 
» valier de Bouille qui devait d'ailleurs , conformément à ses or- 
n dres , attendre un avertissement pour faire aucun mouvement. » 
Si vous refusiez cette rétractation, je compte du moins que vous ne 
me refuseriez pas , Monsieur, la satisfaction que l'on se doit enti'e 
gens d'honneur, et que je suis décidé à exiger de vous, eu atten- 
dant que mon père puisse la réclamer de son côté. 

J'attends donc sans délai une réponse positive de vous. 

J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très-humble et très- 
obéissant serviteur. 

Si^né le comte Jules de Bouille. 

N" i5. 

Lettre de M. le duc de Choiseul à M. le comte Jules de Bouille , 
en réponse à la précédente . 

Paris, ce 12 novembre 1822. 

J'ai reçu hier au soir. Monsieur le comte , la lettre que vous 
m'avez fait l'honneur de m'ccrire. En rendant hommage aux sen- 
timens honorables qui l'ont dictée , je leur dois, ainsi qu'à moi- 
même , d'entrer dans quelques détails sur l'objet qu'elle renferme. 

Deux choses y sont très-distinctes et doivent l'être. 

i*î. La rectification des faits dont vous vous plaignez et dont vous 
contestez l'exactitude. 

2°. La défense de l'honneur de monsieur votre père que vous y 
croyez attaqué. 

1 1 



î 62 PIÈCES 

A 1 cgard de la première , c'est une discussion do faits qui ap- 
parlicnncntà l'histoire. Monsieur votre grand-père m'avait inculpé: 
j'ai répondu. Ma relation l'ut écrite il y a trente-un ans. Vous n'é- 
tiez pas né alors, Monsieur, et si j'ai pu être involontairement 
inexact, j'attendrai, et c'est mon devoir, que ces inexactitudes soient 
relevées , ainsi que vous me l'annoncez ,pour en convenir ou pour 
y répondre. 

A l'égard de la seconde , c'est ici que je m'unis à vous, Monsieur, 
et à vos sentimens filiaux. Non, Monsieur, je n'ai jamais voulu ni 
dû attaquer l'honneur d'un jeune officier , tel qu'était alors mon- 
sieur votre père. Sa conduite est expliquée par les ordres qu'il 
avait reçus (i)- H avait reçu l'ordre de M. le marquis de BouUlé, 
à la fois son général et son père , de rester près du relais , d'écarter 
les soupçons , et d'y attendre le premier courrier du roi , ou M. de 
Goguelat. Il est prouvé, par les Mémoires même de M. le marquis 
de Bouille, que je n'étais nullement chargé de faire avertir mon- 
sieur votre père ; ce soin était confié à un autre qui , d'après le 
généi-al lui-même , devait rester déguisé en cas que le détachement 
de Sommevelle fût obligé de se retirer (2). Tous ces détails ne 
pouvaient d'ailleurs me concerner, puisque j'étais alors à Paris , et 
que je n'ai jamais eu , ni avant ni après cet événement, aucune 
relation avec monsieur votre père. A l'égard de Léonard, dont 
votre lettre fait mention, j'Ignore ce qu'il a pu dire à monsieur 
votre père; mais , parti trois heures avant moi de Pont-de-Som- 
mevelle , il savaitque j'y restais (5), et n'était chargé que de lui dire 
nos inquiétudes sur un retard si considérable , et qui ne pouvait 



(i) En pourrait-on dire autant de celle de M. de Choiseul ? 

(2) On a déjà répondu à cet argument. M. de Goguelat, officier d'é- 
tat-major, se trouvait à Pont-de-Sommevelle , sous les ordres de M. de 
Choiseul qui devait surveiller l'exécution de la mission de cet officier. 
L'un ou l'autre devait précéder le roi, lorsqu'il aurait passé à ce pre- 
mier poste , et il semble que M. de Choiseul ayant, ainsi qu'il l'avoue , 
le commandement sur toute la chaîne , il était plus naturel qu'il ne s'en 
remît qu'à lui-même pour disposer successivement chaque détachement. 

(3) Il le savait ! lui qui était porteur du billet adressé à M. de Damas 
par M. de Choiseul, et contenant ces mots : Je pars pourrejoindivM. de 
Bouille, clc. IV. 



RELATIVES A CE MÉMOIRE. l65 

donner de sécurité. Et relativement au billet , dont je parle ( p. 82 ) 
il n'a jamais été connu à Varennes. 

Mais en regrettant que des précautions surahondantes n'aient 
pas été prises, j'ai déclaré que je ne pouvais expliquer ce que je 
ne connaissais pas , et que le général en était le seul juge , comme 
seul connaissant les ordies qu'il avait donnés. Or, M. le marquis 
de Bouille a déclaré , comme général , que ses ordres ont été exé- 
cutés par monsieur votre père et par son jeune compagnon, M. de 
Raigecourt , tels qu'il les avait donnés. Ainsi nulle responsabilité 
ne pèse sur la conduite militaire de monsieur votre père , et les 
courriers attendus n'étant pas arrivés et ne l'ayant pu , nids repro- 
ches ne peuvent être faits sur ce point important. Le strict devoir 
militaire a été rempli, de l'aveu même du général eu chef, par 
Monsieur votre père ; son honneur n'en peut jamais souffrir : 
i'aime à vous le dire, Monsieur , et tout ce qui eût été au-delà eût 
été du bonheur (1 ). 



(r) Que Ton veuille bien comparer maintenant les déclarations aussi 
libres que positives contenues dans ce paragraphe, aux inculpations 
dirigées par M. de Choiseul contre le chevalier de Bouille' , particulière- 
ment aux passages suivans de sa P,elation. 

1". « Ce n'est qu'à Varennes oh les précautions furent négligées, et la 
j) famille royale en fut la victime. » (Page 10, avant-propos. ) 

2°. « L'absence des précautions les plus simples à Varennes avait 
)) seule été la cause de l'arrestation du roi. » ( Page 23, ibid.) 

3°. « Discutant ensuite celte nécessité d'attendre M. de Goguelat à 
)) Varennes , pour y organiser les précautions ( ce qui les faisait dé- 
)) pendre d'im événement incertain) , j'avoue que je n'ai jamais pu me 
3) l'expliquer , etc. » (Page 1 10 de la Pielation. ) 

4°. « Les causes de l'arrestation du roi sont , i» le défaut de précau- 

» lions à Varennes Mais, parmi ces causes, la première, la plus 

)) grave et la plus décisive est toujours l'absence des plus simples pré- 
)) cautions à Varennes , etc. » (Pages m et suivantes.) 

50. « Le roi fut arrêté à Varennes , poste confié à M. le chevalier de 
» Bouille j toutes les précautions étaient prises dans les autres postes , 
j> hors dans celui-là. » (Page 196. — Lettre à M. Dutemps. ) 

On peut, de plus, consulter la Relation de M. de Raigecourt qui est 
dans le même volume que ce IMémoire , et qui répond à toutes ces im- 
putations. 



i64 riÈCES 

Voilà bien des années écoulées depuis celle affaire. Je me suis 
borné à dire les faits, et j'ai usé du droit que monsieur votre grand- 
père a leconnu lui-même . Mon premier soin a été de faire con- 
naître ses inculpations ; et me confondant dans cette série d'évé- 
nemens désastreux, de malheurs et de regrets , j'ai été et je suis 
bien éloigné , ainsi que je l'ai dit , d'accuser des hommes loyaux et 
remplis de courage. Je me plais à répéter ici que l'honneur de 
Monsieur votre père est intact. Il a exécuté les ordres qu'il avait 
reçus : c'est avoué par le général lui-même. 

Puisse cette explication , Monsieur le comte , rendre le calme à 
votre ame, et satisfaire les nobles sentimens dignes d'un fils loyal 
et respectueux. Faites de ma lettre l'usage qui vous conviendra. 
Je désire que par vous elle soit connue de monsieur votre père et 
de monsieur votre oncle. 

La différence de nos âges , Monsieur , sera toujours effacée par 
la franchise de nos caractères et de nos lelations , et je m'empres- 
serai toujours, en établissant la vérité des faits et de leurs résul- 
tats, de rendre hommage à l'honneur et au courage de monsieur 
votre père. Ces qualités , Monsieur , sont héréditaires dans votre 
famille. 

Tels sont les sentimens avec lesquels j'ai l'honneur d'être. 
Monsieur j votre très-humble et très-obéissant serviteur. 

Signé le duc de Choiseul. 

N° i6. 

Réponse du comte Jules de Bouille à M. le duc de Choiseul. 

Paris, 12 novembre 1822. " 

J'ai reçu , Monsieur le duc, la lettre que vous m'avez fait l'hon- 
neur de répondre à celle que j'ai eu celui de vous adresser hier. 
Vous appréciez les motifs qui ont dicté ma démarche auprès de 
vous, et la justice que vous rendez à mes sentimens ainsi qu'au 
caractère de mon père, m'est trop précieuse pour que je ne fasse 
pas de ce témoignage l'usage le plus authentique. Je le lui ferai 
surtout connaître, afin qu'il puisse juger mieux que moi si l'ex- 
plication que vous me donnez peut lui suffire et le contenter. Pour 



RELATIVES A. CE MÉMOIRE. l65 

moi, je crois que ce que je dois à mon père me permet de m'en 
tenir là quant à présent, dans l'espoir que la publicité, donnée à 
votre lettre , détruira l'effet des inductions que l'on pourrait tirer 
contre lui de plusieurs réflexions et notes insérées dans votre Re- 
lation , ainsi que de déclarations peu faites pour y figurer: induc- 
tions d'après lesquelles on pourrait lui attribuer un événement 
malheureux qui a été plus particulièrement la suite de votre aban- 
don du poste de Pont-de-Sommevelle d'oii tout devait être dirigé 
par vous, et par conséquent l'avertissement qu'on attendait à Ya- 
rennes. Je me flatte qu'ainsi mon père ne portera plus le poids de 
torts qui lui sont étrangers, puisque sa responsabilité est mise à 
couvert par votre propre déclaration : les causes du résultat doi- 
vent ressortir d'une discussion historique qui éclaircira la vérité' 
à laquelle je n'attache pas moins de prix que vous. 

Recevez, Monsieur, l'assurance des sentimens avec lesquels j'ai 
l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur. 

Le comte Jules de Bouille. 



.66 PIÈCES 



RELATION 



DE L'ÉVÉNEMENT ARRIVÉ A VARENNES, 

LE 31 JBIK I^QI , 

PAR M. DESLON, CAPITAINE AU REGIMENT DE LAUZUN 
(hlsSards) (l). 



Dispos!tio?ts de M. le marquis de Bouille ^ pour faciliter V arrivée 
du roi à Moiitmédj . 

Le roi avait envoyé à M. le marquis de Bouille M. de Goguelat, 
maréchal-des-logis de l'arniée , pour prendre ses ordres et recon- 
naître les différeus postes oii il avait placé des troupes à cheval , 
afin que, comme il devait précéder la voiture de Sa Majesté en 
partant de Pont-de-Sommcvelle (oîi il avait ordre de l'attendre ), 
il pût avertir Ici commandans des détacliemcns , du moment oii 
il devait les faire monter à cheval pour l'accompagner. 

M. de Goguelat partit de Varennes, le 20 juin 1791, avec qua- 
ranle hussards du régiment de Lauzun , sous prétexte d'aller à 
Pont-de-Sommevelle attendre un trésor qui devait y arriver. Ce 
détachement , commandé par IVLBoudet, sous-lieutenant , fut cou- 
cher le même jour à Sainte-Menehould.Il arriva le 21 à dix heures 
du matin à Pont-de-Sommcvelle, oii il fat rejoint par M. le duc 
de Choiseul. 

Ce détachement de quarante hussards formait un premier poste 



(i) 11 paraît d'autant plus important de faire connaître en entier ce 
rapport d'un officier qui s'est fait remarquer par son zèle et son intelli- 
gence dans la part active qu'il a eue à cet événement, que M. de Choi- 
seul, en n'en publiant qu'un extrait dans sa Relation, a eu soin dVa 
omettre ce qui lui est personnel. 



RELATIVES A .CE MÉMOIRE. lC)J 

à Pont-de-Soinnievelle , et il y avait outre cela sur toute la route 
que devait tenir le roi: 

A Sainte-Menehould : Un second poste de trente dragons du 
régiment Royal , commandé par M. Dandoins, capitaine , et arrivé 
le 21. 

A Clermont : Un troisième poste de cent dragons du régiment 
de Monsieur et de cinquante du régiment Royal , arrivés le 20 , et 
commaBdés par M. le comte Charles de Damas , colonel. 

A Varennes : Un quatrième poste de soixante hussards du régi- 
ment de Lauzun, commandés par M. Rohrig , sous-lieutenant, 

A Dun : Un cinquième poste de cent hussards du même régi- 
ment, commandés par M. Deslon, chef d'escadron. 

A Mouza : Un sixième poste de cinquante cavaliers du régiment 
royal-allemand, commandes par M. de Guntzer, chef d'escadron. 
Ce détachement , suivi de tous les autres qui devaient escorter la 
voiture du roi, aurait eu ordre de le conduire à Montmédy. 

Comme les commandans de ces diffcrens détachemens étaient 
avertis de l'arrivée du roi ou d'un trésor de conséquence , ils de- 
vaient être prêts à faire monter leurs troupes à cheval au moment 
oîi ils en seraient préi^enus par M. de Goguelal , ou, à son défaut 
par M. le duc de Choiseul, qui devaient lui servir de courriers dès 
le moment qu'ils l'auraient rejoint , l'un et l'autre ayant ordre d'at- 
tendre Sa Majesté à font-de-Sommevelle , et de partir de-là pour 
précéder sa voiture d'une heure à peu près, afin que tout fut prêt 
sur la route, de manière à n'éprouver aucun obstacle ni retard. 

Les ordres de M. le marquis de Bouille étaient tels, que, si le roi 
eût voulu se faire reconnaître de ses tioupes , les détachemens qui 
l'auraient escorté se seraient à chaque nouveau poste repliés der- 
rière sa voiture pour y former une arrière-garde , et faire place au 
détachement frais qu'il y trouvait et qui aurait formé son avant- 
garde ; si au contraire Sa Majesté eût désiré garder l'incognito , les 
détachemens qui l'auraient amenée auraient laissé filer sa voiture 
pour lui laisser le temps de relayer , ayant cependant attention de 
toujours marcher à sa suite pour parer à tous les accidens. Ils 
avaient ordre de suivre exactement la voiture du roi , et de former 
une barrière impénétrable de manière à ne se laisser dépasser par 
aucun courrier ni individu quelconque et sous aucun prétexte, et 
d'arriver ainsi lous ensemble en même temps que le roi à Mont- 



l68 PJÈCES 

médy, ou ils devaient camper. Le camp était déjà tracé , et les vi- 
vres nécessaires prêts pour la subsistance d'une nombreuse armée 
pendant plusieurs mois. On avait déjà réuni à Montmédy vingt 
pièces de campagne pour être sur-le-champ en état de défense , et 
on avait l'espoir d'être soutenu par les Impériaux en cas d'attaque. 
Il s'ensuit donc que tous les détachemens que le roi aurait 
trouvés sur sa route ( si le courrier de Pont-de-Sommevelle eût pu 
les avertir ) , devaient lui former une escorte assez forte pour le 
mettre à l'abri de tous les ëvénemens. Il eût même déjà eu auprès 
de lui, à son arrivée à Varennes,une escorte de trois cents hommes 
à cheval, qui eussent été plus que suflisans pour qu'il ne fut pas 
arrêté. 

Ei'énemens. 

Le roi ayant retardé son départ de Paris de vingt-quatre heures,^ 
avait dérangé M. le marquis de Bouille dans ses dispositions : il 
fut obligé de donner après copp un séjour à Clermont aux déta- 
chemens de Royal et de Monsieur, dragons, qui y étaient arrivés 
le 20, ce qui fit naître des soupçons. 

Le détachement des hussards de Lauzun , parti pour Pont-de- 
SonimevcUe, arriva le 20 à Sainte-Menehould, et comme il mar- 
chait sans étape , il alla loger à l'auberge sans aucune formalité : 
l'officier qui le commandait, ne croyant pas qu'il fût nécessaire 
d'en prévenir la municipalité qui s'en formalisa de manière à oc- 
casioner dans la ville une très-grande rumeur qui se propagea 
même à l'instant dans les villages circonvoisins. 

Le lendemain 21, trente dragons du régiment Royal , comman- 
dés par M. Dandoms , arrivèrent à Sainte-Menehould, ce qui ne 
fit qu'augmenter l'agitation et donner infiniment de soupçons au 
peuple qui se transporta sur-le-champ en foule , pour exiger de 
force les fusils , les balles et la poudre que le département y avait 
envoyés, et annoncer que, vu leur population, ils prétendaient 
avoir cinquante hommes de garde tous les jours; ce qui fut fait à 
l'instant. La garde prit poste à côté des écuries des dragons , et 
leurs sentinelles furent placées joignant celles des dragons. 

Le roi éprouva très-peu de retard dans sa route. Sa voiture fut 
accrochée à un pont avant Chàlons , ce qui fil casser quelques 
traits; mais ils furent raccommodés en moins d'une demi -heure. 



RELATIVES A CE MÉMOIRE. l6g 

Il fut également retardé d'un quart-d'heure à Orbcval où il n'y 
avait pas assez de chevaux à la poste. MM. deChoiseuI etGoguelat, 
après avoir attendu Sa Majesté à Pont-de-Sommevelle trois heu- 
res de plus qu'ils n'avalent compté d'après celle de son départ de 
Paris , eurent sans doute les raisons les plus fortes pour quitter un 
poste de la plus haute impoitance , puisque c'était de-là que devaient 
partir les courriers pour avertir les différens détachemeiis ; ils aban- 
donnèrent donc ce poste à cinq heures du soir , et l' infortuné mo~ 
narque, y arrivant près d'une heure ùprès , n'y trouva plus ni déta- 
chement , ni aucun des courriers qui devaient le précéder et faire 
tout préparer sur sa route. Il crut dès-lors que toute la terre lui man- 
quait. La fatalité voulut même que ce détachement ayant pris une 
roule de traverse pour se retirer sur Yarennes , le roi ne put le 
rencontrer, et arriva seul à Sainte-Menehould , précédé seulement 
de quelques minutes par un courrier et accompagné de deux au- 
tres. Comme ils étaient tous trois habillés de jaune, le peuple crut 
que cette voiture était celle du prince de Coudé. Aussitôt l'arrivée 
t.u roi, M. Dandoins ayant fait rassembler ses dragons devant 
son auberge, et se tenant lui-même à peu de distance de la voiture 
du roi pendant qu on relayait les chevaux, un des trois courriers 
s'avança pour lui parler avec mystère , ce qui augmenta infiniment 
les soupçons. A peine la voiture fut-elle partie , que les cinquante 
hommes de garde arrivèrent sur la place , mirent des sentinelles 
partout , et notamment à la porte des écuries des dragons. Alors 
M. Dandoins voulut profiter du seul instant qui lui restait pour 
faire monter sa troupe à cheval. Il prit pour cela un prétexte quel- 
conque ; mais les dragons ayant voulu se rafraîchir, et les chevaux 
n'étant point chargés , on perdit beaucoup de temps , ce dont le 
peuple profila pour se porter eu foule aux écuries, et empêcher 
les dragons de partir : ils y réussirent à merveille malgré toutes les 
oppositions des officiers et sous-officiers de ce détachement. 

Pendant ce temps-là, le maître de poste de Sainte-Menehould, 
qui avait conçu des soupçons , prenait conseil de sa famille sur ce 
qu'il avait à fiire , et après un très - long délibéré et fort long- 
temps après le départ du roi , il prit enfin le parti de le suivre pour 
avertir de son arrivée sur sa route. Le sieur Lagache, maréchal- 
des-logis qui , malgré tous ses cfForts , n'avait pu parvenir à faci- 
liter aux dragons la sortie des écuries, crut n'avoir rien de mieux 



lyO PIECES 

à faire que de courir rendre compte à M. le comte de Damas de ce 
qui se passait à Sainte-Menehould. Il aperçut de loin le maître de 
poste , et se doutant de ses funestes projets , il forma à l'instant 
celui de lui ôter le moyen de les mettre à exécution. Il attendit 
malheureusement qu'il eût gagné le bois pour ne pas être décou- 
vert et ne lui donner aucun soupçon ; mais , hélas ! lorsqu'il par- 
vint au point oii il croyait le rejoindre, il le perdit de vue, et ayant 
trouvé deux chemins de traverse , il se trompa de route croyant 
prendre le bon. 

Le monarque avançait vers Clermont oii il arriva précédé seu- 
lement de quelques minutes par son courrier qui trouva à l'entrée 
de la ville M. le comte de Damas qui y attendait sou maître, et qui 
avait dans une écurie voisine trente dragons , prêts à montera 
cheval , qui attendaient un trésor. La voiture étant arrivée sur- 
le-champ, il ne put faire aucun préparatlf à l'avance, le courrier 
convenu n'étant point arrivé. Il fut donc forcé de rester dans l'i- 
naction pendant que le roi changeait de chevaux ; mais aussitôt 
après son départ , il voulut faire monter sa troupe à cheval j il y 
parvint très-aisément; mais par une fatalité inconcevable, une rixe 
s'étant élevée paimi des bourgeois, on battit la générale : aussitôt 
la municipalité et le directoire du district se portèrent sur la place, 
et y trouvèrent , comme par hasard , M. le comte de Damas, prêt 
à partir avec sa troupe. Se doutant de quelques mystères , ils firent 
l'impossible pour les en empêcher; ils y parvinrent au point que 
les dragons, gagnés ou intimidés, crièrent à l'instant : wVe la na~ 
lion/ et refusèrent d'obéir. Le comte de Damas voulant empêcher 
qu'on poursuivît le roi, ce qui eût été infiniment fâcheux, tâcha 
de les contenir, dans l'espérance que le détacliement de Sainte-Me- 
nehould ne tarderait pas à arriver; mais ayant appris presque aîis- 
sitôt par le sieur Lagache l'événement de Sainte-Menehould, il 
voulut se servir de ses derniers moyens en faisant monter à cheval 
les cinquante dragons du régiment Royal qui étalent très-près de 
lui dans un village ; mais ils avaient été déjà éleclrisés par des 
messages de Clei'niont, et ils refusèrent d'obéir à M. de Saint-Di- 
dier, leur commandant. Il ne restait donc plus aucune ressource à 
l'infortuné comte de Damas; et, privé ainsi du secours de sa troupe 
entière , il partit avec quelques officiers de son détachement pour 
rejoindre son roi cl lui être de quelque secours. Il n'en était plus 



RELATIVES A CE MÉMOIRE. I7I 

temps; il était déjà prisonnier à Varennes ou il e'tait arrivé trois 
quarts-d'lieure auparavant, précédé, comme à Sainte-Menehould 
et à Clermont , par M. de Valory, un de ses gardes, qui , à son ar- 
rivée dans cette ville, n'y avait pas trouvé les hussards disposés à 
monter à cheval comme il s'y attendait , n'avait pu découvrir le 
logement de M. Rohrig , leur commandant , qu'une partie des 
hussards croyaient absent, et avait cherché inutilement le relais 
qui lui était annoncé ; mais après une longue recherche , il prit le 
parti de retourner au-devant du roi pour l'en prévenir et le déter- 
miner à gagner jusqu'au bas de la ville oli il espérait au moins 
trouver le relais. 

Cette ville était alors tranquille , mais cela ne fut pas de longue 
durée (1); le scéléiat maître de poste y arriva comme le roi était 
arrêté à la ville-haute , et occupé à prendre des informations sur le 
relais qu'il comptait y trouver. II eut même l'audace , à ce qu'on 
préfend , de passer à côté de la voiture du roi , et de défendre aux 
postillons d'aller plus loin. Il alla de-là prévenir la municipalité , 
et embarrasser le passage du pont. Tout cela fut fait dans un ins- 
tant, et plusieurs scélérats armés, s'étant assemblés sur-le-champ 
sous la voûte , eurent l'infamie de mettre en joue leur roi au mo- 
ment oii il devait y passer, le forcèrent , ainsi que son auguste fa- 
mille , à mettre pied à terre , et le conduisirent prisonnier chez 
Sauce, procureur de la commune. On battit à l'instant la générale, 
et on sonna le tocsin de toutes parts. M. Rohrig, commandant 
les soixante hussards qui étaient dans la ville , aurait dû les faire 
monter à cheval au premier mouvement extraordinaire ; il igno- 
rait à la vérité l'arrivée du roi ; mais il attendait au même moment 
un trésor qui lui avait été annoncé. Il devait donc prendie toutes 
les précautions pour faciliter son passage, et s assurer du pont et 



(i) Le maître de poste de Sainte-IMenchoukl , ayant rencontré sur sa 
route son postillon qui venait de conduire le roi, lui fit différentes ques» 
tions j et, ayant appris de lui que les deux voitures qu'il avait con- 
duites , au lieu de prendre la route de Verdun comme ils l'avaient d'a- 
bord annoDcé, avaient pris celle de Varennes, il gagna sur-le-champ la 
traverse pour se rendre plus tôt à Varennes, et remplir son objet. 

( Note dt M. Deslon. ) 



172 PIÈCES 

de toutes les issues avant qu'elles fussent fermées. II ne fit rien de 
tout cela , et, suivant le rapport de MM. les gardes du roi qui ac- 
compagnaient Sa Majesté , ses hussards étaient couchés, et aucun 
d'eux n'était prêt à monter à cheval au moment oii le roi arriva 
dans Varennes. MM. le chevalier de Bouille et Charles de Raige- 
court qui, d'après les ordres du général , étaient arrivés à Varen- 
nes le 21 au matin pour y attendre le roi, et donner au moment de 
son arrivée les instructions nécessaires à l'officier qui y comman- 
dait ce détachement , voulurent lui découvrir , dès le commence- 
ment , la véritable cause de ce désordre , et l'engager à faire monter 
a 1 instant sa troupe à cheval , pour contenir le peuple et parer à 
tous les accidens quelconques ; mais ils ne purent jamais parvenlr 
jusqu'à lui, et ayant été reconnus et poursuivis, ils furent obligés 
de quitter à l'instant la ville d'où ils ne sortirent même qu'avec 
peine en abandonnant deuxdes chevaux de relais. 

Il semblerait peut-être que , chargés de protéger le passage du 
roi à Varennes , ils auraient dû être aux aguets , soit hors de la 
ville du côté de Clermont , soit à la porte de leur auberge , ou même 
chercher une auberge plus près de l'entrée de la ville du côté de 
Clermont ; mais l'objet de leur mission devait être caché sous le 
secret le plus inviolable jusqu'au moment de l'exécution. Les mou- 
vemens des différens détachemens avaient déjà fort intrigué le 
peuple; s'ils eussent eu l'air trop inquiet, ils confirmaient les soup- 
çons. Il était donc indispensable , pour exécuter les ordres qu'ils 
avaient , de montrer la plus parfaite sécurité , et ils le pouvaient 
d'autant mieux , qu'ignorant la retraite du détachement de Pont- 
de-Sommevelle , l'événement de Sainte-Menehould et le refus des 
dragons de Clermont d'obéir à leur chef, ils croyaient le roi es- _ 
corté par les différens détachemens ; ils comptaient de plus sur l'ar- 
rivée du courrier de Pont-de-Sommeuelle qui, devant précéder la 
voiture du roi d'une heure , aurait dû les avertir. Quant à l' auberge , 
ils étaient dans celle où M. de Goguelat avait placé lui-même les 
premiers relais , et où il devait descendre en venant faire tout pré- 
parer : s'ils s'en fussent éloignés, ils manquaient leur objet. 

MM. de Choiseul et Goguelat arrivèrent à Varennes avec leur 
détachement , environ trois quarts-d'heure après l'arrestation du 
roi ; ils trouvèrent aux portes de la ville du canon , ainsi qu'un 
grand nombre de gardes nationales qui voulurent leur en disputer 



RELATIVES .\ CE MÉMOIRE. Iy5 

l'entrée : ils demaiiclèrent à être reconnus par les soixante hussards 
qui étaient en dedans , prenant ce prétexte pour leur faciliter les 
moyens de monter à cheval sur-le-champ et de se réunir à eux ; 
M. Rohrig, leur commandant, parut seul. M. Boudet, après lui 
avoir fait connaître les augustes voyageurs que l'on avait arrêtés 
dans la ville , lui ordonna de faire monter à l'instant son détache- 
ment à cheval et de venir le rejoindre ; mais cet officier ne donna 
aucun ordre à son détachement, et sétant chargé daller avertir 
M. le marquis de Bouille , il quitta un poste de la plus haute im- 
portance, et oii sa présence était d'autant plus nécessaire, qu'en 
s'éloignant il laissait le commandement de sa compagnie à son 
maréchal-des-logis Chariot, infâme traître, qui se garda hien de 
rien faire qui fût utile à son roi , et ses soixante hussards restèrent 
dans l'inaction dans un moment oli ils pouvaient rendre les plus 
grands services. Alors le détachement des quarante hussards, qui 
était à l'entrée de la ville, fut forcé d'entrer seul et sans aucun se- 
cours de ceux de l'intérieur; il parvint jusqu'à la porte du procu- 
reur de la commune, dans la maison duquel était la famille royale; 
il y trouva déjà une garde nombreuse. Il eut fallu la chargera 
l'instant , et dégagernos maîtres de leurs fers ; mais M. de Goguelat 
croyait être sûr des hussards qu'il avait avec lui , et s'imaginait 
pouvoir les trouver quand il en aurait besoin. En conséquence , 
après avoir entendu le procureur de la commune qui lui montrait 
encore quelques incertitudes , il monta chez le roi sous prétexte de 
le reconnaître , et en sortit ensuite pour l'annoncer au peuple et 
aux hussards. Cette annonce produisit un effet bien conti'aire à 
celui qu'il attendait. Le peuple devint plus animé par le désir de 
retenir le roi ; il fit à l'instant haut les armes , pour forcer les hus- 
sards à déclarer leurs véritables intentions; mais ceux-ci, qui 
avaient eu le temps de se laisser électriser , répondirent : f^iue la 
nation ! nous tenons et tiendrons toujours pour elle. 

M de Goguelat , désespérant alors du succès de toute tentative, 
feignit d'épouser lui-même les sentimens du peuple , et fit des dis- 
positions pour attendre le secours que M. de Choiseul avait en- 
voyé demander à M. le marquis de Bouille par M. Aubriot, vo- 
lontaire de son régiment. Leshussaids à moitié gagnés répondirent 
peu à ses dispositions. Cependant, comme la municipalité comp- 
tait encore davantage sur les bons services de Chariot et de la 



174 PIÈCES 

compagnie d'IIammerer qu'il commandait, la compagnie Deslon , 
aux ordres de M. Boudet, fut renvoyée à son quartier, et elle fut 
à l'instant remplacée à la porte de la prison du roi par celle de 
Hammerer qui ne rougit pas de se laisser commander par un garde 
national , son maréchal-des-logis étant employé à un autre poste 
avec quelques hussards aussi infâmes que lui. Ce maréchal-des- 
logis fut bien récompensé de son zèle , puisqu'à son retour de 
Clerniont j où il eut l'indignité de conduire son roi prisonnier, il 
fut nommé officier par la municipalité, et sa compagnie en fît des 
réjouissances toute la nuit aux dépens de la ville , et en présence 
des officiers municipaux qui assistèrent à cette orgie (i). 



(i) 11 paraîtra fort extraordinaire qu'on ait laissé à Varennes le com- 
mandement de soixante hommes à un jeune sous-lieutenant très-peu 
ancien de service j mais il était impossible de faire autrement. Le déta- 
chement entier, composé de quatre compagnies de chacune cinquante 
hommes et des officiers présens à ces compagnies, partit du régiment 
en garnison à Toul avec six officiers seulement, y compris le comman- 
dant ( un capitaine-commandant, un lieutenant et quatre sous-lieule- 
nans dont un ne pouvait pas alors monter à cheval); et, lorsque ces 
compagnies étaient détachées, il ne pouvait y avoir avec elles que les 
seuls officiers qui y étaient attachés. Le hasard fit cependant que ce dé- 
tachement était moitié à Varennes et moitié à Dun. Il se trouva trois offi- 
ciers à chacun de ces deux endroits ; mais un de ces officiers, M. Boudet, 
partit le 20 avec un détacliement de quarante hommes pour Pont-de- 
Sommevelle, sous le prétexte d'aller y attendre un trésor. M. Deslon, 
qui était arrivé la veille avec sa compagnie , partit également le 20 
pour se rendre à Stenay aux ordres de M. le marquis de Bouille qui 
devait y arriver le même jour. C'était donc par le pur hasard et faute 
d'officier, que M. Rohrig restait seul commandant à Varennes. D'ail- 
leurs on ne savait point alors que ce poste deviendrait aussi important , 
et M. Deslon, à son départ de Varennes, ne croyait pas devoir faire 
une absence aussi longue, et avait même annoncé son retour pour le 
même jour, en prescrivant cependant à l'officier commandant qu'il y 
laissait de ne pas s'écarter un instant de sa troupe; mais M. Deslon 
fut retenu à Stenay jusqu'au mardi 21 , à quatre heures après-midi, 
par ordre de M. le marquis de Bouille; et ce ne fut qu'à cette époque 
qu'il reçut de ce général la commission importante dont il le chargea , 
de protéger le passage du roi à Dun, et de l'y attendre vers les neuf 



RELATIVES A CE MÉMOIRE. lyS 

MM. le chevalier de Bouille et Charles de Raigccourl, partis de 
Varennes au moment oii la fermentation commençait à gagner 
toutes les têtes , arrivèrent à Dun à trois heures du matin. La 
crainte de compromettre les intérêts du roi les empêcha d'appren- 
dre son arrestation à M. Deslon qu'ils trouvèrent à cheval avec 
toute sa troupe , et qui , instruit par M. le marquis de Bouille lui- 
même de la prochaine arrivée du roi , avait passé avec son déta- 
chement toute la nuit sous les armes après s'être emparé des ponts 
et des portes de la ville, et avoir assuré la libre circulation de 
toutes les rues par lesquelles Sa Majesté devait passer. M. Deslon 
fit en valn_à ces messieurs les questions les plus pressantes ; leurs 



heures du soir. M. Deslon, sachant qu'il n'y avait à Varennes qu'un 
jeune sous-lieutenant, pour y commander soixante hommes, eut des 
inquiétudes sur ce poste, et prit l'ordre de son gênerai pour cet objet, 
en lui faisant cette observation. Mais M. le marquis de Bouille le tran- 
quillisa en l'assurant qu'il y avait pourvu eu y envoyant quelqu'un 
(MM. le chevalier de Bouille' et de Raigecourt) pour lui donner à 
temps les instructions nécessaires. Cependant M. Deslon, à son arrivée 
à Dun , gémissant de ne pas pouvoir quitter ce poste important qui 
lui était confié pour faire faire à Varennes les dispositions nécessaires 
pour éviter tout inconvénient, écrivit à l'ofScier qui y commandait, 
pour lui ordonner de bien prendre toutes ses précautions , pour bien 
s'acquitter de la commission dont il allait être chargé, de se tenir prêt, 
ainsi que tout son monde , pour escorter le convoi qui lui était annoncé, 
et de ne pas l'abandonner dès qu'une fois il lui aurait été confié. 
Cette lettre fut remise au maréchal-des-logis Circoulon, bien digne de 
cette confiance 5 mais cet honnête homme fut arrêté par les scélérats 
de Varennes, et la lettre, quoique non interceptée , ne put parvenir à 
sa destination. Cette lettre écrite, M. Deslon annonça, pour le même 
jour, la revue de M. le marquis de Bouille, et prit ce prétexte pour 
faire monter sa troupe à cheval à sept heures et demie du soir ; parce 
que ses hussards étant trop divisés dans tous les quartiers de la ville, 
il craignait de ne pas pouvoir les rassembler aussitôt et avec assez de 
mystère lorsqu'il en aurait besoin. Il voulait d'ailleurs s'emparer des 
postes importuns , et il donna à cela le nom de dispositions militaires 
pour donner bonne opinion de lui à son général qui devait venir le sur- 
prendre pendant la nuit. 

{Note de M. Deslon.) 



I yô PIÈCES 

ordres portaient le secret; ils y furent fidèles. Ils étaient suivis de 
près par M. Rohrig qui craignait également de trop se livrer à 
M. Deslou ; mais celui-ci ayant trouvé mauvais qu'il eût quitté un 
poste qu'il lui avait confié , et où il commandait soixante hommes, 
lui demanda compte de sa conduite. Alors , ne pouvant se refuser 
aux instances de son commandant , quoique pai'faitement instruit 
de l'arrestation du roi, il lui apprit seulement qu'il y avait beau- 
coup de trouble dans Varennes , parce qu'on venait d'y arrêter 
deux voitures dans lesquelles il y avait un homme, des femmes et 
des enfans , et que c'était là l'objet de sa mission auprès de M. le 
marquis de Bouille. M. Dcslon ne doutant plus, d'après cela, que 
ces voitures ne fussent celles du roi , sans attendre aucun ordre, et 
ne prenant conseil que de la circonstance et de son cœur, il dis- 
posa aussitôt son détachement à voler au secours de son maître, et 
laissa M. de Valbuch avec trente-six hommes pour entretenir la 
communication de Dim à Stenay , d'oîi M. le marquis de Bouille 
devait le suivre de près à la tête de royal-allemand. 

Il partit à quatre heures de Dun , et d'après les meilleures dis- 
positions des hommes qu'il commandait , il arriva un peu avant 
six heures à Varennes , ayant fait cinq grandes lieues en moins de 
deux heures. 

Son projet était d'attaquer sur-le-champ et de parvenir de force 
à la prison du roi; il y avait déjà dispose son détachement par les 
plus belles promesses , mais à vingt pas de la ville il aperçut qu'on 
y avait formé des barricades qui l'empêchaient d'entrer. Il fut 
arrêté par un poste avancé de gardes nationales; mais comme il 
voulut examiner de près les obstacles qui lui étaient opposés , il 
crut inutile de faire aucune attaque. Ce poste avancé vouIut-le 
mener à la municipalité pour y rendre compte des motifs qui l'a- 
menaient à Yarennes avec une troupe armée : il s'y refusa formel- 
lement, et demanda très-expressément à entrer avec son détache- 
ment pour rejoindre celui qui était dans la ville. Après avoir été 
chercher cette permission , on vint lui dire que le loi lui défendait 
formellement d'entrer dans la ville avec son détachement. Certain 
alors de la présence du roi dans Varennes, ce dont il ne doutait 
déjà pas, M. Deslon demanda la liberté de lui rendre ses homma- 
ges; cette permission lui fut accordée par le sieur Signcmout, 
commandant de la garde nationale, infâme traître, qui, quoique 



HELATIVES A CE MEMOIRE. lyy 

décoré de la croix de Saint-Louis, ne rougissait pas de tenir sou 
maître prisonnier. Cet homme promit toute sûreté à M. Deslon , et 
lui donna même sa parole d'honneur qu'il pourrait parler seul au 
roi et sans aucun témoin. M. Deslon ne croyant pas devoir s'en 
rapporter à la parole d'un traître , il exigea de plus pour sa sûreté 
un otage qu'il remit entre les mains de ses hussards, en leur or- 
donnant de venger sa mort s'il périssait dans son entreprise. Le 
but de M. Deslon était de prévenir le roi du secours que M. de 
Bouille devait très-incessamment lui amener, et de plus d'examiner 
de près s'il lui serait possible d'enlever ces barricades le sabre à 
la main (i), n'ayant presque pas de cartouches, et celles qu'il 
avait étant d'un calibre trop gros pour pouvoir s'en servir. Mais il 
trouva les barricades beaucoup trop nombreuses, notamment sur 
le pont : alors il désespéra du succès de toutes tentatives , à moins 
qu'il ne fût secouru par les cent hussards qui étaient dans la ville 
aux oidres de M. Boudet. 



(i) Lorsque le détachement commandé par M. Deslon partit dii lé- 
giment , il fut donné six cartouches par homme 5 mais une partie de 
ces cartouches furent volées dans les différentes maisons où les hussards 
logèrent dans leur route. Une très-grande partie du peu qui restait 
fut donnée à la compagnie qui alla au Pont-de-Sommevelle. Ces car- 
ff^uches étaient encore de celles que le régiment de Lauzun avait eues 
à INancy, et étaient de calibre tiop gros pour les pistolets et carabines. 
IM. Deslon, n'ignorant pas qu'il n'avait pas de cartouches, en rendit 
compte, aussilôt son arrivée à Stenay, à M. le marquis de Bouille qui 
donna ses ordres pour qu'il tu fût délivré j et M. Deslon, ne croyant 
pas devoir en avoir besoin si tôt, s'était proposé de les envoyer cher- 
cher par son adjudant aussitôt son retour à Dun. Il ne prévoyait pas 
alors le besoin urgent qu'il en aurait 5 tt lorsque M. le marquis de Bouille 
lui donna ses ordres pour le passage du roi à Dun , il représenta encore 
qu'il manquait de cartouches j mais un officier qui se trouvait là ayant 
observé que les hussards n'avaient besoin que de leurs sabres , il n'osa 
plus insister. Les événemens ont trop appris que cette précaution n'eftt 
pas été inutile^ car si M. Deslon eût eu des cartouches , il eût fait 

mettre pied à terre à une partie de son détachement, et il eût enlevé les 

barricades. 

{JYote dcM. Deslon.) 
12 



178 PIÈCES 

Anivë près de la prisou du l'oi , M. Deslon y trouva trente hus- 
sards à cheval commande's par un garde national le sabre à la 
mam; il ne put leur cacher son indignation , et leur fit différentes 
questions auxquelles il n'oblint aucune réponse , ce qui lui fut 
déjà d'un très-mauvais augure. Il entra chez le roi après avoir 
attendu une demi-heui'e. M. de Signemont , aussi peu délicat sur 
sa parole d'honneur que sur le serment de fidélité qu'il avait fait 
à son roi, s'y présenta en même temps. M. Deslon lui en fit en pré- 
sence de Sa Maiesté, les reproches les plus sanglans ; il crut s'ex- 
cuser en ouvrant la porte et en disant : La nation ne veut pas que 
vous parliez seul au roi. Cependant , ne pouvant dissimuler ses 
torts, il permit à M. Deslon de s'écarter un instant de lui pour 
}>arler seul à son souverain , à qui il dit qu'il était à la porte de 
Varennes avec soixante hommes disposés, ainsi que lui, à verser 
jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour lui; que les barri- 
cades que l'on avait formées les empêchaient , quant à présent , de 
lui être très-utiles; mais qu'il attendait à chaque instant M. le mar- 
quis de Bouille qui devait venir à la tête de royal-allemand , et que 
ces deux forces réunies ne manqueraient pas de le délivrer. Le roi 
se plaignit amèrement do ce qu'il était prisonnier , lui parla avec 
infiniment de fermeté et de coiuagc , et lui ordonna d'en rendre 
compte à M. le marquis de Bouille. 

M. Deslon eut aussi l'honneur de parler à la reine, et comme il 
était très-près du commandant de la garde nationale, il lui adressa 
la parole en allemand , et lui répéta les mêmes choses qu'au roi. 
Elle se plaignit également de ses persécuteurs, et, après vme au- 
dience de près d'un quart d'heure , le roi les ayant avertis de ter- 
miner leur conversation dans la crainte d'évcnemens fâcheux, il 
prit congé de iui eu lui demandant très-hautement ses ordres et en 
présence d'un grand nombre de peuple. Le roi alors lui répondit 
qu'il était prisonnier ^ qu'il 11 avait plus d'ordres à donner. Il partit 
ensuite avec son escorte toujours occupé du projet de sauver le 
roi. 

C'est dans celte vue que, de retour à sou détachement , il en- 
voya sur-le-champ chercher par un brigadier M. Boudet qui com- 
mandait l'escadron de Varennes, pour lui ordonner d'attaquer en 
dedans pendant qu'il ferait une attaque en dehors; mais le briga- 
dier revint seul très long-temps après, et iui rendit compte que 



RELATIVES A CE MEMOIRE. I yg 

M. Boudet était bloqué dans son quai'tier avec son détachement , et 
qu'il ne pouvait agir. M. Deslon , privé ainsi du secours qu'il es- 
pérait tirer du concert qu'il voulait établir entre ces deux détachc- 
mens , fut forcé de rester dans l'inaction en attendant l'arrivée de 
royal-allemand, ne voulant pas , par une attaque trop précipitée et 
sûiement infructueuse avec le peu de monde qu'il avait, exposer 
les jours de la famille royale , ou au moins compromettre la sécu- 
rité où il croyait les habitans de Varennes sur le séjour du roi, et 
leur donner l'idée de le faire partir plus tôt. Cette inaction ne fut 
pas longue ; il apprit bientôt que le roi était entraîné à Paris. Il 
fut joint au même instant par M. le chevalier de Bouille, avec qui 
il essaya de passer la rivière à la tête de son détachement, pour re- 
joindre et disperser les brigands qui escortaient le roi; mais un 
malheureux canal qui était de l'autre côté leur forma un nouvel 
obstacle insurmontable. Ils cherchèrent en vain un nouveau pas- 
sage pendant très-long-temps , mais ils n'avaient aucune connais- 
sance du local , et ils ne trouvèrent personne pour leur servir de 
guide. 

Il fallut donc encore renoncer à cet espoir, et le cœur navré de 
douleur, MM. le chevalier de Bouille et Deslon prirent le parti 
d'aller rejoindre M. le marquis de Bouille qu'ils trouvèrent à un. 
quart de lieue de Varennes à la tête de royal-allemand. La nou- 
velle horrible qu'ils lui apprirent le rendit furieux; son désespoir 
ne peut se rendre : il voulait encore suivre sa route , et faire un 
dernier effort ; mais les chevaux étaient harassés de la longue 
course qu'ils venaient défaire : l'infortuné monarque était parti de- 
puis plus de deux heures. Tout effort était inutile , et le général fui 
obligé de renoncer à l'espoir de délivrer son auguste maître de sa 
cruelle captivité. Dès ce moment il prit le parti de passer à l'étran- 
ger avec la plus grande partie des officiers de ce détachement ainsi 
que M. le baron de Klinglin et M. le comte d'Hoffelize, maréchaux- 
de-camp, tous deux également employés à cette opération. 



FIN DES PlECrS RELATIVES A CE MEMOIRE. 



EXPOSE 

DE LA CONDUITE 

DE M. LE C-- CHARLES DE RAIGECOURT 
A L'AFFAIRE DE VARENNES. 



NOTE BIOGRAPHIQUE 



M. LE C" CHARLES DE RAIGECOURT 



JNé à Nancy en 1766, le comte Charles de Raigecouit 
était, à l'époque de la révolution, capitaine au régiment de 
royal-allemand; il émigra après l'alTaire de Varennes, où il 
était employé sous les ordres de M. le mai quis de Bouille , 
et rejoignit les piinces à Coblentz. Il fît la campagne de 
1792 sous le commandement de M. le marquis d'Auli- 
champ ( aujourd'hui gouverneur du Louvre), en qualité 
d'officier supérieur des hommes d'armes à cheval, corps 
qui devait remplacer l'ancienne gendarmerie, et qui fui 
monté , armé et équipé aux frais des officiers. 

Après le licenciement de l'armée des princes dite du 
centre, le comie de Raigecourt entra, en 1798, au service 
de l'Autriche, avec le grade de capitaine au régiment de 
Karaiezay, Il a fait au service de cette puissance toutes 
les campagnes de la révolution , en passant successive- 
ment par tous les grades supérieurs. En 18 10, l'empe- 
reur lui confia le commandement de son régiment de 
chevau-légers (Kaiser); en 1812, il fut promu au grade 
de général-major , et il alla prendre le commandement 
du corps autrichien stationné sur la frontière de la Ga- 
licie , et qui fut chargé de recevoir les troupes polo-^ 



l84 NOTE BIOGRAPHIQUE 

naises coupées et pressées par les Russes. Ces troupes , 
après leur désarmement , eurent alors la permission de 
traverser isolément les Etats héréditaires et de rejoindre 
en Saxe l'armée française. 

En i8i3, M. de Raigecourt assista à la bataille de 
Leipsick, où, le lieutenant-général commandant sa divi- 
sion ayant été blessé dès le commencement de l'aflaire , 
il prit le commandement , qu'il conserva pendant toute 
cette campagne et pendant la campagne suivante. 

Chargé, pendant l'invasion de i8i4) du gouverne- 
ment et de l'administration de la iS*" division militaire , 
il établit son quartier-général à Chaumont , où , lors de 
la marche de Napoléon sur Saint-Dizier , il se trouva sé- 
paré de l'armée du prince de Schwartzenberg. Sa position 
fut alors d'autant plus critique , que n'ayant sous ses 
ordres que quelques faibles détachemens de troupes de 
différentes armes et de différentes nations , il était chargé 
de protéger tout le corps diplomatique qui , après la rup- 
ture du congrès de Châlillon , s'était réuni à Chaumont. 
Il couvrit la retraite des plénipotentiaires, et fit la sienne 
sur Langres , où la nouvelle de la capitulation de Paris 
et la marche rapide de Napoléon sur Fontainebleau , 
vinrent le tirer de la position la plus difficile. 

Lorsqu'après la paix il eut remis son administration 
aux autorités françaises , il vint à Paris en qualité de 
commissaire autrichien pour l'exécution de la conven- 
tion militaire du mois d'avril. Ce fut à cette époque que 
le roi J'honora de la croix de Saint-Louis et de celle de 
commandeur de la Légion-d'Honneur. 

11 revint en France en i8i5 , et il a commandé pen- 
dant trois ans la cavalerie autrichienne cantonnée dans 



SUR M. DE RAIGECOURT. l85 

le département du Bas-Rhin , et qui faisait partie de 
l'armée d'occupation. 

Pendant les congrès de Laybach et de Vérone , l'em- 
pereur l'attacha en qualité de chambellan et d'adjudant- 
général à Sa Majesté le roi de Naples, qu'il accompagne 
en ce moment (janvier iSaS), dans le voyage que ce 
monarque fait à Venise et à Vienne. 

Au mois de juillet ou d'août 1791, M. de Raigecourt 
eut l'honneur de remettre aux princes français , alors à 
Coblentz , le morceau qu'on va lire , et qui renferme 
Y exposé de sa conduite dans des circonstances que son 
témoignage peut encore éclaircir. 

(^Note communiquée par la famille de M. de Raigecourt.^ 



EXPOSE 

DE LA CONDUITE 

DE M. LE C- CHARLES DE RAIGECOURT 
A L'AFFAIRE DE VARENNES. 



J'étais à Stenay, le 20 juin lygi , avec M. le mar- 
quis de Bouille ; je fus averti le même jour au 
soir, par M. le chevalier de Bouille son fils, de 
monter à cheval le lendemain 21 à six heures 
du mâtin j de prendre des pistolets et de me ren- 
dre sur la route de Stenay à Dun; qu'il avait une 
coiïmiission à me donner de la part de son père. 
Le 21 à six heures du matin, nous nous joignîmes 
sur cette route tous deux en uniforme de nos ré- 
gimens. Chemin faisant , il me dit : « Le roi est 
parti la nuit passée de Paris, il sera cette nuit à 
Varennes et nous allons à sa rencontre jusque-là. 
Le duc de Choiseul lui donne de ses chevaux en 
relais dans cette ville. Nous trouverons le relais 
qu'a établi M. de Goguelat, nous le ferons tenir 
tout prêt dans l'écurie , et du moment où la voi- 
ture du roi sera attelée , vous partirez pour aller 
rendre compte à mon père de l'arrivée de Sa Ma- 
jesté. L'heure est calculée , le roi doit être arrivé 
à onze heures du soir au plus tard, et M. de Go- 
guelat, qui a plusieurs chevaux à lui, en relais, doit 



l88 EXPOSÉ DE LA CONDUITE 

le précéder au moins d'une heure : c'est lui qui 
est notre boussole , et tant que je ne le verrai pas 
arriver je croirai notre affaire manquée. L'essen- 
tiel est qu'on ne puisse pas soupçonner à Varennes 
la mission dont nous sommes chargés , et pour 
cela nous ne communiquerons en rien avec l'of- 
ficier des hussards qui commande le détachement 
cantonné dans cette ville. Ils croient tous que c'est 
un trésor qu'ils auront à escorter, et c'est M. de 
Goguelat lui seul qui doit dire aux différens com- 
mandans des détachemens que le roi va arriver : il 
faut même bien nous garder de rien laisser entre- 
voir aux postillons du duc de Choiseul qui doivent 
conduire le roi , et comme j'ai le blanc-seing de 
leur maître, ils se conformeront à ce que je leur 
ordonnerai. » Moi, qui n'avais reçu de M. le mar- 
quis de Bouille aucune instruction quelconque, 
respectant les ordres du général dans la bouche 
de son fils, je crus devoir me laisser conduire 
aveuglément par ce qu'il me disait. 

Nous arrivâmes à Varennes vers midi; nous 
descendîmes à une auberge qu'on nous dit être la 
plus considérable de l'endroit : nous y trouvâmes 
établis les gens et les chevaux du duc de Choiseul 
avec des fourgons à lui, conduisant les ustensiles 
de première nécessité pour l'arrivée du roi à Mont- 
médy. Nous trouvâmes aussi un hussard du régi- 
ment d'Esterhazy, qui y soignait le cheval de relais 
que devait prendre le soir même M. de Goguelat 
qui, comme je l'ai dit plus haut , devait précéder le 



DE M. DE RMGECOURT. 189 

roi d'une heure environ . Donc le relais qui devait 
mener le roi n'était pas établi dans cette auberge 
sans connaissance de cause. En arrivant , le che- 
valier de Bouille jugea nécessaire de faire partir 
les fourgons tout de suite , et de ne garder absolu- 
ment que les quatre chevaux et les postillons desti- 
nés à conduire le roi, ainsi que le cheval de M. de 
Goguelat. Il éprouva quelques difficultés de la part 
d\in vieux valet de chambre, conducteur des four- 
gons , qui prétendait que son maître n'aurait pas 
besoin de quatre chevaux pour atteler à son ca- 
briolet, voiture dans laquelle il voyageait ordi- 
nairement , et il voulait encore emmener avec lui 
deux des chevaux du relais et un postillon ; mais 
l'exhibition de l'ordre du duc de Choiseul termina 
bientôt toute la discussion. Nous nous annonçâmes 
ensuite pour être venus au-devant du duc. Nous 
n'étions pas depuis plus d'un quart-d'heure dans 
l'auberge qu'un municipal arriva , et, appelât le 
chevalier de Bouille par son nom , lui dimanda si 
son père ne devait pas venir cette nuit à Varennes. 
11 lui répondit qu'il ne le croyait pas; que lui et moi 
étions venus à la rencontre du duc de Choiseul. 

Pendant toute l'après-dînée, nous ne sortîmes 
point de l'auberge , ayant toujours grand soin 
que les chevaux fussent tout prêts dans l'écurie. 
Je remarquai qu'un officier de maréchaussée et 
un cavalier passèrent plusieurs fois devant la 
maison où nous étions , regardant beaucoup de 
notre côté. 



igo EXPOSÉ DE LA CONDUITE 

Vers sept heures du soir, nous sortîmes à pied 
comme pour aller nous promener, et nous allâmes 
sur la route de Glermont par où devaient arriver et 
M. de Goguelat et le roi. Nous allâmes à peu près 
jusqu'à moitié chemin de cette ville ; mais la nuit ap- 
prochant, l'inquiétude nous prit que M. de Gogue- 
lat ne fût peut-être arrivé par une route de traverse, 
et nous retournâmes promptement à notre poste. 

Vers neuf heures et demie, arriva en poste un 
cabriolet du duc de Choiseul , dans lequel était 
Léonard , coiffeur de la reine : il s'arrêta à l'au- 
berge où nous étions. Donc les personnes qui 
étaient dans le secr*et connaissaient le lieu où elles 
devaient s'arrêter en arrivant à Varennes. La dif- 
ficulté de trouver des chevaux de louage qui tous 
avaient été employés à conduire à Dun les four- 
gons , nous facilita les moyens de causer un mo- 
ment avec lui : il nous dit que le roi était déci- 
dément parti de Paris ; mais qu'à son départ de 
Pont-deniommevelle , Sa Majesté n'avait pas en- 
core passé Châlons; qu'on redoutait cet endroit 
pour elle ; que lui d'abord avait eu le dessein de 
l'attendre à Pont-de - Sommevelle , village où 
commençaient les détachemens ; mais qu'y ayant 
déjà remarqué de la rumeur , craignant que sa 
présence ne l'augmentât , il était parti ; qu'en pas- 
sant à Sainte-Menehould, il y avait également re- 
marqué de la fermentation ; qu'il avait laissé MM. de 
Choiseul et de Goguelat à Pont -de -Sommevelle , 
et que lui allait gagner Montmédy. 



DE M. DE RAIGECOURT. IQI 

Vers dix heures ( toujours pour être conséquent 
avec le secret que nous ne voulions pas laisser 
soupçonner ), nous demandâmes à souper, et nous 
fîmes arranojer des lits comme si nous eussions 
voulu nous y coucher. C'est-là ce qui a probable- 
ment donné lieu à la spirituelle et croyable accu- 
sation que nous nous étions endonnis. En effet , 
il est vraiment probable que deux officiers qui at- 
tendaient leur roi dans une heure s'endormirent ! ! ! 

L'instant approchait, et M. de Goguelat n'arrivait 
point. L'état de perplexité dans lequel nous étions 
est facile à concevoir. Je proposai au chevalier de 
Bouille d'aller prévenir l'officier commandant les 
hussards, et de lui dire que le trésor qu'il devait 
escorter était la famille royale. Il me dit qu'il se- 
rait bon de l'avertir pour que son détachement fût 
tout prêt , mais qu'il fallait bien se garder de le 
mettre dans la confidence; qu'il avait là -dessus 
des ordres exprès de son père , et que , si nous les 
outrepassions, nous étions responsables de ce qui 
pouvait en arriver. Je me rends donc chez l'offi- 
cier des hussards qui logeait absolument du côté 
de la ville par oii le roi devait arriver : il était 
environ onze heures. Conformément aux instruc- 
tions de M. le chevalier de Bouille, je le prévins 
de se tenir prêt sur-le-champ pour escorter un 
trésor qui ne tarderait pas à arriver et qu'il con- 
duirait à Dun. Sur l'objection qu'il me fit que, son 
détachement étant de soixante hommes , il suffirait 
qu'il en prît quarante, je lui répondis que le trésor 



ig2 EXPOSÉ DE LA CONDUITE 

ayant déjà causé de la rumeur dans plusieurs en- 
droits , il valait mieux qu'il tînt son détachement 
entier tout prêt ; qu'au surplus , il recevrait des 
instructions plus étendues de l'officier qui aurait 
escorté le trésor jusque-là. Je mis dans ma 
manière de lui parler un air de mystère et de 
préoccupation qui peut-être lui aurait fait com- 
prendre ce que je n'osais lui dire , et ce que je 
désirais intérieurement qu'il sût , si une fatalité 
marquée n'eût accompagné toutes nos démar- 
ches. Cet officier, sous - lieutenant aux hussards 
de Lauzun , se rendit sur-le-champ au quartier de 
ses hussards casernes dans un couvent, pour se 
conformer à l'ordre que je lui avais porté de tenir 
les soixante chevaux sellés et bridés, et les hommes 
auprès. Je le quittai ne l'assurant que je ne reparti- 
rais que dans la nuit avec le trésor, et je retournai 
à l'auberge où j'avais laissé le chevalier de Bouille. 
11 pouvait être onze heures un quart. Le plus 
grand calme régnait dans la ville ; tout le monde 
paraissait couché. En rentrant dans l'auberge , je 
défendis avec les menaces les plus fortes aux deux 
postillons du relais de quitter l'écurie , de débrider 
et de déharnacher leurs chevaux ; ils se conformè- 
rent ponctuellement à cet ordre. Rentrés dans notre 
chambre , nous éteignîmes les lumières pour laisser 
croire que nous étions couchés ; nous ouvrîmes les 
fenêtres et nous gardâmes le plus profond silence. 
Vers minuit , plusieurs personnes passèrent et re- 
passèrent dans la rue , mais sans tumulte; s'arrête- 



DE M. DE RAIGECOURT. igS 

rent même sous nos fenêtres , mais jamais il ne me 
fut possible d'entendre de quoi elles parlaient. 
Environ un grand quart- d'heure ou une petite 
demi-heure après , dans le même instant on sonna 
le tocsin , on battit la générale , et on cria aux ar- 
mes de tous cotes ; sous très-peu de temps l'alarme 
fut répandue dans toute la ville. Le tumulte de- 
vint très-grand , et la terreur paraissait y dominer. 
vTe crois que dans ce moment dix hommes bien 
détermines , peut-être même moins , eussent mis en 
déroute cette populace effarée. Un cri général 
que le roi était à Varennes , qu'il était arrêté à la 
nmnicipalité , nous fît connaître que Sa Majesté 
était trahie. Mais ne doutant pas que le roi ne fût 
bientôt débarrassé des mutins , et qu'il ne passât 
sous très-peu de temps , nous ne songeâmes qu'à 
sauver le relais , et nous le mîmes sur la grande 
route à cinquante pas de l'auberge ,• en sortant, deux 
chevaux et un postillon furent arrêtés par le peuple 
qui investissait déjà la maison, et depuis nous n'en 
eûmes aucune nouvelle. 

Quel fut notre étonnement, quand environ dix 
minutes ou un quart-d'heure après que nous étions 
là , nous ne vîmes non-seulement pas aiTÎver le 
roi , mais même nous n'eûmes aucun indice qui 
pût nous faire croire qu'on portait secours à Sa 
Majesté. Il ne nous était pas permis de douter 
qu'elle ne fût effectivement arrêtée ; un cavalier 
de maréchaussée qui passa près de nous, allant 
chez lui prendre ses armes , nous l'assura encore , 

j3 



EKI'OSi: DE LA CONDUITE 



'94 

cil nous excitant mcmc à nous joindre aux 1)ons 
patriotes de Varcnncs. Nous jugeâmes que les hus- 
sards avalent mis bas les armes : pendant la journée , 
j'avais remarqué que tous ceux que j'avais vus 
'tftaient ivres pour la plupart. Dès-lors nous com- 
prîmes qu'il n'y avait plus de temps à perdre , et 
nous partîmes sur-le-champ pour rendre compte à 
M. de Bouille de ce qui se passait. Il pouvait être 
une heure moins un quart quand nous quittâmes 
Varennes. 

De Varennes à Stenay il y a neuf fortes lieues , 
dont une partie de traverse de chemins très-iné- 
gaux et montueux. Environ vers quatre heures ou 
quatre heures un quart, je joignis M. de Bouille 
que je trouvai à un quart de lieue au-delà de 
Stenay ( j'avais été obligé, en passant par cette 
ville, de prendre un cheval frais, le mien tombant 
de fatigue sous moi, ce qui ma un peu retardé ); 
M. de Bouille m'envoya sur-le-champ à Mont- 
médv , pour donner au régiment de Nassau l'ordre 
de se rendre par une marche forcée à Varennes. 
Quand je revins à Stenay, le général en était parti 
avec le régiment de royal-allemand, pour voler au 
secours du roi , et avait fait une telle diligence 
que je ne pus jamais le rejoindre qu'à un petit 
quart de lieue de V arennes , à neuf heures et de- 
mie du matin , au moment où il apprit par son fds 
le chevalier, qu'il avait renvoyé en avant, que le 
roi était parti pour Paris il y avait environ une 
heure et demie, reconduit par les gardes nationa- 



DE M. DE RAIGECOURT. ig5 

les. Le premier mouvement du ge'néral fut de le 
poursuivre , mais il en eut bientôt reconnu l'impos- 
sibilité , et il fît sa retraite. Ainsi, depuis minuit 
et demi environ jusqu'à neuf heures et demie , 
que le régiment rojal-allemand fut rendu a Va- 
rennes , ce qui fait neuf heures , M. de Bouille fut 
averti et rendu à cette ville avec un régiment chargé 
et paqueté, l'espace parcouru pendant ce temps 
étant de vingt lieues , dont une partie de très- 
mauvais chemins, et fait pendant une nuit assez 
obscure. 

Le général partit le même jour pour le pays 
étranger, et je l'accompagnai. Ce fut là l'époque de 
mon émigration. 

J'atteste , sur ma parole d'honneur , l'exactitude 
des faits énoncés dans cette relation. 

Le comte Charles de Raigegourt. 



FIN DE L EXPOSE DE LA CONDUITE DE M. DE RAIGECOURT. 



O* 



AFFAIRE 

DE VARENNES. 

RAPPORT 

DE 

/ 

M. LE COMTE CHARLES DE DAMAS. 

1791. 



i^E Rapport, écrit peu de temps après l'évé- 
nement dont il rend compte, était enseveli 
dans un porte-feuille avec la note suivante : 

(( Ce llapport ne doit être mis au jour que si 
» des Mémoires ou d'autres Relations qui n'y 
» seraient pas conformes en rendaient lapubli- 
» cation intéressante. » 

Cette malheureuse affaire vient de renou- 
veler de douloureux souveniis dans im écrit 
insère par M. le duc de Choiseul , dans la Col- 
lection des Mémoires relatifs à la révolution 
française, par MM. Berville et Barrière. 

Je lis, page 87, cette phrase de M. le duc de 
Choiseul : « Je laisse au comte Charles de 
» Damas à rapporter ce qui s'est passe à Cler- 
)) mont. )) C'est à cette interpellation que je 
réponds en me décidant à faire connaître celte 
Relation telle que je l'ai écrite dans le temps , 
et telle que le roi, alors Monsieur, frère du roi, 
m'a permis de la lui lire lorsque j'étais près de 
lui en Allemagne. 



YARENNES. 



RAPPORT 



M. LE COMTE CHARLES DE DAMAS. 



J E ne reprendrai cette funeste époque que du mo- 
ment où j'ai été instruit du projet que le roi for- 
mait de quitter Paris , et de se retirer dans une 
province frontière , sous la garde de M. de Bouille 
et des troupes fidèles qu'il pourrait réunir. Je ne 
dirai que ce qui m'a regardé personnellement , les 
ordres et les instructions que j'ai reçus , ce qui s'est 
passé sous mes yeux. 

Tous les régimens de l'armée avaient plus ou 
moins reçu l'influence de la révolution. L'ordre 
de permettre aux soldats de fréquenter les assem- 
blées populaires , avait déjoué les soins que pre- 
naient leurs chefs pour les maintenir dans les règles 
de la discipline et les préserver de la contagion. Les 
troupes à cheval , mieux composées , avaient résisté 
plus long-temps; mais il était impossible de ne pas 
distinguer un nouvel esprit, un autre ton, une plus 
grande exigence de la part des hommes , et on 



202 r.AITOKT 

pouvait prévoir que dans peu tout suivrait le tor- 
rent, et s'abandonnerait à la révolte. 

Mon régiment ( les dragons de Monsieur ) avait 
eu une bonne conduite jusqu'alors : il avait dé- 
fendu Lyon et le Dauphiné en 1 789 , il s'était 
montré, l'année d'après, brave et fidèle à l'affaire 
de Nancy ; les officiers donnaient de bons exem- 
ples et maintenaient la plus exacte subordination ; 
les dragons avaient été les derniers à quitter les 
couleurs royalistes, ce qui leur attirait des que- 
relles avec ceux des autres régimens ; j'avais obtenu 
un excellent quartier où je les surveillais de près, 
et où rien de ce qui rend le soldat heureux ne 
leur manquait. Je m'y rendis au mois de mars 1 791 , 
pour ranimer la patience des officiers et encou- 
rager les dragons dans leur bonne conduite. 

J'avais passé quelques jours à Saint-Mihiel dans 
une entière satisfaction du bon esprit du régiment 
et de sa discipline , quoique inquiet des menées 
du club des jacobins , qui s'était formé depuis 
peu de temps dans cette ville , lorsque j'allai à 
Metz rendre mes devoirs à M. le marquis de Bouille, 
commandant de la province. Je lui fis part de mes 
inquiétudes sur l'avenir , de l'apparence trop fondée 
que toutes les troupes finiraient par se perdre dans 
ces sociétés patriotiques auxquelles nous avions 
reçu l'ordre de laisser assister les soldats, et de mon 
extrême découragement. M. de Bouille , sentant 
comme moi la position difficile dans laquelle nous 
nous trouvions , en souffrait lui - même , et ce 



DE M. DE DAMAS. 2o5 

n'était que par l'ordre exprès du loi qu'il avait 
conservé son commandement. Il me dit de prendre 
patience, que cet état de choses ne pouvait durer, 
que la situation du roi changerait, et que ce n'était 
pas le moment pour ceux qui lui étaient attachés 
de s'éloigner. Ces mots suffirent pour me ranimer. 
J'assurai M. de Bouille qu'il m'en avait dit assez 
pour me décider à lier mon sort au sien , ma 
marche à la sienne , et que de ce moment je ne le 
perdrais pas de vue. J'allai passer encore quelques 
jours à mon régiment , et je revins à Metz d'où 
je partis pour Paris. 

J'y arrivai le i8 avril , jour où le roi , voulant 
aller à Saint-Cloud , en fut empêché par la popu- 
lace. Quoique j'ignorasse les projets du roi, je 
fus frappé de l'importance de cet événement qui 
était une preuve de plus de la gêne dans laquelle 
le roi se trouvait, et qui pouvait l'empêcher de rien 
entreprendre. Je passai un mois à Paris, et je re- 
joignis mon régiment à la fin de mai. 

J'étais depuis quelques jours à Saint-Mihiel , 
lorsque M. de Choiseul arriva à Commercy où était 
le régiment Royal qu'il commandait. Il m'écrivit 
de venir le trouver. Il s'ouvrit à moi sur le projet 
de départ du roi , me dit qu'il avait été chargé 
par M. de Bouille de m'en instruire , et que nous 
devions tous deux y être employés. Je lui témoi- 
gnai toute ma joie , toute l'ardeur que m'inspirait 
une commission aussi glorieuse : nous nous quit- 
tâmes en nous promettant de nous revoir in ces- 



2o4 BAPFORT 

sammeiit , et avec serment de ne rien faire con- 
naître à qui que ce soit de cet important secret. 

Je revins à Goinmercy quelques jours après. 
M. de Choiseul me remit trente-six mille francs 
en assignats , de la part de M. de Bouille , pour 
être convertis en or le plus tût possible. Je char- 
geai de cette commission M. Remy , quartier- 
maître de mon régiment. Je feignis que j'avais 
emprunté cette somme que je voulais re'aliser pour 
me mettre à l'abri de la perte progressive des assi- 
gnats; il fît sa commission avec promptitude et 
intelligence. 

Peu de jours après, je me rendis à Metz. M. de 
Bouille n'avait pas un moment à perdre pour se 
préparer à l'exécution du plan dont il était chargé. 
Dans plusieurs conversations qu'il eut avec moi , 
il me témoigna son inquiétude sur la route que le 
roi avait résolu de prendre , et sur la volonté absolue 
qu'il avait mise à trouver des détachemens jusqu'au- 
près de Chàlons. Il sentait trop combien il était 
essentiel de saisir le moment où la famille royale 
était déterminée, pour insister sur des objections 
qui pussent la retarder ou la faire changer ; il se 
décida donc à aller en avant et à faire ses prépa- 
ratifs d'après la marche que le roi avait choisie. 

Je me plaignis de la fatalité qui avait fait que 
j'étais privé de la plus grande partie de mon régi- 
ment , les deux premiers escadrons étant partis 
pour l'Alsace par ordre du ministre , ainsi que les 
trois escadrons du régiment de M. de Choiseul , 



1)K M. DE nVMVS. 2o5 

tle manière qu'il ne me restait qn'nn escadron , et 
à lui son dépôt et quelques officiers. Cette circons- 
tance était d'autant plus fâcheuse, qu'elle nousôtait 
la possibilité de choisir et de former un détache- 
ment sur lequel on pût compter dans toute occa- 
sion , et nous privait de la plus grande partie de 
nos officiers si nécessaires dans une affaire aussi 
importante. Toutes ces observations furent faites 
à M. de Bouille qui, dans la situation difficile oii il 
était , n'avait pu régler ni le choix ni le nombre de 
ses troupes. Les régimens qu'il avait près de lui 
étaient encore comptés parmi les plus intacts ; le 
moment pressait , il arrêta donc son plan et prépara 
les ordres pour l'exécution. 

Les régimens de son commandement devaient 
à jour nommé être rassemblés autour de Mont- 
médy, et j foniier un camp. Il laissait à Metz une 
partie des troupes qui en composaient la garnison. 
Il avait eu soin d'en garder le moins qu'il avait pu 
dans l'intérieur de la place , et de les établir sous 
quelque prétexte, dans des cantonnemens séparés. 
Les hussards de Lauzun, qui étaient à Toul , reçu- 
rent l'ordre de se rendre à Stenay, et devaient, ainsi 
que l'escadron des dragons de Monsieur et le dépôt 
de Royal, fournir des détachemens sur la route du 
roi. Les dispositions qui furent arrêtées étaient 
telles que je vais les détailler : 

La marche du roi était combinée d'après deux 
suppositions , le secret ou l'emploi de la force. 
Dans le cas où le roi poursuivrait tranquillement 



206 RAPPORT 

sa route sans être reconnu , toutes les troupes 
placées sur^sou passage devaient rester innnobiles 
et se replier sur Montmëdy , sans laisser connaître 
l'objet de leur mouvement. 

Si le roi était reconnu et éprouvait quelques 
difficultés , elles devaient lui prêter secours , forcer 
les obstacles , chacune dans le poste où elle était 
placée, ou l'entourer jusqu'à ce que M. de Bouille 
eût pu amener des forces suflisantes pour l'enlever. 
M. de Bouille restait à Stenay avec le régiment 
royal-allemand , et aussitôt qu'il était instruit de 
l'approche du roi , il marchait à sa rencontre à la 
tête de ce régiment. 

S'il apprenait qu'il était arrêté dans sa marche , 
il faisait porter en grande hâte, sur le point où il 
éprouvait quelque obstacle , les régimens suisses , 
allemands, sa troupe à cheval et son artillerie. 

M. de Choiseul se rendait à Paris ; il devait pré- 
céder la famille royale de quelques heures , et 
apporter l'assurance positive de son départ. Il de- 
vait l'attendre au premier détachement placé à 
Pont-de-Sommevelle , à trois lieues de Châlons , 
du côté de Sainte-Menehould , et aussitôt qu'elle 
aurait atteint ce poste , faire partir un officier , 
pour lequel on disposait des relais sur la route , 
afin d'avertir successivement les autres détache- 
mens à leurs postes respectifs , et M. de Bouille à 
Stenay. 

Uji relais de chevaux appartenant à M. de Choi- 
seul , réunis à ceux de M. de Bouille, devait être 



DE M. DE DAMAS. 3O7 

pîacé à Varcnnes , et remplacer ceux de la poste , 
cette ville n'ayant point d'établissement de poste , 
et les chevaux de Clermont n'amenant que jus- 
que-là. 

Ce relais devait sortir des écuries aussitôt que le 
courrier depèclië par jM. de Choiseul paraîtrait, 
et se placer à l'entrée de la ville du côte de l'ar- 
rivée du roi. 

Il y avait à Varennes un escadron des hussards 
de Lauzun : le fils de M. de Bouille devait s'y 
trouver de sa personne. 

Tous les ordres à donner aux différens de'taclie- 
mens étaient confies à M. de Choiseul. M. de 
Bouille' pensait qu'ayant quitte' le roi peu d'heures 
avantqu'il montât en voiture , il serait plus à même 
de nous donner ses instructions pour les cas im- 
prévus. 

M. de Goguelat , officier d'état-major , restait 
auprès de M. de Bouille , et devait le jour du 
mouvement se porter jusqu'au premier détachement 
pour s'y réunir à M. de Choiseul , et s'assurer si 
tout était dans l'ordre et disposé comme il était 
convenu . 

On nous dit que le roi aurait dans sa voiture le 
marquis d'Agoult qui serait chargé de tous les 
soins et de tous les détails particuliers du voyage. 

Avant de repartir pour Saint-Mihiel , je me fis 
répéter plusieurs fols mes instructions ; elles con- 
sistaient : 

A mener un dç'tachement de cent dragons du 



208 E APPORT 

rei^îment de Monsieur , cl quatre-vingts tlu re'gi- 
ment Royal à Clermont ; 

A envoyer à Sainte-Meneliould M. Dandoins, 
chef d'escadron, avec quarante dragons du régi- 
ment Royal ; 

A attendre le passage du roi qui devait avoir 
lieu le 20 ; à me mettre en marche une heure après 
son passage , sans rien faire paraître s'il n'était 
pas reconnu ; à l'escorter ou à l'enlever de vive 
force s'il était découvert , ou s'il s'était fait recon- 
naître aux détachemens qui me précédaient ; 

Enfin 5 à assurer son passage a Clermont , une 
des villes les plus considérables de la route , et 
que sa position sur la grande route de Metz ren- 
dait importante. 

Je devais feindre d'être en marche pour Mouzon 
où mon cantonnement était fixé. 

Les détachemens envoyés en avant , avaient pour 
prétexte l'escorte d'un trésor ,• mais moi , j'étais 
simplement en route pour Mouzon ^ séjournant à 
Clermont. 

Je retournai, le i5, à Saint-Mihiel , emportant 
mes ordres, nie^nstructions , mes espérances. 

Je donnai l'ordre pour le départ; j'envoyai celui 
du régiment Royal. 

Le 17 au soir, je reçus un contre-ordre pour 
ne partir que le ig au lieu du 18; je le fis passer 
au régiment Royal. 

Le 1 8 , le détachement de Royal , fort de quatre- 



DE M. DE DAMAS. 2O9 

vingts hommes arriva à Saint-Miliiel , et nous nous 
mîmes en marche le 19. 

Je questionnai pendant la route M. Dandoins, 
commandant du détachement de Royal , sur l'esprit 
qui re'gnait dans sa troupe : il me témoigna de 
l'inquiétude , me dit que depuis quelque temps on 
travaillait l'esprit des dragons à Commercj d'une 
manière fort active , et qu'il y en avait quelques- 
uns avec lui sur lesquels il ne pourrait pas compter. 
Nous combinâmes tous les moyens de nous assurer 
de notre troupe , dans le cas où nous serions obligés 
de défendre la famille royale , ou de l'enlever de 
vive force , mais en nous disant que ce qui était 
le plus à désirer , c'était que les hommes ne fussent 
instruits de l'objet de leur marche qu'en voyant le 
roi à leur tète ; que dans ce cas on pouvait se flatter 
qu'ils feraient leur devoir, parce qu'ils seraient 
électrisés , qu'ils seraient éloignés de toute séduc- 
tion patriotique , et ne recevraient que notre im- 
pulsion. 

Je remis à M. Dandoins l'ordre de M. de Bouille 
pour se rendre avec quarante hommes à Sainte- 
Menehould , ainsi que l'ordre du roi cacheté qui 
rendait les officiers et dragons responsables de sa 
sûreté ; ce dernier ordre ne devant être lu à la troupe 
que dans la supposition oii le roi serait reconnu , 
ou éprouverait quelque olistacle. 

Nous arrivâmes ie 20 à Clermont : le quartier- 
maître et les maréchaux-de-logis , venus en avant 
pour faire les logcmens , avaient été obligés de 

'4 



210 RELATION 

séparer les deux régimens. Ils avaient tiré au sort : 
le détachement de Royal tomba au village d'Osé- 
ville, situé sur la route avant d'arriver à Clermont, 
à trois quarts de lieue. 

Je me logeai à côté de la poste , à l'auberge de 
Saint-Nicolas , près de l'entrée de la ville du côté 
de Sainte-Menehould. Je trouvai cette position 
bonne , parce que je pouvais veiller sur la poste 
et attendre tout ce qui viendrait sur la grande 
route , sans rien donner à soupçonner. 

Mon escadron rentra dans son logement , et prit 
l'étape pour deux jours : nous avions séjour à 
Clermont. 

L'adjudant me rendit compte, à mon arrivée, 
qu'on lui avait témoigné à la municipalité quelque 
étonnement de la marche de nos troupes , et par- 
ticulièrement de celle d'un détachement de hussards 
qui avait passé la veille : il me fut facile de l'expli- 
quer à quelques habitans à qui j'eus l'occasion de 
parler. Je supposai que l'objet de ce mouvement 
était de couvrir la frontière , parce qu'on savait 
qu'il filait des troupes autrichiennes dans le pays 
de Luxembourg. Je ne m'aperçus le reste de la 
journée d'aucune inquiétude , d'aucune méfiance. 
Le même jour, pendant que j'étais à table avec 
les officiers de mon escadron, M. de Goguelat ar- 
riva à mon auberge et me fît appeler. Je causai 
avec lui sur cette espèce de soupçon qu'avait fait 
naître le passage du détachement de hussards : 
il me dit qu'il avait été à la municipalité comme 



DE M. DE DAMAS. 211 

officier d'état-majoi' chargé de la disposition de 
plusieurs cantonnemens , qu'il l'avait satisfaite 
en lui promettant que Clermont aurait de la ca- 
yalerie , et qu'il l'avait laissée parfaitement tran- 
quille. 

Je questionnai M. de Goguelat sur la disposition 
des difïerens postes entre IMontmédy et Clermont , 
et particulièrement sur celui de Varennes qui se 
trouvait le plus rapproché de moi. Il me dit qu'il 
j avait bien eu un peu d'inquiétude à cause d'un 
palefrenier et de deux chevaux appartenant à M. de 
Choiseul, qui y étaient arrivés, mais qu'il l'avait 
facilement calmée ; que cette petite ville ou bourg 
était hors d'état d'apporter le moindre obstacle à 
la marche du roi ; qu'il n'y avait pas quarante fusils 
dans le lieu , et que soixante hussards, qui étaient à 
Varennes, étaient plus que sulîisans pour en con- 
tenir les habitans. Je lui parlai du relais qui devait 
y être placé, de l'ordre que M. de Choiseul avait 
donné à ses équipages de s'j rendre, ses chevaux 
devant se joindre à ceux de M. de Bouille pour 
conduire le roi. Je lui demandai à qui ses gens 
devaient s'adresser pour recevoir leur destination ; 
il me dit que le fils de M. de Bouille et un autre 
officier en étaient chargés. J'appris alors que le fils 
aîné de M. de Bouille, qui devait d'abord être placé 
à Varennes, avait eu une autre destination, et que 
son frère et M. de Raigecourt, officier de royal- 
allemand , l'avaient remplacé. 

J'insistai sur l'explication de l'alternative de lais- 

•4* 



212 RELATION 

ser passer le roi sans rien faire paraître, ou de l'es- 
corter. M. de Goguelat me répéta que le mystère 
devait être conservé le plus long -temps possible ; 
que je ne devais faire aucun mouvement jusqu'à 
ce que j'eusse des nouvelles de M. de Choiseul ou 
de lui ; qu'à l'art'ivée du premier courrier du roi , 
qui devait précéder les voitures d'une heure, l'un 
d'eux partirait en avant sur des relais qu'ils avaient 
sur la route pour avertir tous les détachemens et 
M. de Bouille qui viendrait au-devant du roi, à 
la tête de royal-allemand. 

Je calculai que je devais être averti deux heures 
avant le passage du roi à mon poste. 

M. de Goguelat ajouta que , si par hasard le roi 
éprouvait quelque obstacle à Chàlons , il s'y porte- 
rait avec les quarante hussards de Pont-de-Somme- 
vellc , pour l'enlever s'il le pouvait, ou du moins 
lui donner les moyens d'attendre l'arrivée de M. de 
Bouille avec des troupes. 

M. de Goguelat partit pour Sainte-Menehould, 
pour se rendre ensuite à sa destination, à Pont-de- 
Sommevelle, après avoir visité tous les détachemens. 

Voici dans quel ordre ils étaient placés : 

A Pont-de-Sommevelle , à trois lieues de Chà- 
lons, du côté de Sainte-Menehould, quarante hus- 
sards de Lauzun. C'était le point où commençaient 
les dispositions de M. de Bouille ; c'était son avant- 
poste, sa première vedette; c'était la clef de toutes 
ses dispositions militaires. 

Ce détachement était spécialement destiné à gar- 



DE M. DE DAMAS. 2l3 

derles embrancheniens de chemin qui conduisaient 
de la grande route à Varennes et à Stenay, et à 
arrêter tous les courriers après le passage du roi. 

A Saint-Menehould , quarante dragons du régi- 
ment Royal, commandés par M. Dandoins; 

A Clemiont, cent dragons du régiment de Mon- 
sieur, et quarante du régiment Royal ; 

A Varennes , soixante hussards de Lauzun , le 
fils de M. de Bouille, un officier de royal-allemand, 
les relais réunis de M. de Bouille et de M. de Choi- 
seul ; 

A Dun, oii il y a un pont sur la Meuse, cent 
hussards de Lauzun, commandés par M. Deslon , 
chef d'escadron; 

A Mouza , à deux lieues du Stenay, cinquante 
cavaliers de royal-allemand ; 

A Stenay, M. de Bouille avec le régiment de 
royal-allemand , commandé par le baron de Man- 
dell. 

Le reste des troupes était placé de manière à 
pouvoir porter secours sur tous les points , et à peu 
de distance de Montmédy. 

Dans l'après-midi du même jour de mon arrivée 
à Clermont, je parcourus les environs de la ville , 
désirant trouver un chemin qui conduisit, sans la 
traverser, sur la route de Varennes, pour le cas où 
il y aurait quelque obstacle de la part des habitans . 
J'en reconnus un où on pouvait passer à cheval , 
mais qui était impraticable en voiture. 

Le 21 au matin, les équipages de M. de Choiscul 



21 4 ItELATION 

partirent, d'après les ordres qu'il leur avait donnés, 
pour se rendre à Varennes. 

M. Dandoins se rendit à Sainte -Menehould 
avec trente dragons. Il avait préféré réduire son 
détachement à ce nombre, pour n'avoir avec lui 
que des hommes sur qui il put compter. Il emmena 
le maréchal-des-logis Lagaclie que M. de Ghoiseul 
m'avait chargé de lui envoyer, et un de mes che- 
vaux de selle qu'il m'avait demandé. 

Le reste du détachement de Royal demeura à 
Oséville , commandé par M. de Saint-Didier, capi- 
taine. 

Dans la matinée, je fus averti qu'on avait tenu 
quelques propos, et qu'on avait été jusqu'à dire 
que ce trésor n'était autre chose que la reine qui 
allait rejoindre l'empereur. Je recommandai aux 
ofîjciers de surveiller de très-près les dragons, et 
moi-même je ne les perdis pas de vue. 

A midi, je donnai l'ordre de se tenir prêt à monter 
à cheval à cinq heures. Je feignis, comme j'en étais 
convenu avec M. de Goguelat, d'attendre un ordre 
pour partir dans la soirée, afin de couper la marche 
de Ciermont à Stenaj, qui était trop forte pour un 
seul jour. 

Je dis aussi qu'il était possible que M. de Bouille 
passât dans sa tournée des cantonnemens , afin de 
préparer les dragons à une attente de quelques 
heures pour lui rendre les honneurs militaires. 

Je calculai encore qu'il se pouvait que le retard 
fut tel que je ne pusse laisser ma troupe deliors 



DE M. DE DAMAS. 2l5 

sans exciter des soupçons ; je n'avais qu'un moyen , 
c'était de commander un détachement qu'on pour- 
rait supposer destiné à l'escorte du trésor. Il était 
tout indiqué, puisqu'on en avait vu partir deux 
pour aller à sa rencontre , et ce renfort de plus à 
donner au roi, en cas que je ne pusse pas le suivi'C 
avec ma troupe , me parut être important. 

J'ordonnai donc ce détachement. M. de Floirac, 
un des meilleurs et des plus dévoués officiers de 
l'armée , le conmiandait. 

Je recommandai à M. de Floirac de ne prendre 
avec lui, autant que possible, que des hommes sûrs. 
Il était difficile de faire un choix, parce qu'on passe 
rarement le tour à marcher, et qu'il ne fallait pas 
exciter de contestation. Cependant il se trouva 
composé d'hommes en qui on pouvait avoir con- 
fiance, d'après leur conduite jusqu'alors. 

Je confiai à M. de Floirac l'objet de notre pré- 
sence à Clermont, et quelle était la mission dont 
il était chargé. 

La troupe était prête à cinq heures , ainsi qu'il 
m'avait été ordonné. 

Le roi devait être parti de Paris après son cou- 
cher, le 20 , c'est-à-dire environ de minuit à une 
heure. M, de Choiseul devait le précéder de quel- 
ques heures , s'assurer de celle du départ , cal- 
culer le temps de la route , et attendre l'arrivée de 
la famille royale à Pont-de-Sommevelle. 

Il y avait un poste intermédiaire entre lui et 
moi à Sainte-Menehould ; nous étions à dix lieues 



2 î 6 RELATION 

l'un de l'autre. Aussitôt qu'on aurait eu connais- 
sance à Pont-de-Sommevelle que le roi avait passé 
à Ghâlons, un officier devait partir et ne plus at- 
tendre les voitures. Je devais donc être averti de 
leur arrivée, ainsi que tous les détachemens , long- 
temps d'avance, en proportion de la distance oii 
nous étions de Pont-de-Sommevelle. 

Toutes mes mesures étaient prises pour le mo- 
ment de l'arrivée du courrier. 

A l'heure où j'aurais jugé que le roi devait arri- 
ver à Clermont, j'aurais dit que je venais de recevoir 
l'ordre de partir; j'aurais fait rejoindre le détache- 
ment de Royal logé à Oséville; ma troupe se trou- 
vait à cheval au moment où le roi relayait, et, 
après avoir laissé gagner du chemin aux voitures, 
je me mettais en marche , et je les suivais à quelque 
distance. 

S'il y avait quelqtie fermentation dans la Adlle , 
elle se trouvait contenue ; une partie de mes dra- 
gons étaient en bataille sur la place ; le détachement 
de Pioyal venant d'Oséville menaçait un des côtés 
de la ville en dehors; le détachement de M. de 
Floirac était placé vis-à-vis la poste aux chevaux, 
à l'entrée de la ville, du côté de Sainte-Menehould. 
Si je craignais quelque obstacle pour relayer, 
mes gens avec mes chevaux s'emparaient des voi- 
tures avant qu'elles entrassent dans la ville , et la 
traversaient à toutes jambes, escortés par le déta- 
chement de M. de Floirac. 

Si le roi s'était fait reconnaître aux troupes qu'il 



DE M. DE DAMAS. 21 7 

rencontrait avant moi, et qu'il fût entoure' par 
elles, je faisais les mêmes dispositions de sûreté 
pour la ville; mais au passage des voitures, je lisais 
à ma troupe l'ordre signé du roi, et je me réunissais 
à son escorte. 

Dans tous les cas, je plaçais des postes à tous les 
chemins qui aboutissent à la route de Varennes, et 
aussitôt que le roi était passé , ils arrêtaient tous 
les courriers. 

Je faisais ces différentes combinaisons, parce que 
les propos qui m'étaient revenus dans la journée 
occupaient mon attention; mais par la raison même 
que je craignais de paraître suspect, et qu'à la 
moindre alarme le tocsin pouvait sonner et rassem- 
bler tout le pays et avertir la ville de Verdun, qui 
n'est qu'à quelques lieues de Clermont, et dont la 
garnison était mauvaise , je ne pouvais pas faire de 
préparatifs à l'avance. Le roi pouvait avoir été re- 
tardé, et l'alarme donnée pouvait le faire arrêter 
sur toute sa route, depuis Châlons et à Châlons 
même, qui semblait le point le plus dangereux.. 

11 fallait donc garder une attitude qui ne causât 
aucune inquiétude , et s'en tenir aux prétextes don- 
nés pour laisser la troupe prête à monter à cheval . 

Six heures arrivent , tout était encore tranquille , 
les dragons ayant bonne contenance et attendant 
les ordres sans montrer aucune méfiance. 

J'étais sur la grande route avec les officiers : une 
femme s'approche et me dit qu'elle a entendu des 
])ourgeois témoigner la volonté de savoir, avant 



3 I 8 RELATION 

mon départ, quel était l'objet de ma marche. Je 
ne fis pas semblant d'y mettre de l'importance , je 
me rapprochai de ma troupe et ne m'aperçus en- 
core de rien. La seule marque d'inquiétude qu'elle 
m'ait donne'e, c'est que le détachement, commandé 
pour l'escorte du trésor, me fit demander des car- 
touches , et que quelques hommes avaient dit à l'ad- 
judant : u Mais oii veut-on donc nous mener? n 

Je fis distribuer des cartouches à ce détachement; 
je ne voulais d'abord les donner qu'un moment 
avant de partir, parce que j'étais sûr que les bour- 
geois en prendraient ombrage , que peut-être ils 
prendraient les armes ; mais le prétexte du trésor 
couvrit cette mesure, et rien n'éclata. 

Sept heures sonnent, point de nouvelles de Pont- 
de-Sommevelle ; l'étonnement de cette longue at- 
tente se manifestait davantage parmi les bourgeois 
et parmi les dragons. 

Vers sept heures et demie, la poste amène un 
cabriolet où je reconnais le valet de chambre de 
M. de Choiseul, et Léonard, coiffeur de la reine. 
Ils s'arrêtent et me remettent un billet conçu en 
ces termes : 

« 11 n'y a pas d'apparence que le trésor passe 
» aujourd'hui : je pars pour aller rejoindre M. de 
» Bouille ; vous recevrez demain de nouveaux 
» ordres. » 

J'ai su depuis que le même avis avait été remis 
à M. Dandoins, à Sainte-Menehould. 

Léonard se présenta à moi comme instruit du 



DE M. DF: damas. 2IQ 

secret. Je lui demandai sur quoi e'tait fondé le 
doute du passage de la famille royale; il me dit 
qu'il n'en avait aucune idée ; qu'il était venu de 
Paris avec M. de Cboiseul, et qu'il l'avait laissé 
à Pont-de-Sommevelle avec un détaclieraent de 
hussards. Je lui demandai s'il avait vu celui des dra- 
gons à Sainte-Menehould ; il me dit qu'il avait vu 
des dragons près de la poste , et qu'il avait parlé à 
l'officier. Je fis part de ce billet à M. de Floirac : 
nous conçûmes l'espoir que ce n'était que sur le 
retard de quelques heures que ces conjectures 
étaient fondées. 

Cependant, comme M. de Choiseul arrivait de 
Paris 5 il était possible qu'il sût que dans telle sup- 
position le départ du roi serait retardé, ou qu'il fût 
arrivé quelque nouvel obstacle dont il aurait eu 
connaissance. Le départ du roi avait déjà été différé 
d'un jour par une circonstance particulière, il pou- 
vait l'être encore; dans le doute, je ne voulus rien 
changer à mes dispositions, et je restai dans la 
même situation pour donner du temps à toutes les 
chances possibles. 

Léonard continua sa route pour Stenay , et je 
conservai encore l'espérance malgré ce billet qui 
m'inquiétait , mais qui ne me donnait pas à sup- 
poser que le détachement de hussards eût été em- 
mené , et qu'il ne fût resté personne à Pont-de- 
Sommeveile. 

Une heure se passe. A huit heures et demie, le 
commandant du détachement logé à Oséville 



220 RELATION 

m'envoya demander s'il ferait rentrer sa troupe. 

L'approche de la nuit , la certitude du mauvais 
effet que faisait cette longue attente , même sur 
les habitans des campagnes, le souvenir de ce que 
m'avait dit M. Dandôins sur l'esprit des dragons 
qu'il avait laissés à Oséville , m'engagèrent à faire 
dire à M. de Saint-Didier de rentrer dans ses loge- 
mens, et que, si je ne lui envoyais pas d'ordre 
pendant la nuit, il se tint prêt pour le lendemain. 

A neuf heures, je n'avais pas encore donné 
d'ordre à mon régiment; je traînais en longueur 
le plus qu'il m'était possible. La troupe était de- 
hors depuis cinq heures ; la ville était sur pied ; 
mes dragons eux-mêmes commençaient à s'étonner 
de ce retard. Si la fermentation éclatait avant le 
moment du passage du roi , le son du tocsin pou- 
vait l'arrêter sur toute sa route : toutes mes com- 
binaisons d'espérance s'épuisaient; deux heures 
s'étaient écoulées depuis que j'avais reçu le billet 
de Pont-de-Sommevelle , il fallait se tenir en me- 
sure à tout événement ; de nouveaux ordres m'é- 
taient annoncés pour le lendemain; je ne pouvais 
manquer d'être averti par des courriers quelques 
heures avant l'arrivée du roi. Je me décidai donc 
à me réduire au détachement du trésor que je 
gardai sur pied, et a faire rentrer le reste de la 
troupe dans ses logemens , en ordonnant que les 
trompettes restassent chez moi pour sonner à che- 
val au premier ordre. 

Cette mesure eut tout l'cifet que j'en espérais , 



DE M. DE DAMAS. 221 

la foule se dissipa , et les habitans rentrèrent dans 
leurs maisons. 

En supposant que le roi arrivât , la nuit favori- 
sait sa marche secrète ; dans tous les cas il ne pou- 
vait rien venir de Paris que je n'en fusse averti 
plus d'une heure à l'avance , puisque j'avais un 
avant-poste à dix lieues de moi , et à quatre un 
poste intermédiaire. Il m'était impossible de sup- 
poser que ce détachement de hussards , qui était 
notre avant-garde , eût été enlevé dans une autre 
direction que la route ordinaire; et que, quoi qu'il 
arrivât, il ne se repliât sur moi. Ij'ordre que j'avais 
eu de me tenir prêt à monter à cheval à cinq 
lieures , se trouvait en quelque sorte annulé par 
le billet confidentiel que j'avais reçu , sans lequel 
j'aurais tout hasardé pour rester dans la même si- 
tuation. 

Le jour était presque tombé , tout était tran- 
quille dans la ville , et , quoiqu'a jant perdu toute 
espérance , mon attention et mes regards ne pou- 
vaient se détourner de la roule de Paris , lorsque 
j'entends un bruit de voitures ; j'aperçois un cour- 
rier, et la famille royale arrive. 

M. de Valorj , garde-du-corps , premier cour- 
rier du roi;> s'approcha de moi. Je lui demandai si 
le roi n'avait point éprouvé d'accident ni d'inquié- 
tude dans le cours de sa route ; il me dit qu'il avait 
été étonné de ne trouver personne à Pont-de- 
Sommevelle ; mais que sa marche n'avait point été 
troublée. Je lui demandai s'il avait trouvé le dé- 



222 RELATION 

tachement de dragons à Sainte-Meneliould ; il me 
dit qu'il avait vu le commandant et quelques dra- 
gons près des voitures pendant qu'elles relayaient 
Je lui demandai s'il ne s'était aperçu de rien qui 
pût lui faire soupçonner que le roi eût été reconnu ; 
il m'assura que rien ne lui en avait donné l'idée 
Tout marchait donc dans la supposition du secret 
Je devais donc , d'après mes instructions précises , 
rester tranquille en veillant sur le relais ; le roi 
conservait V incognito. 

Je fis part à M. de Valorj de la difficulté où je 
me trouvais à cause de la fermentation sourde qui 
régnait dans la ville , et de la crainte que j'avais 
que ma troupe ne fût arrêtée lorsqu'elle se dispose- 
rait à partir. Je l'avertis de ne pas perdre de temps 
pour arrivera Varennes où il trouverait des relais, 
et où il porterait la première nouvelle de l'appro- 
che du roi : il monta à cheval et partit. 

Les voitures entrent dans la ville , deux autres 
courriers se tenaient près des portières. La voi- 
ture du roi, sans être magnifique, était cependant 
marquante par la manière dont elle était soignée , 
et trois courriers qui l'accompagnaient , dont deux 
à cheval et l'autre sur le siège , donnaient aux 
voyageurs quelque importance. Cela fut remarqué 
par des bourgeois qui se trouvaient près de la 
poste, mais je n'entendis aucun propos inquiétant. 

Pendant qu'on attelait les chevaux , ce qui ne 
dura que dix minutes , je me tenais à la porte de 
la maison de poste entouré d'officiers et de dragons. 



DE M. DE DAMAS. 225 

sans laisser apercevoir que j'eusse aucune connais- 
sance des voyageurs. Quelques bourgeois re- 
gardaient avec curiosité , mais je ne vis rien qui 
pût m'alarmer. Le roi et la reine m'aperçurent, et 
me firent des signes de bonté et de satisfaction aux- 
quels je ne répondis que très-indifféremment. Enfin 
madame de Tourzel m'appela , elle me fît quelques 
questions sur le chemin qu'ils avaient encore à 
parcourir , me parla de la lassitude des enfans ; le 
roi m'adressa la parole , la reine lui fît signe de 
prendre garde à sa voix. Je me retirai un peu en 
arrière pour éviter toute communication qui pût 
être remarquée ; mais ce qu'il me serait impossible 
de dépeindre, c'est le bonheur que j'éprouvai lors- 
que je vis les postillons à cheval et partir , se di- 
riger sur Varennes et sortir de la ville. 

Le courrier qui était sur le siège cria aux pos- 
tillons , avant de partir de la poste , de prendre la 
route de Varennes. Ce fut un malheur qui eut une 
suite fâcheuse , parce que les postillons de Sainte- 
Menehould , qui avaient amené les voitures à Cler- 
mont , entendirent l'ordre de quitter la grande 
route; et qu'en s'en retournant, ayant rencontré 
Drouet , maître de poste , qui suivait la trace des 
voitures et qui avait reconnu le roi , ils purent 
répondre aux questions qu'il leur fît, qu'elles n'a- 
vaient pas suivi la route de Verdun , et qu'elles 
avaient pris le chemin de Varennes. Alors il se 
décida à prendre la traverse , et ne passa point à 
Clermont où je l'aurais arrêté. 



224 RELATION 

Je résistai au désir bien tentant d'accompagner 
de ma personne la famille royale ; mais , outre que 
j'avais des ordres contraires si la marche du roi 
n'était pas troublée, j'étais sur que mon départ à 
la suite des voitures aurait fixé l'attention sur les 
voyageurs et aurait excité l'alarme. Pouvais-je ris- 
quer une bagarre pendant laquelle des courriers 
pouvaient partir sur la trace du roi, et le tocsin pou- 
vait sonner , ce qui mettait la famille royale en 
péril sur toute la route qui lui restait à parcourir, 
tandis qu'elle voyageait tranquillement ; qu'il n'y 
avait pas un doute qu'elle ne gagnât Varennes sans 
obstacle, et qu'une fois arrivée à ce poste je la re- 
gardais en sûreté dans une ville où il n'y avait aucun 
moyen de résistance , au milieu des hussards que je 
croyais sûrs , et trouvant des relais dirigés par des 
officiers envoyés par M. de Bouille. Je ne m'oc- 
cupai donc que de faire partir ma troupe entière , 
après que j'aurais jugé qu'il y avait eu le temps 
nécessaire pour que le roi eût dépassé Varennes. 

A peine les voitures étaient-elles sorties de Cler- 
mont, que, quelques bourgeois ayant pris querelle 
entre eux, les rues furent remplies de monde en un 
instant. J'entendis quelques mauvais propos , mais 
rien que de vague ; ne sachant pas ce qui résulte- 
rait de cet orage , j'eus la précaution de prendre 
garde au tocsin , et je restai près de l'église. Quand 
tout fut un peu calmé , je songeai que le détache- 
ment qui devait arriver de Sainte -Menehould ne 
devait pas être loin ; qu'il était possible qu'il fût 



DE M. DE DAMAS. 220 

arrêté en passant dans la ville ou retardé dans sa 
marche. J'allai sur la route pour lui faire prendre 
le chemin détourné que j'avais reconnu pour 
éviter la ville , gagner Varennes et suivre sa des- 
tination. 

L'arrivée de ce détachement était pour moi 
d'une grande importance vu la position où je me 
trouvais. 

N'entendant rien venir, je retournai sur la place : 
j'étais avec M. de Noirville, commandant l'esca- 
dron de mon régiment , qui n'était pas encore ins- 
truit du secret. Je lui faisais partager ma joie ; je 
lui donnais des instructions pour la marche que 
nous allions faire; nous avisions au moyen de nous 
tirer de la ville sans esclandre , s'il était possible , 
afin de ne porter aucun trouble à la marche du roi 
qui avait un pont à passer à Dun , et d'assez mau- 
vais chemins à parcourir depuis Varennes , lorsque 
l'adjudant vint m'avertir qu'un maréchal-des-logis, 
arrivé de Sainte-Menehould, me demandait à mon 
logement. Je m'y rendis sur-le-champ: je trouvai 
le maréchal-des-logis Lagache qui me dit qu'a- 
près le passage des voitures à Sainte-Menehould, 
au moment où les dragons sellaient pour monter à 
cheval , ils avaient été arrêtés par le peuple , et 
M. Dandoins mené à la municipalité; qu'il avait 
été obligé de se faire jour le pistolet à la main ; 
que deux habitans étaient partis peur suivre les 
Aoitures ; qu'il n'avait pu les joindre , et qu'il les 
avait perdus de vue à une traverse qu'ils avaient 

i5 



12 26 RELâTlON 

prise. J'ordonnai sur-le-champ à Lagache d'aller 
trouver M. de Saint-Didier, commandant les dra- 
gons de Royal à Oséville , de lui dire de partir à 
l'instant et de gagner la route de Montmédy par 
Varennes où je le rejoindrais. 

Au même moment il arriva une ordonnance des 
hussards de Lauzun, envoyée par le commandant du 
poste de Varennes pour s'informer si j'avais quel- 
que nouvelle. Je le questionnai sur Fétat où il avait 
laissé ce poste ; il me dit que tout y était parfaite- 
ment tranquille , que les hussards étaient aux ca- 
sernes, leurs chevaux sellés, attendant des ordres 
pour monter à cheval. Je lui demandai combien il 
avait été de temps à venir; il me dit une heure. Je 
lui demandai aussi s'il n'avait pas rencontré des 
voitures ; il me dit qu'en sortant de Varennes , il 
avait trouvé une voiture à six chevaux et une voi- 
ture de suite précédées d'un courrier, qui allaient 
y entrer. 

Tout me parut être à souhait, mais je m'étonnai 
que les courriers du roi n'eussent pas interrogé ce 
hussard. 11 aurait pu leur servir de guide pour 
trouver l'auberge où était le relais. 

L'arrivée précipitée de ce hussard , celle du ma- 
féchal-des-logis venant de Sainte-Menehould , et 
l'ordre que je donnai de monter à cheval sur-le- 
champ, contribuèrent sans doute à décider l'explo- 
sion que je craignais et que j'avais travaillé à pré- 
venir. Je vis bien que je n'avais plus de ressource 
que d'enlever ma troupe sans perdre un moment. 



DE M. DE DAMAS. 227 

Quant au roi, je n'eus pas l'idée d'une inquiétu,de : 
il n'y a que trois lieues jusqu'à Varennes et un 
chemin superbe ; le roi devait être arrivé au milieu 
des hussards , de ses relais , et avoir passé tous les 
obstacles. 

J'étais occupé à prendre ce que j'avais d'argent 
pour distribuer dans l'occasion , et à bmler des pa- 
piers, lorsque je vois entrer plusieurs membres de 
la municipalité , qui me demandent pourquoi je 
partais à une telle heure. Je répondis que j'en avais 
Tordre, que je n'en savais pas l'objet, mais que je 
devais l'exécuter. Ils insistèrent pour que je restasse 
jusqu'au lendemain, je m'y refusai; ils me som- 
mèrent au nom de la loi de ne pas partir. Je leur 
répondis qu'aucune loi ne les autorisait à entraver 
la marche des troupes , et que je n'avais d'ordre à 
recevoir que de mon chef militaire , et je leur remis 
mon ordre de départ. Ils voulurent m'arrêter, j'évi- 
tai cette voie de fait, je sortis de chez moi, je trouvai 
mon cheval à la porte , et je me rendis sur la place 
où la troupe se rassemblait. Je dis à M. de Floirac 
que je trouvai à cheval : « Il faut nous tirer d'ici 
» comme nous pourrons -, mais n'importe , le roi 
» est sauvé, w 

J'étais fondé à le croire , puisqu'il y avait une 
heure et demie qu'il était passé , que le tocsin n'avait 
pas sonné ; que , d'après le rapport de Lagache , les 
courriers de Sainte-Menehould n'étaient partis que 
plus d'une heure après le passage des voitures , et 
qu'en calculant le temps, elles devaient être arri- 

j5^ 



i^>* 



:228 RELATION 

vëes à Varennes avant qu'ils pussent les atteindre. 
Cependant j'eus l'idée d'envoyer quelques hommes 
à sa suite , ne fût-ce que pour avertir de l'embarras 
où je me trouvais. M. Remj, quartier-maître du 
régiment, était le premier à cheval avec les four- 
riers et les dragons de logement; je lui dis tout 
bas : « Partez , prenez la route de Varennes ; allez 
» ventre à terre , rejoignez les voitures qui viennent 
» de passer; vous m'en répondez sur votre tête. » 

Il partit avec deux fourriers et quatre dragons; il 
se trompa de chemin et n'arriva à Varennes qu'après 
moi (i). 

La troupe se formait lentement, la municipalité 
et la garde nationale étaient sur la place , toute la 
population remplissait les rues. Chaque dragon était 
harcelé par cinq ou six habitans; j'étais suivi de 
ma personne par des gens qui me tenaient en joue. 
Je m'adressai aux dragons dans les rangs, je leur 
dis que leur honneur et leur fortune dépendaient du 
moment, qu'il fallait partir. Le commandement 
que je faisais de se mettre en marche était à peine 
entendu , le mouvement ne s'exécutait pas. Les of- 
ficiers municipaux criaient : « Vos officiers sont des 
» traîtres, ils vous mènent à la boucherie; les dra- 
» gons sont patiiotes , vivent les dragons ! « J'en- 
tendis quelques voix répondre vive la nation! et 



(i) J'observe que s'il avait pris la route directe, il serait arrivé à 
Varennes lorsque le roi était déjà descendu de voiture, et qu'il 
n,'aurail rien pu faire avec ses six hommes. 



DE M. DE DAMAS. 220 

je vis des hommes du second rang descendre de 
cheval. Cette incertitude dans la troupe, qui me 
prouvait que je ne pouvais plus compter sur elle, 
et la pensée que son secours ne serait jamais aussi 
nécessaire que l'effet de cette fermentation pouvait 
être nuisible, me décidèrent à renoncer à l'emme- 
ner avec moi. Je ne m'occupai plus que d'aller in- 
former M. de Bouille de l'état des choses, et de 
rejoindre le roi. Je partis avec M. de Floirac. Les 
maréchaux-de-logis Saint-Charles et la Potterie , 
l'adjudant Foucq et quelques dragons nous suivirent, 
et je me mis en marche pour gagner Montmédy 
où je n'avais pas un doute que le roi n'arrivât sans 
difficulté. 

Je renvoyai l'adjudant à M. de Noirville, pour 
lui dire de laisser calmer le tumulte et d'amener 
avec lui tous les hommes qu'il pourrait dégager de 
la ville. 

Mon principal objet était rempli, puisque le roi 
était passé à mon poste depuis deux heures, que je 
n'avais aucune nouvelle qu'il lui fut arrivé le moin- 
dre accident , et que Varennes , où il fut arrêté , 
n'avait été regardé par personne comme un point 
difficile. 

Je fis les trois lieues de chemin depuis Clermont 
dans la plus parfaite sécurité, ne m'entretenant , 
avec les personnes qui m'avaient suivi , que de 
l'heureux moment où nous rejoindrions le roi. 
Nous jugions que nous pourrions l'atteindre entre 
Dun et Stenay. Si je regrettais de n'être pas suivi 



JâSo RELATION 

de ma troupe, ce n'était pas que j'imaginasse qu'elle 
pût être utile pour forcer le passage du roi, mais 
parce que c'était quelques hommes de moins a em- 
ployer à la garde de la famille royale à Montmëdy, 
et je comptais bien que les ofliciers que j'avais laissés 
m'en amèneraient la plus grande partie qui s'échap- 
perait de Clermont. Je me félicitais d'avoir contenu 
assez long-temps cette ville pour assurer le passage 
tranquille à mon poste, et d'avoir gagné assez de 
temps, dans mes débats avec les habitans, pour 
laisser arriver le roi à ses relais et aux postes de 
M. de Bouille. 

Ce ne fut qu'à deux heures du matin que la ville 
fut instruite de ce qui se passait à Varennes, et 
qu'elle commença à se mettre en mouvement. 

Lorsque j'arrivai près de Varennes, je trouvai 
une petite garde de paysans sur la chaussée , qui 
voulut m'arrêter; ils me tirèrent un coup de fusil 
en me criant qui' vive? Ils avaient mis quelques 
pièces de bois sur la route pour la barricader. 
J'avais cru d'abord que c'étaient des hussards qui 
avaient été placés à l'entrée de la ville, après le 
passage des voitures, pour arrêter les courriers. 
Je dis que j'allais à Stenay : on insista pour 
m'empêcher de passer; je sautai cette barricade , 
et j'entrai dans la ville. Il pouvait être minuit et 
demi . 

Je trouvai , en descendant du côté du pont qui 
traverse ce bourg, que j'appelle improprement ville 
puisqu'il n'y a que quinze cents habitans, quelques 



» 



DE M. DE DAMAS. 23 1 

hussards à pied dans la rue. Je leur demandai pour- 
quoi ils n'étaient pas à cheval, ils me répondirent 
qu ils n'avaient point d'ordre. Je les envoyai à leur 
caserne. Je n'aperçus parmi eux aucun signe de 
désordre et d'insubordination. Je passai ce pont 
en dérangeant quelques meubles dont on l'avait 
encombré en renversant une charrette qui en était 
chargée. J'allai jusqu'à l'auberge du Grand-Mo- 
narque que je trouvai fermée. Je rencontrai un 
cavalier de maréchaussée fort efiaré , qui me dit 
qu'on avait arrêté des voyageurs qui étaient ac- 
tuellement chez le procureur de la commune; que 
deux officiers, qui étaient logés au Grand-Monarque 
avec des chevaux de relais , étaient partis à toutes 
jambes et avaient pris la route de Stenay; qu'il les 
avait poursuivis quelque temps sans pouvoir les 
joindre. 

Je repassai le pont, je trouvai un peu plus de 
monde sur la place ; quelques habitans aves des 
fusils , d'autres qui traînaient une espèce de petit 
canon, mais rien encore de bien imposant. Je mon- 
tai une rue étroite où était la maison du procureur 
de la commune. Je trouvai près de la porte M. de 
Choiseul à cheval , l'épée à la main , à la tête 
d'un détachement de hussards. Je lui fis part de 
l'événement de Clermont; je lui demandai l'expli- 
cation de ce que je voyais , et si on ne prenait pas 
un parti. ïl me dit que le roi était arrêté , et que 
M. de Goguelat était monté près de lui pour dé- 
cider ce quil y avait à faire . 



252 r.ELATlON 

Je vis M. de Goguelat descendre de la maison ; il 
nous dit que le roi voulait attendre le jour pour 
se remettre en route , et qu'il allait tout disposer 
pour sa sûreté. Il plaça des sentinelles de hussards 
et de garde nationale à la porte , et des postes au- 
tour de la maison. 

Nous mîmes pied à terre , M. de Choiseul et 
moi , et nous montâmes dans la chambre qu'occu- 
pait la famille royale . Le roi , la reine , madame 
Elisabeth nous reçurent avec l'expression de la plus 
touchante bonté. Mon premier mot fut de dire 
qu'il fallait partir de gré ou de force. Le roi me 
répondit : « Ils veulent que j'attende le jour, et me 
donner une escorte; ils voulaient qu'elle fût de 
cent hommes; mais je suis convenu qu'elle ne se- 
rait que de cinquante. » Nous représentâmes que 
le monde , qui était encore peu nombreux à 
Varennes, augmenterait bientôt de toute la popu- 
lation des campagnes appelée par le tocsin qui 
sonnait partout. Nous vimes que le parti était pris 
d'attendre. 

.Je ne sais si les quarante hussards qu'avait 
amenés M. de Choiseul, réunis à ceux qui étaient 
dans la ville , auraient pu , en les employant à 
l'heure même , dissiper ce rassemblement encore 
peu considérable; je ne sais môme si ces quarante 
hussards, entrant au galop, n'auraient pas fait fuir 
cette populace , et dégagé entièrement la maison 
où était le roi , et si quelques charges dans les rues 
ne les auraient pas facilement rendus maîtres de la 



DE M. DE DAMAS. 253 

ville ; mais on espérait d'autres secours qui ce- 
pendant étaient bien éloignés. 

Ma troupe même , si elle était partie de Cler- 
mont , serait arrivée une heure plus tard que M. de 
Choiseul et que moi ; je n'avais point de raison 
pour presser sa marche , puisque je n'avais pas 
l'idée que le roi fût arrêté , et dans une heure les 
difficultés augmentaient dans une proportion im- 
mense. Une heure plus tard , les hussards étaient 
pour la plupart ivres , réunis aux bourgeois , et 
avaient pris un officier de garde nationale pour les 
commander. 

Le roi semblait plein de confiance dans la pro- 
messe de la municipalité. Son maintien était ferme 
et tranquille ; il répondait avec complaisance aux 
importuns qui entraient sans cesse dans la chambre, 
et qui le questionnaient avec hardiesse. La reine et 
madame Elisabeth prenaient souvent la parole avec 
noblesse et énergie. Monseigneur le dauphin dor- 
mait profondément sur un lit; madame Rojale 
était debout , et se tenait près de madame de Tour- 
zel. Une bonté céleste était peinte sur chaque 
visage de cette auguste famille. La reine daignait 
nous raconter toutes les particularités de son dé- 
part de Paris ; elle charmait en quelque sorte notre 
impatience par l'intérêt de ses récits : toute cette 
partie du voyage était satisfaisante. 

Je demandai à M. de Choiseul comment il se 
faisait que le détachement de Pont-de-Sommevelle 
se trouvât à Varennes. 11 lui avait fait quitter ce 



254 RELATION 

poste à cause de la fermentation qui régnait dans 
le pajs : il avait pris la traverse où il avait éprouvé 
def grandes difficultés. La marche de cette troupe 
avait jeté l'alarme dans les villages, et il avait été 
obligé plusieurs fois de se faire jour le sabre à la 
main. Quant à être parti de sa personne , le billet 
que j'avais reçu m'expliquait assez que le retard de 
quelques heures l'avait convaincu que le roi n'arri- 
verait pas ce jour-là. 

J'appris alors comment le roi avait été arrêté 
en entrant dans Varennes. 

Le roi comptait trouver des relais à l'entrée de 
la ville f il avait suivi scrupuleusement les ins- 
tructions qui lui avaient été données. Il avait 
attendu quarante minutes que M. de Valory eût 
cherché ses relais ; ils étaient à l'auberge du Grand- 
Monarque 5 à l'autre bout du côté du chemin de 
Stenay. M. de Valory , qui l'ignorait, n'alla pas à 
cette auberge. Aucun habitant n'était hors de sa 
maison , tout était dans la plus profonde tranquil- 
lité. Le jeune Bouille et M.de Raigecourt atten- 
daient, suivant l'ordre qu'ils en avaient reçu, qu'il 
leur vînt un avis de l'arrivée du roi pour placer les 
relais à l'entrée de la ville. Pour n'exciter aucun 
soupçon , ils n'osaient bouger jusqu'à ce moment 
qui devait précéder de deux heures au moins celui 
de l'arrivée des voitures. Tout était réparé si on 
avait trouvé l'auberge du Grand-Monarque où était 
le jeune Bouille ; car ce n'est qu'après une demi- 
heure que le roi attendait à l'entrée de Varennes, 



DE M. DE DAMAS. 235 

que Drouet arriva et donna l'alarme. M. de 
Valory e'tant venu dire qu'il ne trouvait pas les 
relais , on avait voulu engager les postillons à pas- 
ser : ils s'y étaient refusés. On avait enfin ob- 
tenu d'eux de traverser la ville. En passant sous 
une fausse porte , quelques hommes éveillés à la 
hâte les avaient arrêtés. Ils avaient demandé les 
passe-ports , et , sous le prétexte de les examiner , 
les voitures avaient été conduites devant la maison 
du procureur de la commune. Les passe-ports fu- 
rent d'abord trouvés en règle ,* mais Drouet, maître 
de poste de Sainte-Menehould , qui , ayant reconnu 
le roi à son passage , s'étaitmis à sa poursuite , et qui 
était arrivé à Varennes pendant que les voitures atten- 
daient à l'entrée de la ville qu'on eût trouvé les relais, 
insista pour qu'on retint les voyageurs , et déclara 
que c'était la famille royale. On pressa vivement 
de descendre de voiture , sous prétexte de la difii- 
culté des chemins pendant la nuit. Le roi consentit, 
et la famille royale entra chez M. Sauce. Pendant 
ce temps , les habitans se levaient , on éclairait les 
maisons. Ce ne fut que par ce mouvement que le 
fils de M. de Bouille et M. de Raigecourt apprirent 
l'arrivée du roi et son arrestation. Voyant le mo- 
ment où ils allaient être bloqués dans l'auberge 
avec les relais , ils les firent sortir dans la cam- 
pagne. Menacés d'être arrêtés eux-mêmes , ils par- 
tirent à toutes jambes pour avertir M. de Bouille 
à Stenay. 

L'officier , commandant les hussards du poste de 



256 RELATION 

Varennes , laissa sa troupe et alla de même trouver 
M. de Bouille. 

Deux heures se passèrent dans l'attente du mo- 
ment où il avait été promis au roi de le faire partir. 
A la pointe du jour, je descendis pour voir quelle 
était la disposition des esprits , et si on se prépa- 
rait à atteler les voitures. La foule était nombreuse : 
on me dit qu'il n'y avait point de chevaux. J'allai 
à l'Hôtel-de-Ville : la commune était assemblée , 
le désordre y était au comble; la salle était pleine 
de gens de toute espèce. Le maire, qui semblait être 
dans de bonnes intentions, ne pouvait se faire en- 
tendre. On criait qu'il fallait ramener le roi à 
Paris, d'autres disaient à Verdun. J'eus bien de la 
peine à pénétrer , et beaucoup plus à ressortir. Je 
ne perdis pas un moment pour aller rendre compte 
de la situation des choses. Je rencontrai dans la 
rue M. de Goguelat qui me dit qu'on lui avait tiré 
un coup de pistolet. Nous retournâmes ensemble 
chez le roi ; il ne fît pas mention de sa blessure 
pour ne pas causer d'effroi. Nous finies part de 
nos vives inquiétudes. 

On se flattait de l'arrivée de M. de Bouille ; 
M. de Goguelat assurait qu'elle ne pouvait tarder. 

M. de Choiseul , en arrivant à Varennes , avait 
fait partir quelqu'un qu'il avait avec lui , nommé 
Aubriot , habillé en garde national, pour aller 
avertir M. de Bouille. Stenay était à neuf lieues, 
et pour peu qu'il fût arrivé un accident à un cour- 
rier , M. de Bouille pouvait être retardé. Sans 



DE M. DE DAMAS. 23-7 

tloute cette espérance aurait été fondée si on avait 
pu répondre de l'attendre , si on avait été certain 
de pouvoir rester à Varennes. La crainte du con- 
traire ne frappa personne dans ce moment. 

Vers quatre heures, le roi et la reine parurent à 
la fenêtre. Il y eut dans le peuple une acclamation 
générale , mais en sens divers. Parmi des cris de 
vive le roi ! vi^'ela reine! on entendait dire : ^ V^er- 
dun ! d'autres : ^ Paris! Le roi adressait la parole à 
ceux qui étaient le plus rapprochés de lui , et leur 
disait qu'il ne les quitterait pas , qu'il allait à Mont- 
médy , qu'il reviendrait à Varennes. 

La confusion devenait de plus en plus grande , 
la maison se remplissait de monde , les obstacles 
augmentaient à chaque instant. 

A cinq heures, M. Deslon, commandant l'esca- 
dron d'hussards placé à Dun , à qui le jeune Bouille 
avait dit en passant ce qui arrivait à Varennes, amena 
son escadron à l'entrée de la ville. Il fut arrêté par 
un poste d'habitans ; il demanda à être introduit , 
il exigea des otages qu'il laissa à sa troupe pour 
répondre de son retour , et fut conduit seul chez 
le roi , au milieu d'une foule de peuple qui rem- 
plissait l'escalier et la chambre. Il s'approcha et 
demanda au roi ses ordres ; le roi lui dit tout haut : 
« Je n'en ai point à vous donner ; je suis prisonnier.» 
Il s'adressa à la reine en allemand; elle lui dit , 
suivant ce que J'ai cru entendre : (( M. de Bouille 
arrivera-t-il à temps .'' » M. Deslon se retira ; je le 
regardai fixement, et je lui dis en allemand le plus 



258 RKLÂTION 

bas que je pus : « A cheval , et chargez. » On me 
cria : « Point d'allemand; » il partit. 

Il chercha un officier d'hussards pour se con- 
certer avec lui et l'engager à faire un mouvement 
avec sa troupe dans l'intérieur , pendant qu'il atta- 
querait le dehors : l'officier ne se trouva pas. La 
foule était immense , le pont qu'il fallait nécessai- 
rement passer était encombré et gardé ; ce mou- 
vement ne s'exécuta pas. 

Entre cinq et six heures , les courriers de Paris 
arrivèrent : l'un était M. de Romeuf , aide-de- 
camp de M. La Fayette, et l'autre M. Bâillon , 
officier de la garde nationale. Ils étaient porteurs 
d'un décret de l'Assemblée nationale, qui ordonnait 
d'arrêter la famille royale partout où elle se trou- 
verait, et de la ramener à Paris. Le roi lut ce 
papier et nous dit : « Je suis arrêté , il n'y a plus 
» de roi; » et il jeta le papier sur le lit où était 
Monseigneur le dauphin. La reine l'en ôta aussitôt , 
en disant : (( Je ne veux pas qu'il souille mes en- 
» fans. » Elle témoigna à M. de Romeuf sonéton- 
nement et son indignation de ce qu'il s'était chargé 
d'une pareille commission. M. de Romeuf avait 
l'air consterné ; sa conduite avec nous et ses 
discours depuis ce fatal moment m'ont donné lieu 
de croire qu'il était entraîné par son compagnon 
de voyage , qu'il remplissait cette commission avec 
répugnance , et qu'il aurait souhaité trouver la 
famille royale hors de portée d'être rejointe. 
M. Bâillon faisait untablcau effrayant de la situation 



DE M. DE DAMAS. 25g 

de Paris, disant qu'on s'égorgeait, et que le retour 
du roi était le seul moyen d'arrêter des flots de 
sang. 

Le roi annonça qu'il partirait : nous employâmes 
tous les moyens possibles pour retarder ce moment 
funeste ; une des femmes de la reine s'étant trouvée 
mal , nous prolongeâmes autant que nous pûmes 
le soin que son état exigeait. 

M. Bâillon animait cette populace effrénée , et 
pressait le départ. A huit heures le roi monta en 
voiture. 

Nous fûmes arrêtés quelques instans après , 
comme nous montions à cheval pour le suivre. 
Nous fûmes d'abord enfermés , M, de Choiseul et 
moi, à lamunicipalité. A neuf heures et demie nous 
apprîmes que M. de Bouille paraissait, à la tête de 
royal-allemand , sur la hauteur de Varennes. Il lui 
était impossible de tenter de rejoindre le roi qui 
avait une heure et demie d'avance , et qui était 
entouré d'une foule de forcenés qui pouvaient se 
porter aux derniers attentats. Le régiment était 
fatigué d'une route de neuf lieues , faite fort vite. 
Le reste de ses troupes était encore trop éloigné 
pour être employé. M. de Bouille jwgea qu'il ne 
lui restait aucune ressource pour sauver le roi ; 
il retourna sur ses pas. Il ne put rester qu'un ins- 
tant à Stenay , la ville était en insurrection , et il 
allait être arrêté par les habitans, s'il ne s'était pas 
décidé à passer la frontière. 



2/^0 BELÂTION 

Nous fûmes conduits le soir dans un cachot. 
M. de Floirac et les maréchaux-de-logis qui m'a- 
vaient suivi n'avaient pas quitté , pendant toute la 
nuit, la porte de la maison où était la famille 
royale. M. Remy, quartier-maitre , ainsi que les 
fourriers et dragons qui étaient arrivés à Varennes 
dans la nuit après s'être trompés de chemin , se 
joignirent à eux : ils restèrent toute la journée à 
cheval à veiller sur notre sort ; ils furent arrêtés et 
conduits au cachot avec nous. Le lendemain on 
ne relâcha que les maréchaux-des-logis et dragons , 
sur la représentation que je fis que j'étais seul 
responsable des ordres qu'ils exécutaient. 

Au moment où nous fûmes arrêtés après le dé- 
part du roi, M. de Romeuf fit tous ses efforts pour 
l'empêcher. On l'arrêta lui-même comme suspect, 
et on l'enferma avec nous. La douleur qu'il nous 
a témoignée , le soin qu'il prenait de se disculper 
de cette abominable mission , nous portaient à nous 
étonner qu'il n'eût pas déchiré ce décret dont il 
était porteur , et qu'il ne se fût pas réuni à nous 
pour retarder le départ du roi. 11 ne fallait qu'une 
heure. Je pense qu'il l'eût fait s'il eût été seul. 
Il fut mis en liberté le lendemain , et partit pour 
Paris. 

Nous fûmes conduits à Verdun, M. de Clioiseul, 
M. de Floirac, M. Remy et moi. 

Nous avons appris avec horreur dans notre prison 
tous les détails de la marche de la famille royale. 



DE M. DE DAMAS. 24l 

les assassinats dont elle a été témoin , les insultes 
qu'elle a reçues , son entrée dans Paris , les dan- 
gers sans nombre qu'elle a courus. Je laisse à 
ceux qui en ont été témoins le soin pénible de faire 
cet aflVeux récit. 



ï 



\ 



FIN DU RAPPORT DE M. DE DAMAS. 



PRECIS HISTORIQUE 

DU VOYAGE 
ENTREPRIS PAR S. M. LOUIS XVI, 

LE 21 JUIN 1791; 

DE L'ARRESTATION 

DE LA FAMILLE ROYALE A VARENNES, 

• ET DE SON RETOUR. 

PAR LE COMTE DE VALORY. 



16* 



NOTE BIOGRAPHIQUE 



SUR 



LE C" FRANÇOIS-FLORENT DE VALORY. 



INé à Toul en 1763, M. de Valory, cadet d'une an- 
cienne et nombreuse famille , entra fort jeune dans les 
gardes-du-corps , et servait encore parmi eux lorsqu'ils 
essayèi'ent de défendre le palais de Versailles contre le» 
attaques sanglantes des 5 et 6 octobre. Licencié peu de 
temps après, il habitait Paris, lorsque son dévouement, 
dont il avait déjà donné des preuves , lui mérita l'hon- 
neur d'être choisi par Sa Majesté, -pour accompagner 
la famille royale dans le voyage de Varennes. On verra 
dans la relation qu'en a laissée M. le comte de Valory, 
la part qu'il prit à cet événement , les services qu'il ren- 
dit, et les périls auxquels sa fidélité l'exposa ainsi que 
ses deux camarades , MM. de Malden et de Moutier. 
Blessés et meurtris de coups par le peuple en fureur , au 
moment du retour de la famille royale aux Tuileries , 
ils furent conduits à l'Abbaye où ils restèrent prison- 
niers jusqu'après l'acceptation de la constitution par 
Louis XVL « Leur liberté , dit la Biographie publiée 
par MM. Michaud, fut alors une des conditions que le 
roi mit à cette concession faite aux désirs de l'Assemblée 
nationale. M. de Valory fut admis le lendemain au mi- 
lieu de la famille royale , et il reçut du roi et de la reine 



^46 NOTE BIOGRAPHIQUE SUR LE COMTE DE VALORY; 
des marques si vives d'intérêt et de sensibilité , qu'il se 
précipita à leurs genoux pour qu'il lui fut permis de ne 
plus quitter Leurs Majestés^ mais Louis XVI lui fit voir à 
quels dangers il serait exposé, et de combien d'inquiétudes 
il augmenterait les alarmes de lafamille royale. Il ne resta 
plus au comte de Valory qu'à se résigner , et il se ren- 
dit à Bruxelles avec les ordres de la reine pour la prin- 
cesse de Lamballe. Il entra ensuite au service de Prusse, 
devint aide-de-camp du général Kalkreulli, et fit_, en 
cette qualité , plusieurs campagnes. Revenu en France 
en i8i45 il fut nommé officier des gardes-du-corps dans 
la compagnie de Wagram. Il accompagna le roi à Gand^ 
et après son retour , il fut décoré du cordon rouge , et 
nommé grand-prévôt du département du Doubs en 1 8 1 6. » 

Après la suppression des cours prévôtales , il se retira 
à Toul, sa terre natale^ où il est mort le i^ mai 1822. 

Pendant son émigration , et lorsqu'il était au service 
de Prusse , M. de Valory avait épousé mademoiselle do 
Raigecourt , clianoinesse de Remiremont , dont il a eu 
une fille unique mariée à M. le comte de Romay. 



PRECIS historiqup: 

DU VOYAGE 

ENTREPRIS PAR S. M. LOUIS XVI , 

LE 21 JUIN 1791 ; 

DE L'ARRESTATION DE LA FAMILLE ROYALE A VARENNES, 
ET DE SON RETOUR. 



I l i S i 1 » — 



jLe conite François -Florent de Valory, lëmoiii 
et acteur, jusque dans les moindres détails, de 
l'épisode mémorable du voyage du roi , a constam- 
ment souffert de l'infidélité avec laquelle tous les 
écrivains du temps l'ont raconté au public. Les 
uns, par ignorance et précipitation, ont altéré les 
faits ; les autres., par une perfidie calculée d'après 
les intentions des meneurs de la révolution, les ont 
dénaturés; ils les ont même salis par des menson- 
ges impurs qui sont pourtant demeurés comme 
des faits constans dans le souvenir d'un grand nom- 
bre de Français. 

Avant la restauration , qu'élait-il besoin de met- 
tre la vérité en évidence? Le comte de Valorj, 
dont la faible mémoire en était en France l'unique 
dépositaire, puisque M. de Moutier et M. le che- 
valier de Malden n'y étaient point rentrés, aurait- 
il pu trouver un seul imprimeur qui se fut exposé 



248 PRÉCIS HISTORIQUE 

à prêter une presse à ses récits? Tout e'tait danger 
pour les moindres coopérateurs des œuvres enta- 
chées de royalisme. Une o])SCure et farouche sur- 
veillance, exercée en chaque lieu, glaçait jusqu'à 
la pensée , enchaînait des liens de la terreur toutes 
les plumes religieusement véridiques , et les cœurs 
chauds et sensibles des vrais amis du trône et des 
Bourbons étaient réduits à conserver en silence le 
feu sacré que devait enfin appeler à une libre et 
heureuse explosion la présence de Louis - le - 
Désiré. 

Aujourd'hui ce bonheur est accompli. Le comte 
de Valorj peut mettre sous les yeux de la France 
un récit simple que réclament les sincères amis de 
la vérité ; et il le leur eût offert quelques mois plus 
tôt, si ses devoirs militaires n'eussent exigé , de- 
puis la restauration, le sacrifice de toutes ses 
heures (i). Mais il ne se dissimule pas qu'un soldat 
tel que lui, plus savant à chérir les princes qu'ha- 
bile à écrire des pages pour l'histoire, ne pré- 
sentera que bien imparfaitement à celle-ci ce qui 
lui appartient de droit dans l'épisode aussi impor- 
tai ) Le comte de Valory , sous-aide-major des gardes-du-corps 
du roi de la compagnie Wagram , chargé de l'organisation de cette 
compagnie , ne peut encore qu'à peine s'occuper d'autre chose que 
de ce qui la concerne. Durant les onze semaines pendant lesquelles 
il a été emprisonné à l'Abbaye en 1791 , après le retour de Va- 
rennes , 11 avait employé ses tristes heures à écrire la relation de ce 
voyage ; et son manuscrit, laissé en dépôt chez un ami malheu- 
reux qui a péri dans les troubles qui ont suivi, n'a pu être re- 
t)ouvé. Il eu éprouve beaucoup de regret, attendu que sa mémoire 



DU COMTE DE YALOIW. 2/^C) 

tant que douloureux dont il s'agit. 11 supplie donc 
ses lecteurs de n'envisager que les faits, et de lui 
savoir quelque gré , à raison de ce qu'il en coûte 
à son cœur d'endurer le renouvellement de tant 
de sentalions qui ne l'abordent jamais sans le dé- 
chirer encore ! 

Le projet du départ de Paris de l'infortuné 
Louis XVI fut confié par Sa Majesté même à M. le 
comte d'Agoult qui, jusqu'au licenciement des 
gardes-du-corps, opéré après les atroces journées 
des 5 et G octobre 178g, avait été aide-major de 
cour. 11 possédait et avait mérité l'estime particulière 
de son souverain, et ce fut à lui que Sa Majesté 
s'en rapporta pour le choix de trois coopérateurs, 
indispensables au voyage qu'on allait entreprendre. 
En conséquence, M. le comte d'Agoult fit l'hon- 
neur à MM. de Valory, de Moutier et de Malien, 
gardes-du-corps licenciés depuis le 5 octobre 1789, 
de présumer assez bien d'eux pour les croire di- 
gnes de recevoir la proposition de se dévouer à 
risquer les périls que pourraient entraîner à leur 
égard l'évasion et le voyage du roi avec son au- 
guste famille. 



alors lui avait amplement fourni jusqu'aux moindres détails propres 
à éclairer sur tous les faits, et aies reproduire avec linlérèt qui 
leur appartient; tandis qu'aujourd'hui ce n'est qu'avec effort qu'il 
parvient à se les rappeler et à les lier les uns aux autres successi- 
vement, presque d'une manière sèche , qui ne peut avoir d'aulic 
prix que celui que lui donne ulic entière véracité. 

{Note de l'auteur. ) 



25o PRÉCIS HISTORIQUE 

Ces trois messieurs protestèrent au même instant 
de leur fidélité au meilleur des maîtres, de leur 
zèle à tout risquer, s'il lé fallait, pour le lui prou- 
ver, et ils se sentirent heureux d'avoir une occa- 
sion nouvelle ( i ) de lui offrir peut-être le sacrifice 
de leur vie. Alors M. le comte d'Agoult soumit au 
roi les choix qu'il venait de faire, et Sa Majesté, dai- 
gnant les approuver, accepta les services de ces 
messieurs . 

Ceci se passa trois jours avant l'époque fixée pour 
le départ. 

Aussitôt MM. de Valory,de Moutier,de Malden 
reçurent quelques ordres concernant les différentes 
missions de détail dont chacun d'eux allait être 
chargé. Leur costume de route leur fut indiqué , 
afin qu'ils s'en pourvussent; les moyens de s^iii- 
troduire chez le roi et chez la reine, à l'heure con- 
venable, leur furent assignés ; des signaux d'intel- 
ligence furent concertés. Le comte de Valoiy de- 
vait pénétrer, pour conférer avec la reine, par les 
couloirs qui conduisaient chez monseigneur le dau- 
phin,et s'arrêter à une petite porte dérobée qui me- 
nait aux appartemens de Sa Majesté; là trois petits 
coups qu'il frapperait dans ses mains étaient le si- 
gnal auquel la porte s'ouvrirait pour lui. 

Dans la même journée il fut reçu chez la reine. 



( i) Ces messieurs avaient été de service au château de Versailles 
dans les apparlemcns , elles avaient défendus au 5 octobre 17^9- 

( Nuic (le r auteur. ) 



DU COMTE DE VALOP.Y.' sSî 

et le roi y arriva l'instant d'après, suivi de MM. de 
Moutier et de Malden. Sa Majesté daigna les 
assurer tous trois de la ccnfîance entière qu'elle 
accordait à leur noble dévouement et à leur dis- 
crétion ,* elle les prévint du danger qu'ils courraient 
dans le cas où malheureusement le secret viendrait 
à être découvert ; elle leur recommanda la pru- 
dence la plus scrupuleuse . Tous trois jurèrent à 
leur roi et à son auguste épouse une fidélité inal- 
térable sous quelque rapport que ce fût, et les 
assurèrent qu'ils étaient prêts à tout entreprendre, 
ainsi qu'à subir tout, si le destin, devenant con- 
traire, pouvait mettre en péril Leurs Majestés. La 
reine demanda à ces messieurs quels étaient leurs 
noms de baptême, leur disant que, « chacun d'eux, 
» pendant le voyage , serait désigné par le siea , 
» attendu qu'il fallait qu'on les cmt ses domes- 
» tiques. )) Ils reçurent d'ailleurs de sa bouche 
les instructions relatives aux dispositions dont ils 
avaient à s'occuper. Tous trois devaient être vêtus 
d'une veste jaune taillée dans la forme de celles 
des courriers , et se les faire préparer. Le roi leur 
dit qu'il était inutile qu'ils songeassent à se pour- 
voir d'armes; qu'elles leur seraient fournies , et 
qu'elles se trouveraient déposées dans la voiture de 
départ; que les selles pour deux courriers , toutes 
garnies de fontes de pistolets, seraient placées sur 
les deux chevaux de course qu'on devait mener au 
rendez-vous. Le lieu où remisait la voiture destinée 
à voyager fut aussi indiqué à ceux de ces messieurs 



252 PRÉCIS HISTORIQUE 

qu'on chargeait d'y transporter les effets qui leur 
seraient confies. Il n'y eut que la connaissance de 
l'endroit où l'on monterait en \ oiture, qui ne leur 
fut pas donne'e. Elle fut réservée pour le moment 
où il serait temps de la communiquer. Les signaux 
furent répétés et confirmés, car le roi regardait 
comme important que ses trois serviteurs péné- 
trassent sans obstacle chez lui et chez la reine , 
toutes les fois qu'ils croiraient utile de s'y présen- 
ter. Enfin chacun d'eux, bien instruit des soins 
qui le concernaient, alla, au sortir de cette séance, 
s'en occuper exclusivement. 

La veille du jour du départ, le comte de Valory 
se rendit chez la reine, entre onze heures du soir 
cl minuit, et Sa Majesté manifesta devant lui une 
vive inquiétude que M. le marquis de La Fayette, 
général de la garde nationale de Paris, et M. Gou- 
vion, son major, ne se doutassent du projet d'éva- 
sion. M. de Valory connaissait beaucoup le der- 
nier, attendu qu'en province il habitait la même 
ville que lui, et qu'à Paris il le voyait quel- 
quefois , parce que, rendant jvistice à sa droi- 
ture et à îa probité. de son caractère, malgré qu'il 
servit le parti de la révolution, il ne pouvait lui 
retirer entièrement son estime. Désirant se mettre 
à même de rassurer Sa Majesté, il lui oflVit d'aller 
faire une visite à M. Gouvion, et de tâcher de 
juger jusqu'à quel point la méfiance était excitée 
chez lui par l'alarme que donnaient les journaux , 
dont une partie prophétisait que bicntùt toute la 



I 



DU COAITE DE VAI.ORY. ^55 

famille rojale abandonnerait Paris. J^a reine ac- 
cepta que M. de Valory risquât cotte tentative. 

En conséquence, il alla le lendemain matin chez 
M. Gouvion dont le logement était au château. 11 
était sorti de l'appartement qu'il y avait , mais il 
le trouva dans l'une des salles du corps-de-garde, 
destinée sans doute à son état-major; il j fumait 
une pipe, et n'avait personne avec lui ; c'était bien 
ce que désirait M. de Valorjque de le rencontrer 
ainsi sans témoins. Il en fut accueilli très-amica- 
lement; M, le major-général lui offrit à déjeuner, 
et il ne le refusa pas. La conversation, après avoir 
roulé quelques instans sur ce qui concernait des 
amis communs, sur les personnes de leur connais- 
sance et sur quelques sujets divers, s'établit insen- 
siblement sur la tournure que prenait ou qu'avait 
déjà prise la révolution ; etM.de Valory doit à 
M. Gouvion la justice d'attester qu'il lui parla avec 
émotionde la position du i»oi.ll était franchement 
et aveuglément constitutionnel, mais il avait l'ame 
honnête ; aussi se montrait-il occupé du désir de 
revoir bientôt Sa Majesté raffermie sur son trône. 
M. de Valory dit quelques mots concernant les 
craintes que semaient les journaux, et M. Gouvion 
répondit : « Je parie ma tête que le roi n'a pas la 
» moindre envie de quitter Paris. Il est assuré 
» qu'on n'en veut point à sa personne, et qu'une 
» fois les changemens dans le gouvernement opérés 
» et assurés tels qu'on désire qu'ils le soient, il sera 
;) plus puissant que jamais. >/ C'était ainsi qu'une 



2^4 PRECIS HISTORIQUE 

illusion extraordinaire autant que funeste mainte- 
nait dans le parti de la révolution nombre d'indi- 
vidus qui ne souhaitaient que le bien , et auxquels 
d'astucieux orateurs qui avaient eu l'art de les sé- 
duire et de les entraîner couvraient encore les yeux 
par un épais bandeau. La suite de l'entretien ayant 
confirmé encore mieux à M. de Valory que le ma- 
jor-général n'avait conçu aucun ombrage, il prit 
congé de lui, et courut au rendez-vous que lui 
avait assigné la reine. 

Sa Majesté l'attendait, assise sur un tabouret, à 
côté de la petite porte, dans la pièce dont nous 
avons parlé. 

Une sentinelle mise en faction le long du corri- 
dor qui y conduisait se promenait et surveillait en 
même temps les issues de l'appartement de monsei- 
gneur le dauphin; de sorte qu'il fallait prendre des pré- 
cautions pour arriver à la petite porte de la reine , 
et n'y manifester le signal que lorsque C€tte sen- 
tinelle tournait le dos en marchant vers l'autre ex- 
trémité du corridor. M. de Valory avait saisi la 
minute propice, mais comme il venait de frapper 
dans ses mains le second coup, il sort d'une des 
chambres voisines un individu se dirigeant du côté 
de celle de monseigneur le dauphin. M. de Valory ne 
frappe point son troisième coup , et la reine , heu- 
reusement, suspend aussi l'ouverture de sa porte. Il 
poursuit son chemin comme s'il voulait entrer aussi 
chez Monseigneur. L'individu en question le pré- 
cède; M. de Valory se présente dans l'antichambre. 



DU COMTE DK VALORY. 255 

demande à parler à quelqu'un qu'il jugeait ne pou- 
voir être làj et seulement alors il aperçoit que son 
quidam est un officier-^ënéral ; il le prend pour 
M. de La Fayette, et il croit encore que c'était lui- 
même. Étourdi de sa rencontre, il retourne sur ses 
pas en regardant bien derrière lui, si on ne le 
suit point. Comme la sentinelle était alors assez 
loin de la petite porte, et qu'elle avait le dos tourné, 
les trois coups furent incontinent frappés, et cette 
porte s'ouvrit. Il trouva la reine fort intriguée des 
deux premiers coups qu'elle avait très-bien en- 
tendus, ainsi que des talons dont elle avait dis- 
tingué le bruit de marche . Quand le récit que lui 
fît le comte de Valory l'eut rassurée , elle lui dit : 
« J'ai effectivement cru reconnaître le pas de 
» M. de La Fayette. Cet homme m'effraie au point 
» que je me persuade sans cesse ou le voir ou l'en- 
n tendre. » 

M. de Valory rendit compte de la conversation 
qu'il venait d'avoir avec M. Gouvion. Sa Majesté 
sourit. (; Je ne le crois pas méchant, dit-elle, mais 
» il est brusque; il a l'air si dur!... Je vous re- 
» mercie du calme que vous m'apportez; j'en avais 
» besoin. Eh bien! nous approchons du terrible 
)) quart-d'heure — Pourrons-nous sortir d'ici sans 
» en être aperçus? sans être reconnus? M. de 
» La Fayette nous veut et nous fait bien du mal ! Il 
•» a doublé les gardes partout... — Madame, reprit 
» M. de Valory, cette précaution est plutôt mise 
^) en œuvre par lui à dessein de rassurer les es- 



256 PRÉCIS HISTORIQUE 

» prits inquiets , et de faire taire les aboyeurs , 
» qu'à raison de ses propres craintes. J'ose piopo- 
» ser à Votre Majesté de me permettre de revoir 
» M. Gouvion dans l'après-midi : si je lui trouve 
» la même sécurité, M. de La Fayette ne pou- 
» vaut manquer d'en avoir une toute semblable , 
)) il sera plus qu'à parier que nous exécuterons 
» notre sortie du château sans qu'il survienne 
)) d'obstacle. Votre Majesté ne le pense-t-elle 
» pas? » 

Le roi entra vers la fin de ce colloque , et la 
reine lui rapporta ce qu'elle venait d'entendre. Il 
lui répondit : « SMls ne se doutent de rien, nous 
» sortirons effectivement sans peine. » Puis, tou- 
ché sans doute du zèle du comte de Valory, avec 
un sourire plein de bonté , il daigna lui dire : 
(( Vous êtes officier de mes gardes-du-corps. Ar- 
)) rivons heureusement ; vous et vos camarades 
» ne serez pas oubliés (i). Les dispositions du 



( i) M. (le Valory croitanjourd'hui pouvoir se permettre de jouir 
de l'honneur attaché pour lui aux intentions de son maître adoré, 
de cesser de garder le silence sur les particularités qui , à si juste 
titre, lui sont les plus chères. Cadet d'une famille de sixenfans , 
faute de fortune, il n'avait pu se tenir sur les rangs pour parvenir, 
comme tant d'autres , oii sa nnissance l'appelait ; de sorte qu'au 
licenciement il n'était encore que garde -du -corps avec commis- 
sion de capitaine. Aiissi éprouva-t-il souvent le désagrément de 
voir ses parcns , du même nom, être présentés à la cour, et avoir 
l'honneur de monter dans les carrosses du roi , ainsi que celui d'ob- 
tenir de belles places militaires très-en viées , tandis qu'il était ré-- 
duità se trouver en sentinelle sur leur passage Son père avait 



DU COMTE DE VALORY. 25j 

» vojage sont rédigées par écrit; les voici : je vais 
» vous les lire. J'irai coucher demain 21 à l'ab- 
» baye d'Orval. M. le marquis de Bouille m'at- 
» tend avec un corps d'armée, en avant de ]Mont- 
» médj. De forts détachemens de hussards et de 
» dragons sont postés à Pont-de-Sommevelle , à 
)) Sainle-Menehould , Clermont , Varennes , Dun. 
)) Vous courrez devant ma voiture. Lorsque vous 
» arriverez à Pont-de Somraevelle, vous deman- 
n dercz après M. le duc de Ghoiseul; c'est lui qui 
» commande l'escadron des hussards de Lauzun , 
» qui y est placé; il vous fera parler à un aide-de- 
» camp de M. le marquis de Bouille, auquel vous 
)) direz, de ma part, d'exécuter de suite les ordres 
n qu'il a reçus. Ces ordres sont d'aller prévenir les 
» commandans des détachemens stationnés à Sainte- 



cu le commandement du pays Toulois , et la licutenance du roi de 
la ville de ïoul. Sos oncle et grand-oncle, l'un ambassadeur à 
Berlin , lieutenant-général des armées de Sa Majesté , commandeur, 
grand'croix de l'ordre de Saint-Louis; l'autre, père de celui-ci, 
aussi lieutenant- général des armées et commandeur grand'croix 
du même ordre ; le frère de ce dernier, aussi lieutenant-général 
des armées du roi , et tué à la défense de Lille ; la plupart de ses 
ancêtres , honorés de places à la cour de nos rois . décorés de leur 
ordre, distingués dans l'état militaire par les grades que leur 
avaient valu leurs actions; tout cela semblait lui avoir donné des 
droits pour parvenir à quelque emploi. Hélas! dans la circonstance 
dont il trace l'historique, trois heures de bonheur de plus accor- 
dées par le ciel , et son souverain était sauvé !... N'eiit-il alors ob- 
tenu pour sa part que le bien suprême de le servir encore , il se fût 
catimé lun des plus heureux entre tous les humains. 

( No/e (le l'auteur. ) 

'7 



25s PRÉCIS HISTORIQUE 

Menehould, Clermont, Varenncs, Dun , qu'ils 
aient à prendre leurs mesures pour que chacun 
d'eux se trouve au poste qui lui est assigné. Ils 
doivent, après notre passage, barrer chemin à 
tous voyageurs à cheval ou en voiture. Le même 
aide-de-camp doit aussi aller avertir le fils de 
M. le marquis de Bouille de Theure où il faudra 
qu'il aille m'attendre. Avant d'arriver à Varen- 
nes (qui n'est plus sur la route de poste), au- 
dessus de la côte qui domine cette ville , et par 
laquelle on y descend, vous entrerez de quelques 
pas dans le bois à votre gauche , si déjà vous 
n'êtes aperçu par le fils de M. de Bouille, ou par 
un autre officier, M. le comte de Raigecourt , 
qui lui est adjoint; lesquels se trouveront là, à 
la lisière du bois, avec des relais de chevaux 
qu'ils doivent conduire eux-mêmes. Ils nous 
feront passer Varenncs, et nous mèneront à Dun . 
Vous verrez les commandans des escadrons qui 
m'attendront sur la route; en avant de Sainte- 
Menehould, ce sera M. le marquis Dandoins à la 
tête d'un détachement du régiment de dragons 
de Monsieur ; en avant de Clermont, M. le comte 
Charles de Damas à la tête du second escadron 
du même régiment ; en avant de Varenncs , 
M. Deslon, capitaine au régiment d'hussards de 
Lauzun, aussi à la tête de son escadron; en avant 
de Dun M. de Rohrig avec un détachement des 
mêmes hussards. Tâchez que nous n'éprouvions 
en chemin aucun retard aux postes, et ayez tou- 



DU COMTE DE VALORY. ^Sq 

M jours beaucoup d'avance. A Bondy, vous com- 
w manderez un relais de six chevaux de berline ; 
» un autre de deux chevaux de chaise , et deux 
h bidets, l'un pour vous, l'autre pour celui de vos 
>i camarades qui courra derrière ma voiture; un 
>i de ces deux messieurs montei^a sur le siège. 
n Durant toute la route , nous suivrons le même 
» ordre de marche. » 

Ces instructions reçues, M. de Valorjse retirait. 
La reine lui dit : « Faites en sorte de pouvoir 
» nous confirmer ce que vous nous avez appris de 
» rassurant. A ce soir, à onze heures et demie. « 
Cétait le jour du départ : il devait s'effectuer à 
minuit sonnant. 

Dans la soirée, M. de Valory joignit encore 
M. Gouvion, et s'entretint de nouveau avec lui; 
il ne lui panit pas être plus intrigué que le matin : 
moyennant quoi M. de Valory put, avec assu- 
rance, ajouter quelque chose à la tranquillité qu'il 
avait eu le bonheur d'apporterdéjà à Leurs Majestés, 
ce qui parut satisfaire encore beaucoup la reine. 

On sait que M. le comte de Fersen , colonel au 
service de France dans le régiment de royal-sué- 
dois, fut particulièrement chargé de poun^oir à 
plusieurs objets très-importans et indispensables 
à l'accomplissement du départ. Il avait été aussi 
chargé de faire construire la berline de voyage ; 
voiture fort ordinaire dans sa forme, fort simple 
extérieurement, mais parfaitement soignée quant 
à la solidité. Il l'avait aussi été de se pourvoir des 

17* 



260 PRÉCIS HISTORIQUE 

chevaux qui devaient mener jusqu'à Bondj, et qu'il 
conduirait lui-même. De plus il s'était chargé de 
se procurer un carrosse de place ( autrement dit 
un fiacre) tout attelé, dont il serait le cocher; le- 
quel fiacre devait recevoir la famille royale au 
sortir du château. Son rendez -vous était sur la 
place du Carrousel au coin de la rue Saint-Nicaise. 

A onze heures du soir, monseigneur le dau- 
phin et madame Royale, accompagnés de madame 
la comtesse de Tourzel , gouvernante des enfans 
de France , furent conduits à ce fiacre , et renfer- 
més dedans pour y attendre le roi, la reine et ma- 
dame Elisabeth. La berline de route , toute char- 
gée , toute attelée , alla les attendre en dehors de 
la Porte-Saint-Martin. Ici nous ferons remarquer 
que l'armement des trois gardes-du-corps avait été 
oublié: les pistolets qui leur étaient destinés n'a- 
vaient point été mis dans le carrosse , de sorte que 
ces messieurs ne se trouvèrent munis chacun que 
d'un couteau de chasse, dont ils s'étaient pourvus 
eux-mêmes. 

A onze heures et demie , le comte de Valory se 
rendit chez la reine , et MM. de Moutier et de 
Malden , chez le roi. Ces derniers y parvenaient 
par le grand escalier du château, en prenant la 
porte à gauche. 

La reine et madame la princesse Elisabeth pa- 
rurent à M. de Valory tranquilles et rassurées. A 
minuit, le roi entra chez elles avec MM. de Mal- 
den et de Moutier. Sa Majesté relut encore à ses 



DU COiMTE DE VALORY. 26 1 

trois gardes , et particulièrement à M. de Valory, 
comme charge de com'ir eu avant, les dispositions 
du voyage; ensuite de quoi, on entreprit la sortie 
du château dans l'ordre suivant : M. de Moutier 
donnait le Lras à la reine ; M. le chevalier de 
Malden donnait le sien à madame Elisabeth ; 
M. de Valory suivait le roi. On observa des dis- 
tances suffisantes, afin de ne pas faire groupe. Le 
roi, en habit gris et en perruque, marchait le pre- 
mier. La reine et madame Elisabeth étaient vêtues 
de petites robes; elles s'étaient coiffées chacune 
d'im grand chapeau très-propre à ombrager leurs 
visages; précaution fort salutaire, car, grâces aux 
bruits méchamment répandus , les cours des Tui- 
leries se trouvèrent être illuminées de façon à faire 
croire qu'on était en plein jour. Des gardes natio- 
naux les garnissaient. Partout la méfiance avait 
fait multiplier les précautions de toute espèce. 
Mais , en dépit d'elles , la famille royale traversa 
ces cours si éclairées , et passa outre sans être re- 
connue par personne. Dans le trajet, l'une des 
boucles de souliers du roi se détacha et roula par 
terre; le comte de Valory, marchant sur les pas 
de son maitre , la ramassa. Ce petit incident ne 
fut d'aucun effet. L'on atteignit, sans nulle diffi- 
culté , le coin de la rue Saint-Nicaise où le fia- 
cre , mené par M. de Fersen et déjà occupé par 
les enfans de France , attendait Leurs Majestés. 
Cependant la reine tarda de deux ou trois minutes; 
elle avait été saisie d'une vive frayeur en voyant 



262 ITxÉCIS HISTORIQUE 

tout - à - coup paraître la voiture de M. de La 
Fayette, lequel accourait au grand trot pour se 
trouver au coucher du roi. Plusieurs laquais en- 
touraient son carrosse de flambeaux allume's qui 
jetaient une lumière si grande que Sa Majesté, 
persuadée que le général en chef allait la recon- 
naître, quitta aussitôt le bras de son conducteur et 
se mit à fuir d'un côté opposé. M. de Moutier, la 
suivant de très-près , s'efforçait de la rassurer en 
la suppliant de remarquer que les flambeaux eux- 
mêmes , placés entre sa personne royale et les 
yeux de M. de La Fayette, éblouissaient celui-ci 
de façon qu'il ne pouvait la distinguer. La reine 
se calma, reprit confiance et joignit le fiacre. 

M. de Valory partit tout de suite à cheval pour 
aller commander le relais à Bondy; M. de Mou- 
tier y monta de même pour suivre la voiture , et 
M. de Malden s'établit derrière. Ce fut ainsi qu'on 
alla gagner le carrosse qui attendait au-dehors de 
la Porte -Saint-Martin , comme on l'a dit. Par- 
venus jusque-là le changement d'équipage s'efléctua 
avec promptitude; M. le comte de Fersen monta 
sur le siège , et conduisit, grand train , à Bondy. 

Ici M. de Valory demande permission d'inter- 
rompre son récit, pour tâcher de jeter lin peu de 
jour sur les moyens qu'on a eus de connaître la 
trace du roi et sur les causes de son arrestation à 
Varennes; car les relations faites au public, même 
celles qu'ont écrites des historiens de bonne foi , 
tels que ISl. Anquetil el quelques autres, sont si 



DU COMTE DE VALORY. 263 

fautives, qu'il croit devoir s'occuper un moment 
d'en démentir les erreurs. 

On a généralement supposé que M. le marquis 
de La Fayette avait eu connaissance du projet d'é- 
vasion; qu'il savait quels étaient le jour et l'heure 
où il devait s'accomplir, et qu'il ne s'était abstenu 
de le troubler que pour acquérir la gloire cruelle 
de faire arrêter son souverain au sein de ses pro- 
vinces , à l'extrémité de ses Etats , afin de les lui 
faire retraverser, au retour, sous les baïonnettes 
d'une immense horde de sujets rebelles, auxquels 
il serait ordonné de lui faire boire le calice de 
toutes les humiliations et de mille terreurs inouïes 
jusque-là. Non; ce dessein plus que coupable, plus 
que barbare, n'a point été conçu par M. de La 
Fayette. On doit même douter qu'il lui eût été 
possible de l'enfanter, et croire que, s'il eût abordé 
sa pensée, il l'aurait repoussé avec horreur. 

L'arrivée de M. de La Fayette au château prouve 
assez l'intention d'assister au coucher du roi. En y 
entrant , il apprend de son major - général que le 
coucher est fini , qu'il s'y est trouvé; et , en effet , 
Sa Majesté avait feint de l'effectuer comme de cou- 
tume. Alors M. de La Fayette s'en retourne pai- 
siblement à son hôtel , se couche lui - même et 
s'endort. Rien peut-il démontrer mieux quelle était 
son ignorance ainsi que celle de M. Gouvion ^ 
Ajoutons à cette preuve un raisonnement bien 
simple et bien frappant : si ces Messieurs eussent 
été complices tacites de l'évasion, il en serait né- 



204 PRÉCIS HISTORIQUE 

cessairenient résulte de deux choses l'une , ou qu'ils 
auraient fait poursuivre le carrosse rojal d'assez 
près pour ne pas courir le risque de manquer de le 
faire arrêter où ils le voulaient , ou que , dans le 
cas où ils favorisaient secrètement cette évasion, 
ils se seraient enfuis eux-mêmes , afin d'éviter de 
tomber au pouvoir de tout le peuple révolution- 
naire , envers lequel ils étaient responsables de la 
présence du roi au cliàteau des Tliilcries , dont 
1 investigation et la garde leur étaient exclusive- 
ment confiées. 

Rassemblons maintenant sous les yeux des lec- 
teurs tout ce qui a concouru contre le succès du 
A^ojage. 

Le départ de deux femmes attachées au service 
de monseigneur le dauphin et de madame Royale 
( lesquelles ont ensuite suivi , dans un cabriolet 
attelé de deux chevaux de louage , la voiture du 
roi ) , avait beaucoup trop devancé celui de Sa 
Majesté. Ces dames étaient parties dans l'après- 
midi , et s'étaient stationnées à Bondy ; de sorte 
qu'elles y restèrent cinq ou six heures avant l'ar- 
rivée de la famille royale ; et , ce qui était une 
grande faute , le postillon de la poste de Paris , 
qui les avait menées à Bondy, y fut retenu avec ses 
chevaux , de manière qu'il vit apprêter les relais 
pour le roi ; il vit pareillement M. le comte de 
Ferscn quitter son siège de cocher pour monter 
aussitôt dans sa propre voiture attelée de quatre 
chevaux , et partir pour une autre route , afin dé- 



DU COMTE DE \ VLOUV. 205 

migrer. Ce postillon retourna donc à Paris, bien 
en état , s'il y était interrogé , de fournir aux en- 
nemis de Sa JMajesté les indices qu'ils pourraient 
désirer ; et on conçoit combien la première me- 
sure prise devait ou pouvait devenir nuisible. Ce 
ne fut cependant pas celle-là qui occasiona princi- 
palement le plus grand des malheurs. 

Nous venons de laisser M. de La Fayette rentré 
chez lui , bientôt couché , et sans doute bientôt 
endormi. Lui et tout Paris n'auraient appris que 
fort tard , dans la matinée du lendemain, le départ 
de la famille royale (i) , si ce n'eût été l'habitude 
qu'avait le médecin de monseigneur le dauphin 
d'entrer chez ce prince , aux approches de sept 
heures, pour savoir de ses nouvelles. Trouvant sa 
chambre vide , il se rendit chez madame Royale où il 
pensait que Monseigneur pouvait être. IN 'y voyant 
ni elle ni lui , l'inquiétude commence à gagner : 
on va chez la reine , on va chez le roi , chez ma- 
dame Elisabeth; tous les appartemens sont dé- 
serts On se regarde avec stupeur; la famille 

royale s'est évadée , se dit-on- On prend l'alarme ; 
on la répand; on court informer M. de La Fayette 
qui était encore au lit , et qui refuse de croire à la 

(i) Les deuils dont il s'agit ont été fournis à M. de Yalory par 
l'un de ses amis, lequel sest rendu témoin attentif de ce qui sest 
alors passé au château , et qui a aussi suivi M. de La Fayette à peu 
prcspartoutdanslecoursde celte journée. Cctamiétaitd'ailleurs en 
relations intimes avec plusieurs officiers de ce général , et fréqueu- 
lail beaucoup sou hôtel. ( Ao/e de l'milcur. ) 



266 PRÉCIS HISTORIQUE 

nouvelle. Mais Paris se remplit de rumeur; le 
Lruit du départ de Leurs Majeste's perce dans tous 
les quartiers. On s'attroupe , on bat la générale, le 
tocsin sonne ; le général en chef donne ordre qu'on 
mette les chevaux. Un instant après, il monte en 
voiture pour se rendre au château; et en chemin, 
il est plusieurs fois assailli d'une foule de gens du 
peuple qui l'accusent de trahison , et menacent de 
le massacrer. 

S'étant confirmé, par ses propres yeux, que 
effectivement le roi et sa famille avaient quitté 
Paris , il sortit des Tuileries pour aller conférer 
avec l'Assemblée constituante , et recevoir les or- 
dres relativement aux mesures qu'elle jugerait de- 
voir être prises. Au retour, son trajet ne fut pas 
sans danger : les mômes hommes , renforcés d'une 
populace immense , parmi laquelle il put recon- 
naître nombre des individus féroces qui s'étaient 
signalés à Versailles aux 5 et 6 octobre 1789, 
l'environnèrent de nouveau en l'accablant d'in- 
jures, en lui faisant des menaces effrayantes. 
D'après les journaux du temps , confirmés par la 
croyance de tout Paris, on tient pour constant 
qu'il dit à ces furieux : « Mes enfans, j'ai laissé 
» partir le roi; mais calmez-vous, son arrestation 
)) est dans mes mains ; le traître vous sera ramené 
» sous bonne escorte. Si je ne vous le rends pas, 
» je consens à mourir. » Toutefois on peut juger 
facilement aujourd'hui que , si cette audacieuse 
réponse a été faite, il est du moins certain qu'elle 



DU COMTE DE VALORV. 26j 

n'a été inspirée à M. de La Fayette que par la 
crainte de devenir à l'instant victime de l'empor- 
tement de cette populace dont jusque-là il avait 
été l'idole. Il en fut accompagné jusqu'à l'Hôtel- 
de-Ville où il combina , avec les officiers numici- 
paux et le conseil de la commune, les moyens 
capables de faire découvrir quelle route avait prise 
Sa Majesté. Celui de rassembler et d'interroger 
tous les voituriers de Paris , fut proposé et adopté 
sur-le-champ. On les manda au plus vite ; on les 
questionna , et le conducteur des deux femmes de 
la suite des Enfans de France , qui avait beaucoup 
vu , beaucoup entendu à Bondy, dévoila ou donna 
à entrevoir une partie du mystère. 

Sans doute que ça été son rapport qui , fournis- 
sant au moins une demi-lueur, a décidé M. de La 
Fayette à faire voler de poste en poste , partant 
de Bondy, deux de ses aides-de-camp sur les tra- 
ces de son souverain , avec ordre de les suivre à 
toute bride et sans relâche jusqu'à ce qu'ils par- 
vinssent à 1 atteindre ; mais leur diligence , même 
outrée , n'aurait jamais pu empêcher le roi d'ar- 
river où il voulait aller. L'avance qu'avait Sa Ma- 
jesté était déjà trop considérable , puisque depuis 
minuit rien n'avait retardé sa marche, et que , avant 
que les deux aides-de-camp fussent sortis de Paris , 
neuf heures du matin avaient sonné. Cette dili- 
gence eut pourtant une utilité bien funeste , celle 
de faire repartir de Varennes la famille royale 
avant qu'elle y put être secourue par M. le mar- 



268 PRÉCIS HISTORIQUE 

quis de Bouille et les troupes qu'il commandait. 

Pour reconnaître donc la vraie source de la 
douloureuse arrestation , il s'agit de faire atten- 
tion à ce qui suit , et de bien entendre surtout 
l'importance des ordres qui avaient été donnés à 
M. le duc de Choiseul et à l'aide-de-camp de 
M. de Bouille, tous deux postés à Pont-de-Som- 
mevelle. On en a lu précédemment la teneur, et 
d'après cela on peut facilement se convaincre que 
c'était de leur ponctuelle exécution que devait dé- 
pendre le succès de l'entreprise. 

A l'époque dont il est question , les voyageurs 
en poste parcouraient sans difficultés les diverses 
provinces du royaume ; nulle part on ne les in- 
quiétait. Beaucoup de contrées considérables n'é- 
taient point encore 'armées ; et le Clermontois , 
l'Argonne , par où le roi avait à passer, se trou- 
vaient dans ce cas. 11 y avait par conséquent à se 
flatter que les détachemens militaires , qu'on y avait 
stationnés, suffiraient, dans tous les cas, à con- 
tenir les iiabitans; mais malheureusement la seule 
présence de ces petites troupes avait suffi pour ins- 
pirer de la défiance aux autorités des lieux qu'elles 
occupaient. Leurs commandans , questionnés par 
les officiers municipaux , répondaient que leur mis- 
sion était H d'attendre et d'escorter un trésor , » et 
cette réponse même augmentait les soupçons dont 
le détachement était l'objet. 

I^a famille royale , partie en poste de Bondy , 
marcha avec une grande célérité vers Ghàlons , 



DU COMTE DE VALORY. 269 

sans autre accident qne celui d'un trait rompu en 
accrochant une borne , ce qui n'occasiona pas six 
minutes de retard : aussi commençait-elle à res- 
pirer. La confiance et l'espoir prenaient la place 
de l'inquiétude; déjà la reine et madame Elisabeth 
montraient un air de satisfaction , même un peu 
de gaieté. Au relais de Jalon ( c'est celui qui pré- 
cède imme'diatement Châlons ) , la reine dit au 
comte de Valorj : « François (i), il me semble 
» que cela va bien ; nous serions arrêtes si nous 
» avions dû l'être ; ils n'ont pas eu connaissance 
» de notre départ. » La réponse du fidèle Fran- 
çois fut : « Madame , à douze lieues de Paris, déjà 
» nos inquiétudes se sont dissipées : nous aurions 
» été atteints dans cet espace de chemin si , après 
» le coucher du roi ou après notre sortie du châ- 
» teau , on s'était aperçu de quelque chose : il n'y 
» a plus aucune crainte à avoir. Je ne remarque de 
» iTiouvement ni de suspicion nulle part. Courage , 
» Madame I oui , tout va bien. » 

Les illustres voyageurs entrèrent à Châlons- sur- 
Marne , vers deux heures de l'après-midi. Le plus 
grand calme y régnait ; on en partit sans embarras 
après avoir relayé. 

M. de Valory arrive à Pont-de-Sommevelle 
oii il devait s'aboucher avec M. le duc de Choiseul, 
commandant à ce poste un escadron des hussards 
de Lauzun , et avec l'aide-de-camp de M. de Bouille 

{i)Françuis était le nom (le routn adopte pour M. de Valory. 

( No/c de l'auteur. ) 



270 PKÉCIS HISTORIQUE 

que lui avait annoncé le roi ; mais il est bien étonné 
d'apprendre que ce détachement , avec son chef , 
s'est retiré de Pont-de-Sommevelle dans la ma- 
tinée , parce qu'il s'est fait un soulèvement contre 
lui , auquel même les environs ont pris quelque 
part. Sans doute que M. de Choiseul n'a éloigné 
sa troupe que pour calmer le peuple et empêcher 
que le chemin de Sa Majesté ne soit encombré par 
des masses de gens en insurrection ; telle est la 
pensée de M. de Valory : cependant une pareille 
découverte tourmenta fort son esprit. Il se garda 
d'étendre les questions , commanda les chevaux de 
relais , les fît sortir tout harnachés dans la rue , 
paya un verre d'eau-de-vie aux postillons comme 
c'était son usage ( i ) ; et cela fait , il fut parcourir 
le village et ses avenues pour chercher s'il ne pour- 
rait découvrir l'aide-de-camp de M. de Bouille , 
lequel devait , comme on le sait , monter à cheval 
à la minute pour porter aux commandans des au- 
tres détachemens les ordres qui le concernaient , 
et qui lui avaient sûrement été communiqués par 
M. le marquis de Bouille. La perquisition de M. de 
Valory ne produisant rien, après avoir essayé, avec 
réserve , de prendre encore quelques informations , 
et entendant approcher la voiture de Leurs Ma- 
jestés , il retourne à la poste, fait dételer et râteler 



(i) A toutes les postes M. de Valory paya les guides un cou : une 
plus grande générosité aurait pu l'aire naître des soupçons. 

{Noie de l'auteur.) 



DU COMTE DE VALORY. 27 I 

promptement ; puis , s'avançant jusqu'à la portière 
du roi , il lui rend compte de ce qu'il vient d'appren- 
dre, l'assurant d'ailleurs qu'il n'a observe dans Pont- 
de-Sommevelle que la plus absolue tranquillité. 

On se remit en marche, et M. de Valory poussa 
en avant , un peu agité de ce contre-temps , et in- 
quiet de ce qui pouvait en résulter relativement 
aux dispositions faites le long de la route , les- 
quelles , faute des ordres ultérieurs dont l'aide-de- 
camp devait être l'organe , devenaient tout au moins 
inutiles, il pressa extrêmement son bidet afin de 
gagner beaucoup de chemin sur le carrosse de ses 
maîtres. Sa crainte était surtout que les habitans de 
Sainte-Menehould n'eussent , comme ceux de Pont- 
de-Soramevelle , pris ombrage du séjour de l'es- 
cadron du régiment de Monsieur , dans leur ville , 
et qu'il ne les trouvât aux aguets. 

En y entrant , ses appréhensions ne se justifiè- 
rent que trop ; il vit , avec un secret effroi , beau- 
coup de gardes nationaux ( les premiers qu'il eût 
rencontrés depuis Paris) répandus dans les rues. 
Les tambours y battaient; du monde, en assez 
grande quantité , y paraissait en mouvement. Il ne 
douta point que tout cela ne fût le symptôme , 
encore vague peut-être , d'une alarme conçue par 
quelques soupçons peut-être vagues aussi. En tra- 
versant la grande place , il remarqua des dragons 
de l'escadron de Monsieur en bonnets de police 
devant la porte d'une auberge , et il éprouva alors 
un secret contentement fondé sur ce que le déta- 



272 PRECIS HISTORIQUE 

chement n'avait du moins pas quitté son poste. Non 
loin, à quelques pas, il reconnut M. le marquis 
Dancloins , commandant de l'escadron; mais il 
ne l'aborda point, il passa roide. Trop inouiet, 
trop en crainte d'attirer sur lui la moindre atten- 
tion , ce fut à la poste aux chevaux qu'il se rendit 
directement. On la lui indiqua, et il commanda 
bien vite les relais. 

Là l'enfer avait vomi et avait prédestiné un 
monstre à devenir une source d'attentats effroya- 
bles : c'était Drouet. Le hasard fît que ce fut à lui- 
même que s'adressa le comte de Vaîory ; et pour- 
tant cet homme , si atrocement révolutionnaire , 
ne s'informa pas s'il avait un passe-port , n'exigea 
point qu'il lui en fiit montré , ne dit rien , en un 
mot , qui pût faire croire qu"'il eût quelques soup- 
çons dans l'esprit ; il se contenta de demander ce 
qui se passait de nouveau à Paris : on juge bien qu'il 
ne lui fut fait que d'insignifiantes réponses. 

Les chevaux, bientôt harnachés et placés en 
dehors de la porte du logis , dans la rue , M. de 
Yalory sort pour s'assurer qu'il ne leur manque 
rien. Il est accosté par M. le marquis Dandoins 
qui lui témoigne sa surprise et sa douleur de n'avoir 
point été prévenu , ainsi qu'il s'attendait à l'être , 
et qui l'engage au surplus à partir très -vile , 
attendu que lui et son détachement avaient été 
inquiétés par les habitans , lesquels s'employaient 
activement à tâcher de corrompre sa petite troupe. 
M. de Valory coupe court à la conversation : 



DU COMTE DE VALORY. 2j^ 

« Quittez-moi tout de suite , Monsieur , allez à 
» votre escadron , faites tout ce qui est possible 
» pour le maintenir; mais n'entreprenez pas de 
» donner avant que nous soyons hors d'ici. Ne 
» nous disons rien de plus ; il n'est pas bon qu'on 
» nous voie nous entretenir. » Ce colloque d'un 
instant ne fut point remarqué , car il ne produisit 
rien. Quelques personnes regardaient les chevaux, 
mais c'était sans une extraordinaire attention; et 
pour ne la point provoquer non plus sur lui , M. de 
Valory rentra un instant dans la maison. 

Très-peu de minutes après , la voiture de Leurs 
Majestés s'annonça par les coups de fouets des 
postillons ; alors M. de Valorj fît atteler avec cé- 
lérité et repartit. Pendant qu'on y procédait il eut 
le déplaisir de voir M. le marquis Dandoins à la 
portière du roi, lui parlant, et beaucoup de monde 
s'attroupant à l'entour ; de sorte que ce moment 
a été très-pénible à M. de Valorj. Louis XVI lui 
a dit depuis : « M. Dandoins avait à cœur de 
M s'excuser de ce qu'il n'était pas en mesure de me 
» pouvoir suivre , et de m'en faire connaître les 
» raisons. C'est à ce sujet qu'il sentait le besoin 
» de m'entretenir un instant. » Malgré ces divers 
motifs d'anxiétés , comme rien ne s'opposa encore 
à ce que Sa Majesté poursuivit sa route, on la re- 
prit aussitôt. 

Considérons cependant ici combien le sieur 
Drouet a débité de mensonges. Certes il a vu le 
roi dans son carrosse , car il s'en est approché et 

i8 



!îy4 PRÉCIS HISTORIQUE 

l'a regarde fort à son aise. Si , tirant de sa poche un 
assignat, comme il l'a dit, il eût juge' , en vertu 
de la ressemblance , que c'était sa personne sacrée , 
l'eût-il laissé repartir ? n'aurait-il pas provoqué la 
fermeture des portes de Sainte - Menehould , et 
empêché que la voiture sortit de la ville ? Cet 
homme, qui avait le régicide inné dans le cœur, 
se serait-il exposé à manquer les moyens de faire 
arrêter son maître sur le grand chemin , plutôt 
que d'effectuer ce crime à la porte de sa maison ? 
Là, il était facile ; tandis qu'à l'approche de Va- 
rennes , la moindre chance heureuse devait suffire 
à assurer pour toujours la liberté du roi. Drouet a 
donc menti à l'Assemblée constituante et à la 
France entière ! 11 n'a été que le vil instrument 
des turbulences démagogiques de quelques-uns de 
ses concitoyens. Le comte de Valoiy tient de la 
bouche d'im sous-officier des dragons stationnés à 
Sainte-Menehould , qui était dans la foule dont le 
carrosse de Sa Majesté fut entouré pendant que 
M. le marquis d'Andoins conférait à la portière, 
qu'à peine la voiture avait-elle été à cent pas , 
qu'il entendit plusieui^ individus d'entre les cu- 
rieux se dire : « L'homme que nous venons de 
» voir au fond de cette voiture ressemble beau- 
» coup au roi. » Et ensuite, a ajouté ce sous-offi- 
cicr , le propos se répétant , il se répandit dans 
tous les quartiers « que c'était sûrement le roi qui 
» venait de passer. » 

M. le marquis Dandoins, ayant rejoint sa troupe. 



nu COMTE DE VALORV. 2-75 

fît sonner le boute-selle pour la faire monter à 
cheval et courir derrière Leurs Majestés : ce fut 
ce qui décida l'alarme. Le peuple se met aussitôt en 
insurrection ; il se porte à l'aTiberge où sont les 
dragons , leur fait distribuer du vin , leur offre de 
l'argent : les sangles de leurs selles sont coupées par 
les plus entreprenans ; l'ëmeute s'augmente , on bat 
la générale , et le tocsin sonne. Les officiers mu- 
nicipaux, rassemblés tout de suite à l'hôtel-de- 
ville , (îrent arrêter et comparaître M. le marquis 
Dandoins ; mais ses réponses à leurs questions ne 
purent les éclairer. Ils envoyèrent l'ordre au maître 
de poste de se rendre par-dev-ant eux : Drouet 
vint, et , plein d'un zèle impie, il offrit de monter 
à cheval, de couper au court par des chemins de 
traverse, de devancer à Clermont la voiture du 
roi, et surtout de l'y faire arrêter. On accepta son 
offre : il partit de suite. Personne n'était plus en 
état de s'y opposer; et M. le marquis Dandoins, 
une fois tombé au pouvoir de la municipalité , 
ses dragons s'unirent à l'insurrection. 

A présent on doit sentir très-distinctement que, 
si les ordres qui avaient dû être portés de Pont-de- 
Sommevelle aux chefs des détachemens, l'eussent 
été en effet , M. Dandoins et son escadron au- 
raient été attendre le carrosse du roi en avant de 
la ville, pour ensuite le suivre; on sent qu'on ne 
l'aurait vu parler ni à M. de Valory ni à Sa Ma- 
jesté ; on sent enfin que Drouet ne serait pas 
monté à cheval, ou qu'il y serait monté fort inu- 

i8* 



SyG PRÉCIS HISTORIQUE 

tilemeiit , et qu'il y a tout lieu de croire que l'in- 
fortunée famille royale aurait atteint sa destina- 
tion ; qu'elle j aurait été entourée de forces res- 
pectables et fidèles ; que son salut aurait opéré 
celui de la patrie si déchirée depuis ; que cette suite 
de tempêtes appelées par l'esprit de faction, per- 
turbateur éternel de toute société , eût été heureu- 
sement conjurée; enfin que la souillure ultérieure 
d'une tache à jamais épouvantable aurait été épar- 
gnée à une nation sensible qui la déplorera tou- 
jours !.... 

Elle voyageait pourtant encore avec espérance , 
cette famille si digne d'être chérie ; car nulle chose 
ne lui avait pu faire augurer qu'elle eût été recon- 
nue ni même soupçonnée. Le peu de signes de 
désordre qu'elle avait peut-être entrevus étaient 
équivoques ; d'ailleurs elle les laissait derrière 
elle, et , sur la grande route, il n'en apparaissait 
aucun : l'on n'y voyait presque personne. 

A Clermont, tout était calme aussi; on y relaya 
devant le logis du maître de poste , en pleine rue , 
sans nul embarras , et on en repartit de même ; 
car Drouet, malgré sa promesse, n'avait pu réussir 
à dépasser encore la voiture du roi . En avant de cette 
ville , sur la chaussée , M. de Valory avait ren- 
contré M. le comte Charles de Damas, colonel du 
régiment de Monsieur , dragons , qui , fort étonné 
de l'apparition du courrier en veste jaune, qu'il 
savait devoir être le comte de Valory , l'arrêta un 
instant pour lui faire part des inquiétudes que lui 



DU COMTE DE VALORY. 2'7y 

avaient causées des niouvemens populaires ex- 
cités par le séjour de sa troupe. Elle avait en quel- 
que sorte làclié le pied ou méconnu ses ordres ; et 
il augurait si peu d'elle , qu'il croyait prudent de 
n'essayer de l'enlever, pour la porter à la suite du 
roi, qu'après que Sa Majesté serait de l'autre côté 
de Clerniont. Il ajouta qu'alors il tenterait forte- 
ment de parvenir à disposer d'elle et lui faire faire 
son devoir; ce à quoi il se flattait de ne pas 
éprouver d'obstacles suffisans de la part des habi- 
tans , vu qu'il ne leur laisserait pas le temps de se 
réunir pour en opposer. 

Malheureusement cet espoir ne tarda guère à être 
déçu : peu de minutes après que le roi fut sorti de 
la ville , Drouet y entra. Il courut à la poste aux 
chevaux où il apprit qu'on venait de relayer la 
voiture qu'il désignait. Furieux de se voir un ins- 
tant déjoué, le misérable ne sut mieux faire que 
se jeler à travers les rues , appelant le peuple à 
partager ses intentions criminelles , lui demandant 
de faire sonner le tocsin ; et le peuple, déjà trop 
disposé au désordre , s'ameuta aussitôt contre les 
dragons , les menaça , les caressa , les fît boire ; 
de sorte que, quand M. le comte Charles de Damas 
leur ordonna de monter à cheval , la corruption 
avait eu sur eux un succès si subit et si entier , 
qu'ils refusèrent absolument de lui obéir. Ce chef 
distingué se vit forcé de chercher son salut dans 
la fuite , n'emmenant avec lui qu'un petit nombre 
de braves gens qui voulurent bien l'accompagner j 



2jS PRECIS HISTORIQUE 

encore ii'avaieiit-ils plus la possibilité de joindre la 
voiture du roi : elle avait fait trop de chemin , et 
puis Drouet , sans perdre d'autre temps que celui 
d'aller en toute hâte informer la municipalité , 
était reparti avant que M. de Damas put être sorti 
de Clermont. On eût dit qu'à cette époque du soir 
d'une seule journée si heureuse, tout, jusqu'aux 
moindres circonstances , était invinciblement em- 
preint du sceau de la fatalité. 

Toutefois cette voiture , que poursuivait une 
scélératesse barbare , roulait encore paisiblement. 
Elle arriva sur la hauteur de Varennes oii il lui 
fallut faire halte pour avoir son relais ; et c'est ici 
que doivent s'arrêter aussi les lecteurs sensibles , 
les malheureux amis d'une famille auguste et ché- 
rie , s'ils ne veulent frémir à chacune des lignes 
qui vont se succéder. Oui , ils doivent frissonner 
d'apprendre qu'un homme ait pu entretenir cons- 
tamment dans son sein la pensée du crime pen- 
dant toute la durée du temps qu'il a fallu pour 
franchir un espace de douze lieues ; et comment , 
sans démordre de son infernal dessein , il est par- 
venu à saisir , à livrer à leurs meurtriers le meilleur 
et le plus vertueux des monarques , la plus tendre 
comme la plus illustre des mères , ses royaux en- 
fans pleins des charmes de l'innocence , et la plus 
admirable princesse dont la France ait eu jamais a. 
s'enorgueillir ! Qu'on pardonne à M. de Valory 
les accens de sa douleur ; sa main tremble ; ces 
funestes images se renouvellent à ses yeux.... Ah ! 



DU COMTE DR VALORY. 2'JÇ^ 

l'unique rejeton d'une famille sacrée, immolée 
presque tout entière , ne doit point lire ce récit 
fait uniquement pour l'histoire ! — qu'il ne tombe 
pas dans ses mains ! Ce n'est point à l'ange conso- 
lateur de notre nation égarée qu'il faut apprendre 
quelque chose ; cet ange n'a que trop vu , que 
trop entendu , que trop versé de pleurs ; conju- 
rons plutôt le ciel de lui faire tout oublier ! 

Mais ranimons notre courage , poursuivons s'il 
se peut. 

Le comte de Valory, toujours en avant de la 
voiture de Leurs Majestés, en approchant de Va- 
rennes , se sentait tourmenté , comme par un secret 
pressentiment, de l'appréhension de ne pas trouver 
à l'endroit indiqué les relais dont étaient chargés 
le fils de M. le marquis de Bouille et M. le comte 
de Raigecourt ( i ) : ils avaient dû être avertis , mais 
l'avaient- ils été?.... Il parcourt la lisière du bois , 
il la perce , il cherche à faire entendre sa voix ; il 
ressort du bois , en fouille , pour ainsi dire , le ter- 
rain environnant ; il appelle encore , c'est en vain , 
personne ne répond. Convaincu de l'absence de 
ces messieurs , il ne lui restait d'autre parti à 
prendre que celui d'entrer dans la ville pour s'in- 
former le plus promptement possible dans l'au- 
berge , si un cocher , un postillon et quatre che- 
vaux n'y attendaient pas une voiture de maître 



(0 Le récit de M. de Valory doit être, pour ces détails et pour ceux 
qui suivent , comparé soigneusement aux Relations précédentes. 

{Note des édil-) 



:28o PRÉCIS HISTORIQUE 

pour la relayer ; il descend donc la côte ; il va faire 
des perquisitions prudentes ; il les multiplie autant 
qu'il le peut 5 sans risquer d'inspirer des soupçons; 
on ne peut rien lui indiquer ! C'était vers onze 
heures du soir ; la ville était tranquiic. Impatient , 
agité d'une perplexité inexprimable, M. de Valory 
avait l'oreille au guet , et cependant il poursuivait 
sa recherche. Favorisé par le silence de la nuit, 
il entend la voiture du roi rouler sur la côte , puis 
s'arrêter. Alors il hésite : retournera-t-il vers le 
carrosse , ou essaiera-t-il quelques perquisitions 
de plus ? La crainte de n'en avoir peut-être pas 
fait assez dans le bois , sur la hauteur , et d'y avoir 
manqué le relais par sa faute , lui serrait le cœur ; 
il mesurait en même temps la perte des minutes... 
Pendant la courte durée de son indécision , il 
croit entendre s'élever un peu de bruit dans la 
ville , il écoute : quelques particuliers sortent de 
leurs logis avec des lumières à la main , et se par- 
lent en se rencontrant; il semble à M. de Valory 
que le nombre des allans et des venans s'augmente ; 
cela l'intrigue, mais sans captiver trop son atten- 
tion , et il se décide à retourner à la voiture pour 
voir si par hasard on ne la relayait pas ; car il 
aimait à admettre encore que les relais s'étaient 
peut-être présentés. 

Médiocrement affecté de l'espèce de petite agi- 
tation qu'il venait de remarquer dans les rues de 
Varennes , sans en tirer une grande conséquence , 
il s'achemina au galop vers le carrosse du roi. Quels 



DU COMTE DE VALORY. 28 1 

furent sa cruelle surprise et son vif de'sespoir , quand 
voulant rendre compte à Sa Majesté , elle lui dit : 
(( François , nous sommes vendus ! Un courrier , qui 
» vient dépasser, a défendu aux postillons d'aller 
» plus loin ;, et\eur a ordonné , de par la no tîo?i, de 
» dételer, ajoutant qu'ils menaient le roi ! î ! « Tan- 
dis que le roi disait ce peu de mots au comte de Ya- 
lory , le premier coup de tambour se fit entendre ; 
il appelait le peuple de la ville à se rassembler , et 
les gardes nationaux à s'armer de ce qu'ils avaient 
sous leurs mains. Le tocsin allait sonner ; le pont , 
sur lequel Leurs Maj estes devaient passer à Dun , 

allait être barré ou coupé Rendre ce qui se 

passa dans l'ame du pauvre François , c'est chose 
impossible ; jamais une douleur aussi poignante ne 
l'avait saisie. Sans armes à feu , sans secours à 
portée de la voiture de son malheiu-eux maître ; 
seul auprès d'elle , parce que ses deux camarades 
étaient en cet instant employés ailleurs ; sans au- 
cun renseignement qui pût faire prendre un parti 
salutaire ! Ce vide de moyens lui parut l'absence 
et l'abandon de toute providence ; sa détresse eût 
presque accusé le ciel ! 

Ici encore il est indispensable de fournir quel- 
ques explications préalables , et de citer certains 
faits particuliers qui intéresseront, à raison de ce 
qu'ils sont liés aux événemens et en ont produit 
quelques-uns. 

±°. M. Deslon , qui devait commander dans 
Varennes le détachement des hussards de Lauzun 



282 PRÉCIS HISTORIQUE 

qu'on y avait posté , se trouva être échangé et en- 
voyé à Dun , parce qu'il avait été accusé près de 
M. de Bouille de n'être point assez prononcé pour 
les intérêts du roi : et un jeune officier, de l'âge de 
dix-sept à dix-huit ans , nommé Rohrig , vint le rem- 
placer. On verra combien on eut tort de suspecter 
ce loyal militaire, et de se repentir de ne lui avoir 
pas révélé le secret de sa mission. On ne le révéla 
pas davantage à M. Rohrig ; celui-ci crut n'avoir à at- 
tendre que des caisses d'argent qu'il devait escorter. 

2°. Le fils de M. le marquis de Bouille , et M. le 
comte de Raigecourt , officier au régiment de royal- 
allemand , chargés du relais , avaient été gîter dans 
une auberge au-delà du pont qui est sur la rivière , 
pour y attendre que l'aide-de-camp du général 
marquis de Bouille vînt les prévenir de l'approche 
du roi , et du moment où ils devraient se porter au 
lieu du rendez-vous avec les chevaux destinés aux 
deux voitures. 

3''. M. Rohrig , sur le bruit tout de suite ré- 
pandu dans Varennes qu'il s'agissait d'arrêter une 
berline dans laquelle était le roi , inquiet du dé- 
sordre qu'il voit à l'instant s'élever , embarrassé 
aussi de réunir ses hussards épars dans les hameaux 
du dehors autant que dans les maisons de la ville , 
où déjà on les faisait boire , ne crut pouvoir mieux 
faire que de monter à cheval pour courir avertir à 
Montmédy , distant de huit lieues ,1e marquis de 
Bouille. Ce général avait sous ses ordres le régi- 
ment de l'oyal-allemand et un petit corps d'armée. 



DU COMTE DE VALORY. 285 

Tout ce qui devait concourir à assurer la mar- 
che du roi se trouvait donc ainsi désorganise ; 
mais , malgré cela , le salut était encore possible : 
la rivière de Varennes est guéable en plusieurs 
endroits. Hélas ! ni Sa Majesté ni personne de sa 
suite ne le savait ! Un homme respectable , M. de 
Pré fontaine, anciennement attaché à M. le prince 
de Condé , riche alors , dont la maison , bâtie sur 
Ja pente de la chaussée, pouvait avec sûreté servir 
de refuge aux relais préparés pour Leurs Majestés, 
n'avait été ni prévenu ni mis dans le secret. Ce 
secret pouvait être confié à sa foi ; et il est sans 
aucun doute qu'alors il aurait indiqué les gués , 
et fourni même au besoin des chevaux pour passer 
la rivière. Ce fut devant sa maison que.les voitures 
s'arrêtèrent ; la reine descendit de la sienne , et s'y 
fît conduire par M. de Malden. Elle y resta un 
moment. Attestons-le : ce fut à propos de cette 
courte pause , que les sei'pens de la calomnie sifflè- 
rent par toute la France , et que de toutes parts 
on dit que le roi avait abusé du temps en faisant 
maint repas dans les auberges de la route. Le comte 
de Valorj donne sa parole d'honneur que son 
auguste maître n'est sorti de sa voiture en nul 
endroit, et que sa course n'a été ralentie ni retardée 
par quoi que ce soit (i). 11 adjure, s'il le faut. 



(i) On peut aisément apprécier la célérité de la marclie du roi , 
si l'on considère que, parti de Paris le 21 juin à minuit , on était à 
Châlons à deux heures de l'après-midi , à Sainte-Menehould entre 



284 PRÉCIS HISTORIQUE 

MM. de Moutier et de Malden d'en certifier aussi ; 
leur témoignage ajoutera sans doute au sien un 
poids absolu. 

Le carrosse de Sa Majesté , avons-nousjdit , était 
demeuré isolé sur le chemin quand M. de Valory 
le rejoignit; en voici la raison : le roi, étonné de 
ne pas trouver les relais où ils devaient être , avait 
dépéché M. de Moutier dans Varennes , avec ordre 
d'y chercher et de lui amener l'officier qui com- 
mandait le détachement de hussards ; et M. de 
Malden était entré chez M. de Préfontaine avec 
notre malheureuse reine qui s'appuyait sur son bras. 
Pendant ce temps Drouet passe , intimide les pos- 
tillons, entre au grand galop dans la ville Mais 

la reine revient et remonte dans la voiture. Alors 
le chevalier de Malden est réuni au comte de Va- 
lory; ensemble ils forcent les postillons à remonter 
à cheval , et mettant à côté de vives menaces les 
promesses de beaucoup d'argent , et celle de leur 
obtenir du roi quelques grâces s'ils traversent Va- 
rennes avec la rapidité de l'éclair , ils les gagnent 
et les décident à tout tenter. Au même instant 
M. de Moutier revient , rend compte au roi que 
c'est en vain qu'il a demandé après le comman- 
dant du détachement ; qu'il est parti , qu'on l'a vu 
s'enfuir fort vite. Sur ce rapport , on se remet en 



six et sept heures du soir , à Cleiniont vers neuf heures , et à Va- 
rennes environ à onze heures de la même journée 

( l^ole de r auteur. ) 



DU COMTE DE VALORY. 2b5 

marche , et l'on descend la côte au grand trot des 
chevaux. 

En moins de quatre minutes, la voiture a atteint 
la porte de la ville ; mais l'un des hattans est fer- 
me' !... Cette porte est garde'e; il faut composer 
pour se la faire ouvrir. Ce n'est pas tout , on de- 
mande à voir les passe-ports , et il y eut nécessité 
de les communiquer , puis de les abandonner pour 
être examinés à la mairie. Cela prit un certain 
temps , pendant lequel beaucoup de monde s'at- 
troupa autour du carrosse. Sans doute qu'il eût 
suffi d'un piquet de quarante hussards seulement 
pour dissiper ce faible rassemblement , et en im- 
poser à quelques gardes nationaux qui déclaraient 
s'opposer au passage. Avec cette force on serait 
parvenu facilement aussi à débarrasser le pont 
qu'on travaillait à encombrer ; mais nul soutien 
ne se montra , et tout moyen manquant pour en 
appeler, il fallut se soumettre et attendre. 

Le passe-port était en règle , de sorte que sa 
communication ne donnait motif à aucune inquié- 
tude ; il portait de laisser passer librement ma- 
dame la baronne de KorfF, retournant en Russie 
avec ses deux enfans , leur instituteur , quatre da- 
mes attachées au service de madame la baronne , et 
trois domestiques, courriers vêtus de vestes jaunes. 
Les noms de chacun étaient écrits sur ce passe- 
port , lequel était revêtu des signatures des mem- 
bres d'un comité de l'Assemblée constituante et 
de son président. On promit de le rapporter visé. 



286 PRÉCIS HISTORIQUE 

assurant qu'alors les voyageurs pourraient conti- 
nuer leur route. 

Mais déjà il volait de bouche en bouche que 
cette voiture était suspecte , qu'il était prudent 
de l'arrêter. Nombre de jacobins de Varennes cou- 
rurent à l'hôtel-de- ville , afin d'j dominer les 
membres du conseil municipal , et les obliger à la 
retenir. Drouet, les cheveux hérissés , le mensonge 
à la bouche , le crime dans le cœur , secondé de 
beaucoup de suppôts , corrompait , infectait les 
esprits et effrayait le conseil. Malgré lui cepen- 
dant et malgré ses sicaires , le maire de la com- 
mune , appelé M. Sauce , vint se présenter à la 
voiture , et il dit à Leurs Majestés avec des formes 
hoimêtes : (( Le conseil municipal délibère sur les 
» moyens de permettre aux voyageurs de passer 
;) outre : mais le bruit s'est ici répandu que c'est 
» notre roi et sa famille que nous avons le bon- 

» heur de posséder dans nos murs J'ai l'honneur 

» de les supplier de me permettre de leur offrir 
» ma maison, comme lieu de sûreté pour leurs 
» personnes , en attendant le résultat de sa déli- 
)) bération. L'afïluence du monde dans les rues 
)) s'augmente par celle des habitans des campagnes 
» voisines qu'attire notre tocsin ; car , malgré 
» nous , il sonne depuis un quart-d'heure, et peut- 
» être Votre Majesté se verrait-elle exposée à des 
» avanies que nous ne pourrions prévenir et qui 
» nous accableraient de chagrin. » 

Le roi ne jugeait que trop bien qu'il était pos- 



DU COMTE DE VALORY. 287 

sible qu'il survînt quelque danger; ni M. Rohrig , ni 
satroupe, ne se rencontraient. Il n'y avait cependant 
que la force ouverte qui pût assurer le salut de la 
famille royale, et la tirer du mauvais pas où elle se 
trouvait. Sa Majesté' résuma , autant qu'elle le put, 
ce que sa situation , à la porte de cette ville , avait de 
périlleux , et se résolut d'ordonnerqu'on la conduisît 
à la maison qui lui était proposée. Mais elle n'eut 
pas lieu de se rassurer durant le trajet. Ce peuple 
vociférait dans les rues des provocations insur- 
rectionnelles; il entraînait avec lui nombre de hus- 
sards ; les habitans des environs , pris d'un eflVoi 
dont le sujet leur était inconnu , appelaient à leur 
aide , en même temps qu'on employait ouverte- 
ment toutes sortes de ruses pour les attirer ; le 
tocsin sonnait aussi chez eux : on eût dit que , 
pendant les funestes heures de cette nuit fatale, 
le génie du mal , suspendant son vol , planait sta- 
tionnaire sur la malheureuse cité de Varennes , et 
distillait à loisir dans son sein les poisons de son, 
haleine empestée. Comment le loyal militaire , 
qui s'efforce de rappeler à sa mémoire affaiblie les 
monstrueux excès , les horribles scènes dont il a été 
témoin, pourra it-il avoir le courage de les dé- 
peindre ? Comment prendrait-il sur lui de nommer 
la plupart des hommes qui les ont provoqués, et 
de fixer ainsi sur leur postérité un avilissement 
indélébile? Entraîné par l'exemple sublime que 
donne Louis XVIII en proclamant le plus géné- 
reux oubli , M. de Valory se contraint au silence 



288 PRÉCIS HISTORIQUE 

sur les noms de tant d'individus lâchement crimi- 
nels , et il ne regrette que d'ignorer ceux des gens 
de bien qui gémissaient désespères de manquer de 
puissance. Sûrement il en était beaucoup dans Va- 
rennes ^ de ces cœurs purs, de ces âmes religieuses 
et nécessairement animées d'amour pour leur roi , 
parce qu'elles aiment Dieu et la patrie; mais qu'au- 
raient pu leurs efforts contre l'immense horde 
effrénée qui s'accumulait d'un moment à l'autre ? 

Enfin Leurs Majestés furent conduites chez M. 
Sauce j et entrèrent dans une chambre au rez-de- 
ehaussée. Déjà la maison était entourée de gardes. 
Néanmoins , pendant un temps assez long , des 
personnes de toutes les classes s'attribuèrent le 
droit d'y pénétrer fort librement , et de chercher 
à reconnaître si c'était effectivement le roi qu'on y 
retenait. Ce fut surtout tant que dura cette impu- 
dente licence , que la famille royale eut à suppor- 
ter le plus d'indignités de tous genres : audacieuse 
curiosité, propos insultans, imprécations féroces, 
sales juremens, rien de ce que peut inspirer à des 
gens du peuple, ivres de vin et de fureur, une bru- 
talité cruelle, ne lui fut épargné. 

Monseigneur le dauphin était placé sur un lit 
et dormait; madame Royale était couchée dans une 
chambre voisine et reposait aussi ; le roi , la reine , 
madame Elisabeth , quoique agités par la douleur 
et l'inquiétude, conservaient l'attitude du courage; 
et leurs physionomies célestes, exprimant le noble 
courage qui appartient aux grandes amcs atteintes 



DU COMTE DE VALORV. ^289 

par le malheur, n'opposaient que le caractère d'une 
indignation froide, pleine de mépris et de pitié 
pour régareiuent abominable de tant de Français 
hors de sens. 

Lorsque le roi fut définitivement reconnu par 
beaucoup d'individus qui disaient avoir vu Sa Ma- 
jesté à Versailles, on envoya vers elle une seconde 
députation de la commune pour lui annoncer que , 
« n'étant plus douteux aux habitans de Varennes 
)) qu'ils avaient le bonheur de posséder leur roi, 
» c'étaient ses ordres qu'on venait prendre. » 
Le roi répondit : « Oui, c'est en effet votre roi et 
» votre père qui vient chercher asile dans ses 
» provinces. Les outrages que moi et ma famille 
)) avons reçus à Paris , et l'impossibilité où l'on m'y 
» a mis de faire le bien de mon peuple , m'ont 
» forcé d'en sortir. Vous me demandez mes ordres : 
» faites. Messieurs, que mes voitures soient atte- 
» lées au plus tôt, et qu'on me mette à même de 
» continuer ma route jusqu'à Montmédy . » IM . Sauce 
répondit : « Sire, je vais rendre compte à la com- 
» mune assemblée des volontés de Votre Majesté. » 
Il était à peu près minuit quand on avait mis pied 
à terre chez lui; il pouvait être une heure et demie 
du matin quand cette deuxième députation entra; 
et à deux heures le même M. Sauce parut à la tête 
d'une députation d'honneur envoyée pour visiter 
et complimenter la famille royale de la part de la 
commune. Ce fut encore lui qui harangua. La fin 
de son discours fut : a La municipalité a nus en 

M) 



^QO PRKCIS HISTORIQUE 

)) délibération les moyens de faire continuer h 
)j Votre Majesté sa route vers Montmédy; elle 
» vous supplie, Sire, de permettre que la garde 
)) nationale de notre ville l'y escorte à titre de garde 
)) de sûreté. 11 vient d'être donné des ordres pour 
» l'attelage de vos voitures, et l'on n'attend que de 
» connaître la volonté qu'il vous plaira manifester. » 
Le roi repartit : (< Je remercie la commune de 
» Varennes de ses bonnes intentions , et j'accepte 
» l'escorte qu'elle m'offre. Ma volonté est que les 
» chevaux soient mis à mes voitures sans plus de 
» retard, afin que mon départ s'effectue. » 

Pendant qu'on délibérait, qu'on discutait, qu'on 
multipliait ainsi les députations, la foule s''accroissait 
de ce qui accourait de toutes parts. Force cavaliers , 
dragons et fantassins entraient séparément dans la 
ville, puis se réunissaient au peuple. La munici- 
palité était entourée , assiégée de révolutionnaires 
criant : w A Paris! à Paris! » Et ils faisaient pro- 
longer les débats à dessein de gagner du temps et 
de la puissance . Bientôt ils acquirent celle de faire 
changer de détermination à la commune. A trois 
heures du matin, une quatrième députation vint 
apprendre au roi que (( le peuple s'opposant ab- 
» solument à ce qu'il se remît en route, on avait 
» résolu de dépêcher un courrier à l'Assemblée 
» constituante , pour obtenir d'elle des instructions 
» auxquelles on se conformerait. » 

Ce peu de mots étaient assez signifîans et d'une 
signification horrible, car l'aflluence du monde dans 



DU COMTE DE VALORY. 29 I 

Varennes était dès-lors enomie; les projets du 
crime retentissaient dans toutes les rues ; les hur- 
lemens de la rage jacobine se faisaient souvent en- 
tendre par les croisées de l'appartement de Leurs 
Majestés; diverses personnes avaient même la bar- 
barie de leur apporter les menaces des agitateurs. 
Ah ! quel meiTeilleux et de'chirant contraste pre'sen- 
taient l'inaltérable sérénité de notre infortuné mo- 
narque, et le tumulte infernal de cette affreuse nuit! 

On eut bientôt lieu de trembler; car, vers sept 
heures du matin, des détachemens des garnisons 
du pays arrivèrent avec du canon pour s'unir à l'in- 
surrection. 

Quelques quarts -d'heure après, M. le comte 
Charles de Damas, colonel des dragons de Mon- 
sieur, échappé de Clermont, parvint à s'introduire 
chez le roi ; et à peu d'instans de-là , M . Deslon , 
venant de Dun et ayant vaincu , à la porte de Va- 
rennes, les plus grandes difficultés, réussit à sur- 
monter celles qu'on lui opposa avec plus d'obstina- 
tion encore, pour lui permettre de voir Sa Majesté 
et de lui parler. 11 se présenta respectueusement 
devant elle et lui dit : « Infonné, Sire, du malheur 
» qui vous accable, j'ai volé aussitôt où le devoir 
M et l'honneur m'appelaient. Derrière moi j'ai as- 
» sure le pont de Dun par une partie de mon monde ; 
)) j'amène cinquante hommes de bonne volonté, et 
)) j'offre ma vie à Votre Majesté. Ces cinquante 
» hommes et moi sommes prêts à prodiguer notre 
)i sang pour la dégager. » Le roi le remercia de 



19* 



2Q2 PRÉCIS HISTORIQUE 

son dévouement, lui demanda ce qu'il avait re- 
marqué dans la ville, ce qu'il jugeait de l'état où 
elle se montrait : « Sire, reprit M. Deslon, l'in- 
» surrection y est grande, les rassemblemens sont 
» fort nombreux. C'est par M. Rohrig, officier 
» comme moi dans le régiment de Lauzun , que 
» j'ai été instruit du mouvement qui éclatait. La 
» jeunesse et l'inexpérience de M. Rohrig lui 
» ont fait quitter son poste pour aller avertir M. le 
)i marquis de Bouille. » Le roi l'interrompit : « Ex- 
» poser en ce moment la vie de cinquante braves 
» gens et la vôtre. Monsieur, ne changerait vrai- 
» semblablement rien à ce qui se passe. Ce serait 
» vous compromettre inutilement , puisque le suc- 
» ces est à peu près impossible. Voyez à tâcher 
» de vous assurer que ma position soit bien connue 
» de M. de Bouille. » M. de Valoiy était tout près 
du roi et de M. Deslon pendant ce colloque; et 
quoiqu'il eût lieu à voix basse , il l'entendit parfai- 
tement. Le brave capitaine de Lauzun se retira, 
emportant l'affliction dans son cœur et sur son vi- 
sage. 11 existe encore; il a fait toutes les campagnes 
de Condé. Jusque-là il était inconnu à M. de Va- 
lory, lequel se plait à rendre aujourd'hui un juste 
témoignage à la loyauté de sa conduite et de ses 
sentimens. 

Entre huit et neuf heures du matin, on informe 
le roi qu'un groupe de militaires à cheval pénètre 
dans la ville malgré les oppositions qu'on y met; 
qu'il y cause un redoublement de tumulte; qu'on 



DU COMTE DE VALORY. 2f)3 

se tire des coups de fusiL En même temps, de la 
chambre de Leurs Majestés, on en entend plusieurs : 
c'étaient M. le duc de Choiseul , M. de Goguelat, et 
quelques officiers ethussards de l'escadron de Lauzun, 
qui avaient quitte' Pont de-Sommevelle pour n'y pas 
prolonger l'ëmeute occasion ée par leur présence. 
Les soldats insurges et le peuple leur disputaient, 
l'arme au poing , l'approche de la maison qui ren- 
fermait S. M.; et dans cette occasion une balle 
blessa M. de Goguelat au bras. Mais , malgré beau- 
coup d'hostilités, des pourparlers eurent lieu; on 
parvint à s'entendre, et ces messieurs purent se 
faire conduire proche du roi. Le comte de Valory 
était absent de la chambre , de sorte qu'il n'a pas 
connaissance de ce qui s'y est dit alors. A son re- 
tour il trouva la consternation augmentée par la 
nouvelle reçue à l'instant de la défection des hus- 
sards de Lauzun, fraîchement arrivés. Ces mili- 
taires, déjà gagnés et entraînés par leurs camarades 
insurgés j venaient de se mêler à eux et partageaient 
complètement leurs excès. 

Ce fut peu de temps après , vers dix heures du 
matin ( 22 juin), qu'on vit paraître les deux aides- 
de-camp de M. de La Fayette, dépêchés par lui, 
porteurs d'un décret de l'Assemblée constituante, 
qui enjoignait à la municipalité de tel lieu que ce 
fût, où le roi serait joint, de prêter main-forte à 
l'effet de le contraindre à retourner à Paris avec sa 
suite , et de l'y faire conduire nonobstant toute ré- 
sistance. 



2g4 PRÉCIS HISTORIQUE 

D'un air arrogant et dur, ces deux messieurs en- 
trèrent dans la chambre de Sa Majesté; sans aucun 
pre'alaLle , ils lui signifièrent de se disposer à partir. 
L'un d'eux , tenant à la main l'ordre écrit de l'As- 
semble'e, le présente au roi; mais la reine, au 
comble de l'indignation, et dont les traits expri- 
maient la juste fierté d'une fille des Césars , s'en 
saisit, le jeta avec dédain sur le lit de monseigneur 
le dauphin , et , accablant d'un regard supérieur ces 
effrontés émissaires , elle leur dit : (( Vous êtes bien 
» osés î vous êtes bien cruels ! Quoi ! venir nous 
» plonger le poignard dans le cœur! Quoi! des 
)) sujets avoir la coupable audace de prétendre 
» commander à leur roi! Où donc l'ont-ils puisée, 
» si ce n'est dans les principes sacrilèges, capables 
» seuls de justifier les plus hardis attentats? » En 
même temps l'air imposant du monarque malheu- 
reux déclarait ce qui se passait dans son ame; et 
le dédain qu'il témoignait fut toute la réponse 
qu'obtinrent les deux suppôts d'une autorité enne- 
mie , lâchement usurpatrice , dont ce nouvel acte 
était déjà sanctionné par les cris d'une multitude 
déchaînée qu'on avait pris soin d'informer de l'ar- 
rivée et de la mission de messieurs les aides-de- 
camp . 

On se ferait difTicilemcnt une idée de l'arrogance 
avec laquelle ils la remplirent. La peindre est au- 
delà du talent de l'écrivain; il lui serait plus aisé 
de faire entrevoir quelle était l'affliction de ma- 
dame Elisabeth et de la reine. On pouvait la l'e- 



DU COMTE DE VALORY. 2()3 

marquer à travers la courageuse résignation dont, 
en toute occasion, ces princesses savaient s'imposer 
la loi ; mais cette affliction prit aussitôt le caractère 
de la sensibilité, manifestation toucliante, destinée 
à adoucir ranicrtume qui oppressait le cœur du 
roi. 

Cette fois, les voitures furent attelées au plus 
vite et amenées devant la porte de la maison. On 
vint annoncer que les illustres victimes pouvaient 
y monter. Il fallut voir un père fait pour être 
adoré, un roi plein d'amour pour son peuple, con- 
traint d'ohéir à ses sujets; et quels sujets, ô mon 
Dieu! — Quels sentimens pervers élevaient des 
tempêtes dans leurs seins!... Imitons encpre, s'il 
se peut, la magnanime modération de LouisXVIIl, 
afin de nous abstenir de mettre au jour toute leur 
difformité. 

Sous les yeux même de Leurs Majestés, on ar- 
rête M. le duc de Choiseul, M. le comte Charles 
de Damas, M. de Goguelat, toutes les personnes qui 
leur avaient marqué un respectueux dévouement. 
Ensuite, les trois gardes-du-corps qui avaient ac- 
compagné le roi eurent ordre de se placer sur le 
siège de sa voituire ; puis, la famille royale, forcée 
de partir, se mit en marche sous l'effrayante escorte 
de peut-être quinze à vingt mille individus , li- 
vrés à tout le délire de la rébellion, armés de fusils, 
de faux, de piques, de fourches, de sabres, enivrés 
de leurs dégoûtantes orgies révolutionnaires , mis 
hors de sens par les liqueurs fortes qui leur avaient 



2n6 PRÉCIS HISTORIQUE 

été prodiguées. Et, s'il leur était interdit de faire 
du mal au roi ni à sa famille , il leur était du 
moins suffisamment recommandé de les abreuver 
d'outrages; aussi les prodiguèrent-ils avec la plus 
odieuse, la plus féroce brutalité. Les trois gardes 
de Sa Majesté semblaient être particulièrement les 
objets de leur colère; ils les accablaient d'injures ; 
ils les menaçaient de supplices hideux; ils leur 
jetaient des immondices au visage. Ce court ta- 
bleau devrait suffi^re à faire connaître les scènes 
d'horreurs qui eurent lieu, presque sans interrup- 
tion, depuis Varennes jusqu'à Paris. Le comte de 
Valorj aurait voulu épargner à ses lecteurs d'aussi 
désolans récits , mais il raconte pour Thistoire; elle 
a besoin d'apprendre et de pouvoir redire les moin- 
dres faits. Cependant, par pitié pour lui-même et 
pour ses larmes que renouvellent de tels souvenirs, 
il n'appuiera sur les détails que le moins qu'il sera 
possible. 

On arrive à Clermont sans presque avoir vu la 
terrible escorte se diminuer. Si beaucoup de ces 
hommes retournaient du côté de leurs habita- 
tions , ils étaient plus que remplacés par ceux qui 
accouraient de tous les villages voisins de la 
route . 

De Clermont , on se dirigea sur Sainte - Me- 
nehould. 

Les journées étaient plus ou moins orageuses , 
en raison de ce que les communes , qu'on faisait 
porter sur le chemin du roi (quelques-unes de dix 



DI] COMTE DE VALORY. 297 

lieues de loin), étaient plus ou moins fortement 
electrise'es par les émissaires envoyés chez elles 
pour les coiTompre et les exciter aux insultes que 
l'Assemblée constituante avait destinées aux mal- 
heureuses victimes royales. 

Il fut facile, aux approches de Sainte-Menehould, 
de remarquer l'influence de l'homme tigre qui en 
était habitant, et qui avait fait arrêter son souve- 
rain. Comme s'il eût communiqué sa férocité à 
toute la banlieue , la fureur y était exaltée au plus 
haut degré; elle y était en plein délire. La popu- 
lace de la ville surtout semblait ne plus connaître 
de frein. Son exaspération manifestait le besoin et 
les désirs du crime ; et au sortir de cette cité, peu 
s'en fallut qu'elle ne les satisfit sur les trois gardes- 
du-corps du roi. Les baïonnettes s'étaient portées 
contre leur poitrine; leurs pointes les atteignaient 
tellement, que les aides - de - camp de M. de 
La Fayette (accompagnant à cheval le carrosse) 
furent obligés d'empêcher d'autorité que les meur- 
tres ne suivissent les menaces. 

Ces fidèles gardes étaient bien indifférens à leurs 
propres dangers ; les yeux inquiets , oubliant que 
c'était la mort qui leur était présentée , réduits 
presque à demander grâce pour leurs infortunés 
maîtres , ils ne s'occupaient qu'à prévenir l'accom- 
plissement des horribles complots qu'ils entendaient 
se former contre eux. Ils priaient les âmes compa- 
tissantes, les amis de leurs princes (et il y en avait 
peut-être beaucoup parmi cette foule), ils les con- 



2g8 PRÉCIS HISTORIQUE 

juraient, dis-je, de faire effort pour détourner de 
Leurs Majestés les outrages nouveaux qu'inventait 
une rage forcenée. 

A quelque distance de Sainte-Menehould , un 
chevalier de Saint-Louis, M. le marquis de Dam- 
pierre, suivant le flot immense qui ne désemparait 
jamais, s'approche de la voiture du roi pour offrir 
ses hommages à son digne maître. Cet ancien mi- 
litaire était un homme d'une figure respectable , 
vieilli par les années, ainsi que l'annonçaient ses 
cheveux blancs. Il était bien monté; on le remar- 
que, et une rumeur se fit entendre; aussitôt les 
mots d'aristocrate, de traître volent de bouche en 
bouche, (f 11 faut l'égorger, » s'écrie-t-on. L'un des 
trois gardes-du-corps, sans cesse attentif à préve- 
nir ce qui pouvait aggraver les inquiétudes de la 
famille royale, pria un des aides-de-camp de M. de 
La Fayette d'engager M. de Dampierre à s'é- 
loigner s'il ne voulait pas perdre la vie; ce qui 
serait sans utilité pour le roi, puisque cela ne 
pourrait rien changer aux rigueurs des circonstan- 
ces actuelles. Effectivement, on alla lui porter ce 
conseil; et soit qu'alors il s'aperçût qu'on s'exaspé- 
rait contre lui, il est certain qu'il ralentit le pas de 
son cheval , afin de sortir doucement de la foule , 
et de la laisser filer devant lui. Mais l'espèce de 
revue qu'il sembla passer fit qu'il offusqua les plus 
scélérats de l'énorme bande. L'un d'eux saute à la 
bride de son cheval ; quelques autres essaient vio- 
lemment de le désarçonner; il veut se débarrasser_, 



DU COMTE DE VALORY. 299 

et pique des deux pour se faire jour. On lui tire 
deux coups de pistolet qui le manquent; il s'arme 
d'un des siens, et le tire en fuyant. Mais se jetant , 
par e'garement sans doute, à travers les terres, en 
gagnant la tête de la colonne, au lieu de rebrousser 
chemin le long de la chausse'e jusque derrière elle 
(espace qui n'était pas long à courir), il est pour- 
suivi comme l'est à la chasse un cerf par les chiens ; 
quarante coups de fusil sont à la fois tires sur lui ; 
cependant ils ne l'atteignent point; du moins le 
crut -on ainsi, à raison de ce qu'on ne le vit ni 
chanceler ni interrompre la vélocité de sa course. 
Des cavaliers, qui tenaient la tête de la colonne , 
partent au galop, et cherchent à le couper; les 
fantassins les secondent; tous déchargent leurs 
armes, à toute portée, contre sa personne; et enfin 
son cheval ayant été grièvement blessé, il se laisse 
gagner, et le feu redoublant incessamment , il 
tombe. Un groupe de meurtriers se forma aussitôt 
autour de lui, ce qui le déroba aux regards de 
tout le monde ; mais au bout de quelques minutes, 
on vit paraître sa tête et ses membres inhumaine- 
ment portés en triomphe au bout des piques de ses 
lâches assassins, et cette race de cannibales vient, 
en chantant les chansons de la révolution, eu faire 
trophée à la portière du carrosse du roi, tant elle 
était bien endoctrinée par les meneurs qui déjà dé- 
voraient la France ! 

Ce fut avec grande peine qu'on obtint de faire 
éloigner des yeux de Leurs Majestés ces étendards 



3oO PRÉCIS HISTORIQUE 

funestes dont leurs cœurs dechire's ne pouvaient 
supporter l'aspect. Le cortège du moins les 
conserva pour bannières; il ne s'en dessaisit qu'à 
Paris. 

Ah! respirons un moment. Nous approchons de 
Châlons-sur-Marne , et là, quelques momens de 
consolation vont apaiser nos douleurs. Mais avant 
de nous livrer à décrire un contraste soulageant, 
payons à une partie considérable du peuple fran- 
çais le juste tribut qui lui est dû. Oui , à côté de 
scènes effroyablement barbares, nous avions sou- 
vent sous les yeux les signes expressifs de ce qu'en- 
durait autour de nous la sensibilité d'un nombre 
fort grand de vertueux citoyens. Il leur échappait 
même, en dépit de tous les dangers, des marques 
d'amour et de profond intérêt. On le voyait : leurs 
âmes étaient brisées, mais le crime seul osait en- 
treprendre ; lui seul était puissant. 

Dès l'entrée de Sa Majesté à Châlons , toute l'au- 
guste famille sentit qu'un doux relâche lui était 
enfin offert. Le roi fut reçu dans cette ville plutôt 
comme un père chèrement attendu, que comme un 
monarque captif et dans les fers. L'affliction gémis- 
sante de ses bons habitans l'assurait que la sienne 
était partagée : ils prodiguaient à l'cnvi , sur le pas- 
sage de Leurs Majestés, les témoignages d'une 
tendresse fidèle, rendue plus vive par l'appréciation 
d'un malheur sans exemple. 

A l'Hôtel-dc-Ville , les hommages respectueux , 
qui n'avaient été que partiels et rares en d'autres 



DU COMTE DE VALORY. 5oi 

endroits, furent vraiment unanimes, et notre roi 
put se croire encore une fois au milieu de ses en- . 
fans. Tels se plaisait-il à nommer les Français dans 
les heureuses années où il lui était donné de tra- 
vailler à leur bonheur ! . . . 

On accourait, de chaque partie de la ville, offrir 
aux besoins des illustres voyageurs et à ceux des 
personnes de leur suite, tout ce qui se pouvait 
imaginer; c'était aussi à qui solliciterait l'honneur 
de leur être présenté ; et notre reine , avec la per- 
suasion enchanteresse dont elle était douée , et 
madame Elisabeth, avec sa douceur angélique, 
s'efforçaient, là comme ailleurs, de ramener, gagner 
ou satisfaire tous les cœurs. 

La garde nationale de Chàlons vint supplier que 
le roi lui accordât l'honneur de lui composer une 
garde à cheval. Elle demandait en conséquence 
qu'il lui fut permis de se servir des chevaux de la 
compagnie des gardes-du-corps restés à Châlons 
depuis le licenciement ; et Sa Majesté, sensiblement 
touchée du zèle religieux que lui prouvaient si bien 
les Châlonnais, accorda tout de suite son consen- 
tement. Le grand prévôt de la gendannerie se dis- 
tingua aussi par l'empressement extrême qu'il mit 
à servir les intérêts de son souverain. 

Des dames et des jeunes personnes vinrent offrir 
leurs larmes et des fleurs à la reine, à ses enfans, 
à l'adorable madame Elisabeth. La famille royale 
n'était arrivée à Châlons qu'à l'entrée de la nuit, et 
cette nuit se passa presque tout entière à lui pro- 



302 PRÉCIS HISTORIQUE 

cligner les démonstrations que pouvait inspirer l'ar- 
dent désir de soulager, de terminer même ses inap- 
préciables peines. Déjà l'on avisait, on balançait 
si on n'entreprendrait pas de la ramener jusqu'à 
Montmédy, ou si on ne l'abriterait pas dans les murs 
de Châlons, en l'environnant de forces défensives. 
Mais tout dépendait des moyens qu'on pourrait réu- 
nir pour parvenir à lui constituer une véritable 
sûreté. En attendant qu'il y eût possibilité de for- 
mer une résolution, on lui prépara et on lui servit 
son souper avec une sorte de pompe. La salle était 
grande , elle contenait beaucoup de monde : chacun 
tournait autour de la table sans qu'il s'établît la 
moindre confusion. Les mains du roi étaient baisées 
avec respect; on multipliait les hommages envers 
la reine et madame Elisabeth. Dieux! quelle soirée 
consolante ! combien elle contrastait avec les scènes 
qui avaient signalé la journée ! A Châlons , le peuple 
même était bon; aussi l'auguste famille tout en- 
tière , sans en excepter les illustres enfans , avait un 
air tranquille, satisfait, reconnaissant. 

Le roi fut sur pied une partie de la nuit , parce 
que les allées et venues de ses serviteurs de la ville , 
qui croyaient n'avoir besoin pour tenter de grandes 
choses, que de voir leur zèle approuvé, rendaient 
les communications très-fréquentes chez Sa Majesté. 
La reine et madame Elisabeth veillaient de leur 
côté; elles encourageaient , elles conseillaient, elles 
éclairaient quelquefois les courtes délibérations, 
elles animaient l'amour. Cependant il fallut céder 



DU COMTE BE VALORY. 3o3 

à la nécessité de prendre nu peu de repos : on se 
coucha. Des trois gardes-du-corps qui servaient le 
jour et gardaient Leurs Majestés durant les nuits, 
ce fut au comte de Valory que le commandant de 
la gendarmerie vint certifier que « la garde natio- 
nale de Reims faisait annoncer sa prochaine arrivée; 
qu'on l'attendait de quart- d'heure à autre ; que s'il 
se pouvait qu'elle partageât l'esprit de la ville de 
Chàlons, on pourrait se flatter de la possibilité d'y 
garder le roi, parce qu'on se renforcerait incessam- 
ment de tout ce qu'il y avait de bons Français dans 
la banlieue. » Que ce projet fut sensé ou non, qu'il 
pût ou ne pût pas s'accomplir, il n'est pas moins 
vrai qu'une volonté généreuse existait ; et que sou- 
vent aussi de petits moyens ont produit de très- 
grands effets. Et puis, au comble du malheur, com- 
bien n'est-on pas porté à saisir la moindre lueur 
qui semble s'oflVir à ranimer l'espérance ! Mais 
celle-ci dura trop peu. La garde nationale de Reims 
arriva avant le jour : elle était composée en majeure 
partie d'ouvriers des manufactures de cette grande 
ville , gens la plupart soldés par les clubs , peu sus- 
ceptibles de discipline et d'obéissance aux officiers 
qui les commandaient. Aussi apportèrent-ils le dé- 
sordre dans Châlons. Les prétentions entre les deux 
troupes civiques se choquèrent bientôt , et l'on vit 
le moment où elles allaient en venir aux mains (i). 



(i) Tandis que la garde nationale de Reims s'abandonnait à ces 
excès , les bons citoyens , dont cette grande ville est remplie , s'a- 



5o4 PRÉCIS HISTORIQUE 

Des que l'aurore parut, des cris séditieux se 
firent entendre. Les cours de l'iiôtel-de-ville se 
remplirent des gardes nationaux de Reims , en 
même temps que de beaucoup d'hommes qui s'ar- 
maient tumultueusement. Les porte-faix, le bas 
peuple se réunissaient à eux. 

Le roi, qui était allé avec sa famille assister à 
une messe qu'il avait demandée, et qui se disait 
dans une chambre préparée à cet effet , fut tout-à- 
coup assailli par un groupe de députés militaires , 
lesquels lui signifièrent, du ton de la fureur, « qu'ils 
» estimaient que la vie des citoyens était exposée, 
)) que celle de Sa Majesté serait menacée dans peu 
» d'instans si elle ne prenait la prompte et irré- 
» vocable résolution d'aller directement a Paris. ;) 
La cour retentissait de ces mots : c; A Paris ! à Pa- 
» ris I )) Les fusils se tournèrent contre les croisées 
du roi; on mit en joue, et on exigea qu'il parût. 
Sa Majesté, sans la moindre altération^ avec une 
magnanimité de courage dont on ne citerait que 
peu d'exemples , ouvre l'une des fenêtres de l'ap- 
partement, et présente sa poitrine, défiant en quel- 
que sorte le crime d'oser s'attaquer à sa personne 
sacrée. La reine et monseigneur le dauphin se 
montrent à son côté. L'admirable monarque pro- 
nonça cette courte phrase : « Puisqu'on m'y force , 



larmaient et s'affligeaient sur le sort de la famille royale , et ils re- 
doutaient (l'apprendre la conduite que tenait le détachement parti 
de son sein. ( Noie de f auteur. ) 



DU COMTE DE YALORV. 5ô5 

» j'irai à Paris. » Alors une espèce de calme s'éta- 
blit. Les séditieux ne s'occupèrent plus qu'à voir 
procéder promptement aux préparatifs du nouveau 
départ. 

Pendant qu'on les faisait, un corps de grenadiers 
de la garde nationale de Paris arrivait. C'était vrai- 
ment une armée que ce qui remplissait Châlons. 
La Champagne presque entière avait marché durant 
toute la nuit pour s'y réunir, et l'aube du jour 
avait été comme l'heure du rendez-vous. Que pou- 
vaient désormais les bons Châlonnais? Leur courage 
était subjugué, leur volonté enchaînée, il ne leur 

restait que leurs soupirs! Le roi fut contraint 

d'aller monter en voiture; et, en passant dans la 
cour de l'hôtel -de -ville, un Breton, nommé de 
R..., qui, à ce qu'on croit, avait été député à 
l'Assemblée constituante dans son commencement, 
l'insulta grièvement. Ce forcené, enfonçant son 
chapeau sur sa tète, menaça le roi du poing, em- 
ploya les juremens, les imprécations, et lui dit : 
« Qu'il était un traître, un lâche, dont il serait fait 
)) justice. » Sa Majesté ne daigna pas opposer le 
moindre mot : elle poursuivit son chemin. 

Il fallut donc encore que ce noble souverain et 
sa famille chérie , désabusés de l'ombre d'espoir 
qui leur avait un instant souri , rentrassent sous le 
pouvoir d'une horde semblable à celle qui avait 
accompagné leurs pas de Varennes à Chàlons , et 
qu'ils recommençassent à se voir traînés lentement 
au milieu d'elle, en proie à toutes les terreurs 

20 



5o6 PRÉCIS HISTORIQUE 

comme à toutes les humiliations . Si ce n étaient 
pas les mêmes hommes qui les escortaient ; si in- 
cessamment chaque groupe fourni par les diverses 
campagnes des cantons qu'on traversait retournait 
au gîte, les ordres étaient si bien donnes qu'avant 
qu'il quittât la colonne en marche, il y était déjà 
remplacé par d'autres tout-à-fait dignes de la même 
mission . 

Ceux de cette troisième journée ne tardèrent 
guère à se signaler. Un respectahle curé arrive , à 
la tête de sa commune, au point de la route qui 
lui avait été marqué, et le saint ecclésiastique, ému 
du malheur de son roi ( car adorant Dieu il vénérait 
le prince qui était pour nous son image sur la terre), 
perce jusqu'auprès du carrosse de Leurs Majestés 
pour les saluer et leur offrir le tribut de sa profonde 
affliction. Aussitôt des satellites impies le saisissent 
par les cheveux, le renversent; l'un d'eux lui passe 
sa baïonnette à travers le cou. Le malheureux prêtre 
se débat, se relève, et va tomber au boi'd du fossé. 
Les douloureux gémissemens de la famille royale 
avertirent seuls ses trois serviteurs, placés sur le 
siège, de l'assassinat qui se faisait sous ses yeux; 
la marche de la voiture avait dérobé ce meurtre à 
leurs regards. 

Entre Epernay et Dormans, le cortège fut joint 
par trois députés de l'Assemblée constituante. C'é- 
taient les sieurs Pétion , Barnave et Latour-Mau- 
bourg , envoyés par elle pour mieux s'assurer la 
possession de Leurs Majestés, et prévenir tous se- 



DU COMTE DE YALORV. ÙQj 

cours qui pourraient être tentés en faveur de leur 
délivrance. 

Si M. Barnave fut poli , et si même il devint 
sensible ; si M . de Ijatour-Maubourg fut modéré et 
décent, en revanche le farouche Pétion, manifes- 
tant toute l'insolence d'un cynique jacobin, insulta 
le roi, la reine et sa famille, et poussa l'audace 
jusqu'à exiger que madame Elisabeth quittât sa 
place , dans le fond du carrosse , pour la lui laisser 
occuper. Il s'assit donc à côté de son maître, tt 
s'en attribua la licence jusqu'à Paris. M. Barnave, 
plus modeste, s assit sur le devant. La reine con- 
versa beaucoup avec lui. M. de Latour-Maubourg 
qui, dans cette cruelle circonstance, aimait sans 
doute plutôt à se dérober qu'à paraître , monta dans 
le cabriolet qu'occupaient les deux femmes de la 
suite des en fans de Frraicc. 

Ce fut entre Dormans et Ghâteau-Thieny que 
les trois gardes-du-corps du roi , toujours person- 
nellement en butte aux fureurs d'une multitude 
égarée, faillirent atteindre le terme de leurs dou- 
leurs. Au milieu des torreus d'injures qui étaient 
vomis contre eux , survint spontanément une réso- 
lution de les garotter aux roues de devant du car- 
rosse , et de les mettre à mort. Pour ce supplice d'un 
genre nouveau, il se fait une grande rumeur; on 
veut se hâter de procéder à l'exécution; quelques 
honnêtes gens, mêlés dans l'escorte aux bandits 
révolutionnaires , s'indignent et s'opposent à ce 
qu'on accomplisse un si exécrable dessein; mais 



5o8 PRÉCIS HISTORIQUE 

ceux qui l'ont conçu font arrêter la voiture : ils 
allaient effectuer cette ati'ocité, si M. Barnave, se 
penchant en dehors de la portière pour reconnaître 
ce qui se passait , ne fût descendu promptement , 
et n'eût employé toute l'autorité de son caractère 
et de son crédit pour forcer ces monstres à se dé- 
sister de leur affreux projet. M. Barnave était alors 
l'une des idoles que le peuple adorait, et il est 
peut-être à regretter que d'autres représentans de 
ce même peuple aient tranché ses jours ; car on a 
lieu de croire que ses talens remarquables et les 
lumières qui ont achevé de lui dessiller les yeux, 
l'auraient rendu l'un des plus intéressans appuis 
de la cause du trône et de la monarchie. Il était 
jeune quand il en embrassa une autre : par consé- 
quent on doit peu s'étonner que le feu des discours 
déclamés à la tribune lui ait porté à la tête , et 
qu'une sorte d'ivresse philantropique ait dominé 
ses pensées. 

Depuis Chàlons on avait fait distribuer, le long 
du grand chemin , par stations, la gendarmerie et 
les grenadiers de la garde nationale de Paris ; les 
cavaliers et les fantassins de cette dernière troupe 
étaient enseignés à insulter le roi avec raffinement. 
Leurs officiers faisaient mettre le sabre à la main 
à la cavalerie, et ils commandaient à l'infanterie de 
porter les armes dès que la tête de la colonne se 
trouvait à leur hauteur; mais ils ordonnaient qu'on 
remît les sabres aux fourreaux , et que les armes se 
posassent à l'approche du carrosse de Leurs Majestés. 



DU COMTE DK VALORY. 5or) 

Après avoir traversé Château-Thierry, la Ferté- 
sous-Jouarre , on s*'arrêta à Meaux. Le roi y des- 
cendit au palais épiscopal où il devait souper et 
coucher. Beaucoup de particuliers de cette ville 
cherchèrent à faire parvenir jusqu'à lui des témoi- 
gnages de respect et d'amour; mais la masse des 
liahitans était peu disposée à les imiter. 

Quand Leurs Majestés eurent soupe, le sieur 
Pétion eut un entretien avec elles ; et dès qu'il se 
fut retiré , le roi fît approcher de sa personne ses 
trois gardes. La reine était présente. Il leur tint 
ce discours touchant ; u Témoins et compagnons 
» de notre infortune , vous en partagez encore la 
» douleur. Vous avez partagé de môme les oppro- 
» bres qui nous ont été versés à pleines mains 
>) jusqu'ici , et vous avez déjà couru des dangers 

» eftroyables Aussi votre dévouement ne 

» nous est-il que trop prouvé ! Il serait bien af- 
» freux pour moi , au lieu de le récompenser et 
» de vous donner des marques de ma gratitude , 
» de vous voir plus que jamais exposés à une 
» mort cruelle dont je ne serais peut-être plus 
» assez puissant pom' vous garantir. A Dormans , 
i) M. Pétion m'a proposé de vous engager à vous 
» évader à la faveur d'un déguisement , sous l'habit 
» de garde national. Alors la reine et moi nous 
» y sommes refusés , parce que nous crûmes pé- 
» nétrer que l'intention secrète était, ou de vous 
» faire assassiner derrière nous^ ou de Vous faire 
» arrêter quelque part pour vous livrer ensuite y 



3lO PRÉCIS HISTORIQUE 

» clans le fond d'une province , à quelque com- 
» mission militaire qui vous condamnerait à être 
)) fusilles, sans vous laisser lieu à aucun recours ; 
» et nous ne vous avons rien dit de cette proposi- 
)) tion. Mais M. Pëtion vient de nous la renou- 
» vêler , en y joignant l'annonce barbare qu'à 
» Paris votre sang était dévolu au peuple ; qu'il 
)) Il y avait plus pour vous aucune sorte de sûreté ; 
» oue personne ne pourrait répondre de vous 
» sauver ; et que , puisqu'il nous serait sans doute 
» horrible de voir tuer sous nos yeux des servi- 
» teurs que nous paraissions aimer , il pensait de- 
» voir nous dire qu'il n'y avait plus un moment à 
)) perdre pour songer à tenter votre évasion. Peut- 
» être qu'en nous renouvelant l'offre d'y contri- 
n buer , il est de meilleure foi que nous ne l'avons 

» supposé Vous êtes les maîtres d'en profiter, n 

En cessant de parler. Sa Majesté prit et serra suc- 
cessivement SCS trois gardes dans ses bras. Une 
seule réponse était digne d'eux , et elle fut faite. 
Tombés aux genoux du roi , la main sur leurs 
cœurs brùlans d'amour: « Sire, dirent -ils, nos 
>) jours ont été consacrés à Vos Majestés , et elles 
» ont daigné en accepter l'hommage : nous saurons 
» mourir pour elles ; ce qui nous est mille fois 
» plus facile que de nous en séparer ! N'en doutez 
» pas , Sire , de quelque côté que ce soit , la mort 
» nous attend. Notre choix ne saurait être dou- 
» teux : veuillez permettre à vos fidèles gardes de 
» ne pas cesser de vous accompagner ; accordez- 



DU COMTE DE VAI.Or.Y. 5ll 

» leur de repartir deniaia avec vous ; que nos 
» larmes nous obtiennent cette dernière grâce ! » 
Celles de Leurs Majestés coulaient aussi ; le roi 
releva ces trois messieurs avec une bonté tendre , 
et ne put leur refuser son acquiescement. 

Au même instant la reine les emmena dans sa 
chambre qui joignait celle de son époux; et là, 
s'appujant à la cheminée , elle sortit de sa poche 
des tablettes pour y écrire leurs noms de baptême , 
ceux de leui^ pères , mères, sœurs et fi-ères ; ceux 
aussi de quelques-uns de leurs parens ou amis par- 
ticuliers qu'ils osèrent recommander aux bontés de 
Sa Majesté, qui eut celle de demander et d'ins- 
crire jusqu'à leurs adresses. Ensuite, les yeux hu- 
mides de pleurs , elle leur dit : « Si nous avions le 
» malheur de vous perdre et que nous ne succom- 
» bassions pas nous-mêmes sous les coups de nos 
» ennemis , soyez certains que nos bienfaits iraient 
» chercher vos familles. Ce serait moi qui leur 
)) apprendrais leur infortune ; et en même temps 
» je leur ferais connaître les sentimens qui ne peu- 
» vent plus sortir de nos cœurs. » L'auguste prin- 
cesse permit à ses trois fidèles serviteurs trop émus , 
trop payés par la sensibilité qu'elle leur laissait voir, 
d'oser lui baiser la main, puis ils se retirèrent pour 
aller se poster aux portes de Leurs Majestés qui 
essayèrent enfin de prendre un peu de repos. 

Le lendemain matin il fallut encore se remettre 
en chemin. Le jour menaçant était arrivé — Pen- 
dant que dura la route, il ne ressembla qu'aux pré- 



3l2 PRÉCIS HISTORIQUE 

céclens : mêmes outrages , pareilles injures prodi- 
guées par une foule armée , qui pourtant varia un 
peu ses insultes ; car elle joignit aux ëtenclards 
sanglans que lui composaient la tête et les mem- 
bres de M. le marquis de Dampierre , des affi- 
ches menaçantes altachées de même à des piques, 
et elle les promenait aux portières du carrosse 
royal , en poussant des Imrlemens tels qu'on n'en 
entend peut-être pas dans les forêts les plus sau- 
vages. Deux grenadiers , la baïonnette au bout du 
fusil, furent place's aux côte's de l'avant-train de 
la voiture, un peu plus bas que le siège , au moyen 
d'une planche attachée par-dessous celui-ci; et cette 
mesure , donnant aux trois gardes du-corps l'appa- 
rence de criminels gardes à vue , a peut-être causé 
la persuasion où l'on a été qu'ils étaient garottés 
sur leur siège. C'était une erreur; ils n'ont point 
été liés une minute. Mais n'avaient-ils pas, d'ail- 
leurs, assez à endurer? Déjà la veille la chaleur 
avait été extrême, et tout rafraîchissement fut re- 
fusé à leur besoin. Le soleil de cette dernière 
journée était plus brûlant , plus insupportable en- 
core ; et la poussière qu'élevait autour d'eux l'ar- 
mée immense qui escortait la voiture , achevait de 
rendre l'air non respirable. Les malheureux gardes 
mouraient de soif, ils sollicitaient le bienfait d'un 
verre d'eau , ils priaient pour l'obtenir : c'était en 
vain ! Leur souffrance, quoiqu'elle excitât la com- 
passion de beaucoup de personnes, ne pouvait faire 
surmonter la timidité qu'imposaient les hommes 



DU COMTE DE YALORY. 01 D 

féroces dont ils étaient avoisinés. Aux approches 
de la capitale , à laquelle leurs vies avaient été 
promises , ils s'entendaient assurer hautement 
qu'ils seraient déchirés en lambeaux ; les tigres qui 
devaient se repaître de leur chair, les dévoraient 
des yeux ; ils rugissaient d'impatience et de co- 
lère ; vingt fois leurs baïonnettes se portèrent 
contre eux et les atteignirent, malgré les deux 
grenadiers dont l'humanité prenait soin de les 
écarter ( i ) . 

Hàtons-nousj tâchons d'abréger. Pourquoi l'écri- 
vain de ce précis ne se ferait-il pas quelque grâce 
à lui-même , en s'épargnant de reproduire les ta- 
bleaux de scènes dont l'horreur, pour la plupart, 
défie les pinceaux les plus énergiques ? Redira-t-il 
que la mort , sous toutes les formes hideuses et 
non encore imaginées peut-être , ne cessa d'être 
présentée à ses camarades et à lui , durant ces cinq 
journées dévolues au crime ? Redira-t-il que tous 
trois , devenus inaccessibles à la terreur à force 
d'être navrés , ne voyaient dans la perte de la vie 
que le plus mince des sacrifices ? On le sait , on 
n'en doute pas , la terrible situation de la fa- 
mille royale exerçait uniquement leur sensibilité. 
Dès les barrières de Paris, les rues, les fenêtres , les 



(i) Ces deux grenadiers étalent humains ; ils désiraient pouvoir 
garantir ces messieurs, et ils demandaient giàce pour eux; mais 
ils ne pouvaient parvenir à se faire entendre. 

( Nulc de l'auteur. ) 



3l4 PRÉCIS HISTORIQUE 

toits mêmes étaient garnis de spectateurs empresse's 
de jouir de son humiliation : et qui pourrait ex- 
primer ce qu'elle endurait ?.... 

Enti'ons donc dans cette ville immense. Mais, 
ne sait-on pas ce qui s'y est passé ? Les journaux 
n'en ont-ils pas avec jactance multiplie' des rela- 
tions aussi insolentes que cruelles ? C'est aux Tui- 
leries que le comte de Valorj veut se presser d'ar- 
river, laissant derrière lui nombre de faits qu'il 
n'a plus le courage de retracer. La voiture du roi 
s'arrêta enfin devant le péristyle du château. Le 
jardin était rempli de monde; et aussitôt les assas- 
sins se précipitèrent pour atteindre leur proie et 
s'en emparer. On voulut obliger Sa Majesté à des- 
cendre du carrosse , afin de lui épargner le spec- 
tacle des meurtres qui allaient avoir lieu. Mais ni 
le roi ni sa malheureuse et sublime famille , malgré 
les dangers qu'eux-mêmes couraient , ne consenti- 
rent à bouger, espérant par leur présence sauver 
leurs infortunés serviteurs. Les deux grenadiers 
qui escortaient le siège les garantirent une minute : 
ils mirent pie d à terre , et l'empressement de la 
multitude féroce était si grand , qu'elle forma de 
suite un faisceau de baïonnettes dirigé contre la 
poitrine des condamnés. Toutefois il lui fut en- 
core impossible de les immoler en cet instant , 
parce que leur position sur le siège de la voiture 
les élevait trop : aussi les meurtriers , redoublant 
de rage , faisaient-ils tous leurs efforts pour l'esca- 
lader. Cette lutte horrible allait mettre la famille 



DU COMTE DE VALOP.Y. 5l5 

royale en péril ; les trois victimes , par une inspi- 
ration spontanée , se dévouèrent à la faire cesser 
en se livrant elles-mêmes. Madame Elisabeth , qui 
vit leur mouvement , passa son bras par l'ouver- 
ture d'une des glaces du devant du carrosse , et 
saisit le pan de la veste du fidèle François pour 
l'empêcher de se jeter à bas : mais ses camarades 
et lui, ne jugeant que trop bien qu'ils allaient peut- 
être attirer la fureur des cannibales sur leurs ver- 
tueux maîtres , s'élancent vers les hommes féroces 
qui les veulent égorger : ils sont saisis par eux , 
pris aux cheveux, terrassés, traînés, assaillis de 
coups. Ils allaient être mis en pièces, si quelques 
partisans du roi , mêlés à travers la cohue , et aussi 
quelques gardes nationaux dont le courageux dé- 
vouement secondait d'aussi bonnes intentions , 
n'eussent entrepris de les arracher des mains de ces 
bourreaux. Croisant leurs armes au-dessus des trois 
gardes abattus , les faisant en même temps aider a 
se relever pour qu'ils pussent employer leurs for- 
ces à seconder les leurs et à se dégager , ils par- 
vinrent , non sans grandes peines, à se rendre leurs 
libérateurs , et à les conduire , sous bonne escorte, 
dans l'intérieur du château. 

Seulement alors le roi et sa famille sortirent de 
leur voiture , protégés par une double haie de gardes 
nationaux qui avait été disposée sur le péristyle. 
En traversant , pour se rendre aux appartemens , 
la salle où étaient les trois fidèles serviteurs déjà déte- 
nus et gardés à vue , Leurs Majestés , madame Elisa- 



3l6 PHÉCLS HISTORIQUE 

bctli , même Madame et monseigneur le dauphin, 
leur adressèrent des signes d'attendrissement et de 
bonté en témoignage de la joie qu'ils avaient de 
les apercevoir encore vivans , tout maltraités qu'ils 
étaient. Quels maîtres ! et qu'ils méritaient bien 
qu'on sût mourir pour eux ! A peine furent-ils 
rentrés dans leur douloureuse habitation , qu'ils 
leur envoyèrent des secours de toute espèce. Le 
plus pressant besoin de tous trois était celui de 
boire. La soif les dévorait depuis tant d'heures : 
on y pourvoit. Les chirurgiens du roi furent man- 
dés , et ils reçurent ordre de les visiter sur-le- 
champ , ainsi que d'appliquer des appareils à leurs 
blessures. 

M. le chevalier de Malden avait reçu plusieurs 
coups de baïonnettes ; M. de Moutier avait été 
atteint , sur le cou , du tranchant d'une hache ; 
mais la plaie n'était pas très-profonde , parce qu'un 
canon de fusil , contre lequel la hache avait porté 
et s'était brisée en partie , avait amorti le coup. 
M. de Valorj, terrassé h coups de crosse de fusil 
dans les reins, puis traîné par les cheveux, était 
violemment meurtri ; sa tête avait des contusions , 
et la peau en était déchirée en deux endroits. Ces 
messieurs furent pansés avec une attention extrême; 
il fut mis à les soigner toute la célérité possible. 
Pendant le reste de la journée , de fréquens mes- 
sages leur furent adressés de la part de la famille 
royale, afin de s'informer de leur état. Elle leur 
faisait enjoindre en même temps de ne rien lui 



DU COMTE DE YALORY. Siy 

laisser ignorer de ce qui les regardait , ni de ce 
qu'ils pouvaient désirer. La reine poussa la bonté 
jusqu'à faire écrire le jour suivant à la mère du 
comte de Valory , afin de prévenir les nouvelles 
mensongères qui pourraient arriver jusqu'à elle ; 
lui donner aussi quelque espoir que son fils lui 
serait conservé , et lui faire connaître le désir de 
lui témoigner un jour une protection particulière. 
Quels autres que nos souverains légitimes , quels 
princes , sinon les précieux rejetons de la race 
antique et chérie de Saint-Louis , sauraient mul- 
tiplier envers de simples sujets tant de preuves 
de sollicitude et d'affection ? Combien le comte 
de Valorj s'estime heureux , aujourd'hui qu'il a le 
bonheur de marcher encore , avec tous les soldats 
français , sous l'étendard des Bourbons , de n'a- 
voir jamais pu former de voeux que pour voir re- 
paraître leurs bannières ! 

Le lendemain , dès que le jour fut commencé , 
la force-armée vint l'enlever , ses deux camarades 
et lui. Jetés ensemble dans une voiture de place, 
escortés aussitôt de canons , de cavalerie , d'infan- 
terie , la garde nationale bordant les rues par où 
ils devaient passer , ils furent menés dans la prison 
sinistre de l'Abbaye. On les y sépara ; on les mit 
au secret. Sans doute devaient-ils au moins trouver 
une espèce de sûreté sous les triples verroux qu'ils 
avaient entendus se fermer sur eux : mais non ; 
il s'en fallut peu que ces verroux ne fussent forcés. 
Les cannibales de la veille , dès qu'ils les surent 



5lO PRÉCIS HISTORIQUE 

à l'Abbaye, se portèrent avec leur furie accou- 
tumée contre cette bastille nouvelle , pour en en- 
foncer les portes et y massacrer les victimes dont 
on les avait privés le jour d'avant. Feignant de 
craindre qu'elles pussent s'évader , ils demandaient 
à grands cris qu'elles fussent mises entre leurs mains. 
Pour satisfaire cette populace , autant que pour pré- 
server les prisonniers , des canons furent amenés et 
mis à l'instant en batterie. On les braqua les uns 
contre les fenêtres , et contre les issues des lieux 
où on les avait renfermés, et les autres contre 
les avenues extérieures du bâtiment. Toute cette 
artillerie , comme on peut le penser , était chargée 
à mitraille : une telle mesure interrompit pour un 
temps les tentatives populaires ; mais on les vit se 
renouveler , peut-être plus dangereusement en- 
core , dans une autre circonstance. 

Presque aussitôt on s'occupa de faire aux dé- 
tenus leur procès. Comme l'Assemblée constituante 
les avait en sa puissance , elle voulut paraître y 
employer des formes légales ; et en conséquence , 
un tribunal fut institué pour les juger. Elle choisit 
des commissaires qu'elle investit de la mission de 
les interroger toujours séparément. L'impossibi- 
lité où on les avait mis de communiquer entre 
eux , se maintenait avec un soin rigoureux. Les 
interrogatoires furent très-multipliés , très-fré- 
quens, souvent fort longs. Le comte de Valory a 
eu à soutenir plusieurs séances dont la durée fut 
colle de la journée, et où les questions les plus 



DU COMTE DE VALORY. 5lC) 

insidieuses étaient compliquées , accumulées avec 
un art éminenuiient perfide. 

Comme la loyauté et la véracité simple et ferme , 
haute et noble des trois prétendus criminels dé- 
concertaient , fatiguaient par trop MM. les com- 
missaires , et poussaient à bout la patience de quel- 
ques membres de l'Assemblée constituante , qui 
brûlaient de voir leur supplice , il fut fait à la 
séance de cette Assemblée , le i4 juillet, par M. Ra- 
tier , l'un de ses députés , la motion de cesser toute 
procédure , et de les condamner à la mort sans 
plus de formalités. Le grand nombre ne l'accueillit 
pas : elle tomba ; mais peu de temps après , des 
agitateurs puissans, furieux de ce que nul aveu 
des détenus ne fournissait le moyen de mettre en 
péril quelques amis du monarque , et de ce qu'au- 
cune preuve , aucun motif suffisant ne pouvaient 
servir de base à une condamnation légale ; déses- 
pérant de l'obtenir des juges , firent éclater contre 
les trois prisonniers une insurrection nouvelle. 
Une populace , ivre de vin et de sang , fut dirigée 
jusqu'à leur prison; et ils durent encore à la garde 
nationale d'être préservés de sa férocité. 

Sans doute on aperçut que les dangers qu'on 
leur faisait courir affectaient assez l'intérêt que 
leur portait le roi , pour que Sa Majesté se sentît 
pressée du besoin de les voir mis en liberté ; et on 
en augura qu'elle se déciderait d'autant plus vite 
à accepter la constitution qu'on la forçait de sanc- 
tionner, si l'on s'engageait à faire tomber leurs fers 



520 PRÉCIS HISTORIQUE 

au iiioment de la signature. En conséquence , l'As- 
seniblée constituante fit faire à Louis XVI la pro- 
messe formelle de garantir la vie de ses gardes 
jusqu'au jour qu'il désignerait avoir choisi pour 
signer , pourvu que ce jour fût positivement pris ; 
et elle y joignit celle de les faire sortir de prison 
à cette époque, ainsi que tous les autres serviteurs de 
Sa Majesté détenus en divers endroits. On a lieu de 
croire qu'en effet le roi hâta , par des motifs de 
Lienveillance , une détermination qui lui était 
devenue inévitable. Lui-même était prisonnier , 
l'enceinte de son palais était comme murée de 
baïonnettes ; on avait porté l'indignité jusqu'à lui 
interdire toutes fonctions royales. Cet état de choses 
ne pouvait subsister ; et Sa Majesté , se résignant 
à le faire cesser, établit, pour l'une des conditions 
de sa condescendance , la certitude de la mise eu 
liberté de ses serviteurs. La constitution fut ac- 
ceptée le i3 septembre 1791? et les trois gardes 
furent élargis le i/j. du même mois. 

Le roi leur fit dire qu'il désirait les voir aussitôt 
qu'ils seraient libres , mais chacun séparément. Le 
comte de Valory, qu'on avait averti de disparaître 
promptement , et qui comptait , en conséquence , 
partir dans la nuit suivante pour se réfugier en 
pays étranger, se rendit au château à deux heures 
après-midi. Vêtu d'un habit bourgeois, en costume 
peu propre à se faire reconnaître , il traversa la salle 
de la garde nationale, puis celle des grands-ofliciers 
qui était aussi remplie de militaires. A la porte de 



DU COMTE DE VALORY. 32 I 

celle du ti oiic , il gratta à la serrure et frappa deux 
petits coups; c'était le signal convenu. L'huissier 
de la chamlDre ouvrit, car il avait le mot. Le comte 
de Valory trouva l'auguste famille re'unie; elle 
daigna s'avancer à sa rencontre; il se précipite 
aux pieds de Leurs Majestés , et ses yeux se bai- 
gnent de pleurs. L'ame vivement émue, le cœur 
oppressé , il ne peut s'exprimer , il ne peut pro- 
noncer aucune parole ; mais il recueille ce qu'il y 
a de plus précieux au monde pour un vrai Fran- 
çais, des preuves non équivoques de la reconnais- 
sance de ses vertueux maîtres, et l'assurance du 
sentiment que ses services lui avaient obtenu d'eux. 
Us daignèrent laisser couler aussi quelques larmes 
sur leur fidèle François dont la tendresse doulou- 
reuse les touchait. Ce ne fut pas lui qui dit au roi, 
comme le sensible du Rosoy l'a écrit dans son jour- 
nal du i5 au ï6 septembre 1791 : « Sire, voilà 
» quelqu'un » ; ce fut madame la princesse Eli- 
sabeth qui , pendant qu'il était aux genoux de 
Leurs Majestés, voyant l'huissier à la porte, les 
yeux fixés sur cette scène , au moment où le roi 
relevait le comte de Valory avec une bonté di- 
vine , s'écria : « Mon frère , on nous regarde et 
» l'on nous entend î ayons le plaisir d'être seuls 
» avec lui? » L'huissier, resté jusque-là en-dedans 
de la salle , reçut la prière ou l'ordre de se retirer; 
le roi lui dit : « Laissez -nous un instant. » 

Raconter tout ce qui a pénétré l'anic du comte 
de Valory pendant l'enl retien qu'il cul avec ses 



32 2 PBÉCIS lIlSTOniQUE 

maîtres adorés, entretien, hélas! qu'il ne sentait 
que trop pouvoir être le dernier ! . . . . ce serait une 
entreprise impossible à exécuter^ même dans le 
moment où il se sépara de l'auguste famille, il y 
aurait échoué : trop d'émotion , trop d'impressions 
diverses subjuguaient ses facultés. Tandis que ses 
maîtres lui parlaient, l'interrogeaient, lui répon- 
daient , il les contemplait. Navré de douleur, il se 
disait en lui-même : « C'est en vain que , pour 
.»> tromper la France entière , on proclame au- 
» jourd'hui la liberté , la prétendue puissance de 
» son monarque. 11 est toujours dans les fers! 
» et moi je suis délivré!.... )) Il était au désespoir 
de s'en éloigner; il ne voulait plus s'y résoudre ; 
il osait le dire. Le roi l'interrompit : « On projette 
» de se ressaisir de vous. Tant que vous seriez à 
» Paris , même seulement en France , ces gens , 
» qu'aucune lojauté ne peut persuader, suppose- 
n raient que vous correspondez avec nous, de 
» sorte qu'il nous faudrait toujours trembler pour 
» votre vie. Nous sommes bien à plaindre ! mais 
» nous le deviendrions encore davantage. » C'était 
assez intimer au malheureux François l'ordre de 
partir. La reine lui indiqua encore plus clairement 
ce qu'elle désirait cpi'il fît , en le chargeant de com- 
missions pour madame la princesse de Lamballe 
qui était à Bruxelles. Dans le reste de cette séance, 
il n'eut que trop lieu d'apercevoir que le roi et 
la reine avaient des pressentimens du funeste sort 
qui leur était réservé.... 11 s'arracha de leur pré- 



DU COMTE UE VALORY. 523 

sence , emportant dans son sein et le bonheur qu'il 
venait de goûter et les déchirantes inquiétudes qui 
le poignardaient. Les adieux de ses dignes maîtres 
y retentissent encore : jusqu'au dernier de ses jours 
il croira les entendre ! 

Ses préparatifs de départ ne furent pas longs; 
durant la nuit du 1 5 au 1 6 septembre , il se mit 
en route pour émigrer. 

Le roi donna des ordres à M. le baron de Bre- 
teuil , son ministre chez ses alliés, pour que MM. de 
Malden , de Moutier et de Valory n'y manquassent 
point des ressources qui leur seraient nécessaires. 
Ce dernier regrette fort que M. de Moutier, qu'a 
accueilli S. M. l'Empereur de Russie, et qui a reçu 
de lui , pour preuve d'estime , la faveur d'être nom- 
mé officier-général à son service, ne soit pas à 
même de communiquer aussi la connaissance de 
tous les rapports qu'il a eus avec S. M. Louis XVI 
durant le même épisode dont M. de Valory termine 
ici le précis historique. Tout est précieux à mettre 
en lumière; tout est important à recueillir pour 
l'historien qui veut être exact et fidèle , ainsi que 
pour les bons Français qui vénèrent , qui chéris- 
sent et qui rendront à jamais un culte religieux à 
la mémoire du plus infortuné comme du plus ver- 
tueux de leurs souverains. Il serait à désirer, par 
la même raison, que M. de Malden retrouvât, 
classées dans sa mémoire , nombre de particula- 
rités qu'il peut seul faire connaître, parce qu'elles 
n'ont cil que lui pour témoin ou pour agent. Au 



324 PRÉCIS HISTORIQUE DU COMTE DE VALORY. 

surplus, les journaux de cette époque si mémo- 
rable et si désastreuse , offrent des supplémens 
nombreux aux omissions de M. de Valory ; et son 
but est rempli s'il a suffisamment éclairci le sujet en 
faveur de ceux de nos écrivains qui consacrent 
leurs loisirs à transmettre à la postérité le détail 
des événemens dont ils sont contemporains. 

Le comte de Valory, 

Maréchal-de-camp , officier supérieur 
des gardes-du-corps du roi. 



Paris , le i'''^ mars i8i5. 



FIN DU l'BEClô HISTORIQUE DE M. LE COMTE DE VALORY. 





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